Diplomatie
Indopacifique
Japon
Russie
Sécurité

La visite de Vladimir Poutine dans les îles Kouriles envenime les relations avec le Japon

Publié le 21/08/2026
9 min de lecture
Par Hortense de Lorgeril
Asie de l'est
Vladimir Poutine visite le complexe de transformation de poisson de Yasny sur l'île d'Itouroup dans l'archipel des Kouriles le 13 août 2026. Source: Site officiel de la présidence de la Russie.

Vladimir Poutine visite le complexe de transformation de poisson de Yasny sur l'île d'Itouroup dans l'archipel des Kouriles le 13 août 2026. Source: Site officiel de la présidence de la Russie.

Le Japon connaît diverses disputes territoriales avec ses pays voisins, la Chine et la Corée du Sud, entre autres. Le 13 août dernier, c’est la visite inopinée de Vladimir Poutine dans les îles Kouriles, revendiquées par Tokyo, qui a provoqué une onde de choc diplomatique. Le président russe s’est en effet rendu pour la première fois de sa carrière dans cet archipel d’Asie de l’Est, en dépit des avertissements du Japon qui y voit une insulte. Quel intérêt représentent ces territoires pour Moscou ? Quelles sont les dynamiques sous-jacentes de cet événement qui s’inscrit dans une intensification des tensions en Indopacifique ?

Contexte historique et intérêts stratégiques derrière la controverse des îles Kouriles

Originellement habitées par les populations autochtones Aïnous, les îles Kouriles, dites « territoires du nord » au Japon, passent progressivement sous contrôle japonais au début du 19ème siècle. En 1855 le Japon et l’empire russe signent le « Traité de commerce, de navigation et de délimitation » qui établit la frontière entre les deux États et confirme la souveraineté japonaise sur ces îles.

A la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Union soviétique entre en guerre contre le Japon, pourtant déjà défait à la suite des bombardements atomiques, et s’empare des quatre îles méridionales des Kouriles entre le 28 août et le 5 septembre 1945. Dès 1946, ces territoires sont intégrés à l’empire soviétique et une fois le processus d’occupation accompli, l’URSS expulse la population japonaise y résidant, soit environ 17 000 personnes. Depuis, cette dispute territoriale enlise les relations diplomatiques russo-japonaises, empêchant notamment la signature d’un traité de paix formel.

Tandis que le Japon revendique la restitution de ces territoires, la Russie affirme sa souveraineté qu’elle considère acquise et non négociable. Et pour cause, les îles Kouriles représentent un intérêt stratégique considérable pour Moscou. Situées à l’entrée de la mer d’Okhotsk, elles offrent à la Russie un accès direct à l’océan Pacifique. Sur le plan militaire, une telle localisation est particulièrement avantageuse pour l’installation de bases militaires, en atteste la présence de l’une des principales bases navales russes de la région sur l’île d’Itouroup, la plus grande de l’archipel des Kouriles. Cette militarisation progressive a d’ailleurs déjà fait l’objet de critiques par Tokyo, en particulier lorsque la Russie organise des exercices maritimes à proximité des eaux territoriales japonaises. On notera également l’intérêt économique que présentent les îles Kouriles grâce aux gisements de minéraux, d’or ainsi que d’importantes ressources halieutiques.

La visite de Vladimir Poutine donne lieu à des échanges tendus entre les deux Etats

La Japon s’est indigné de cette visite officielle du chef d’État russe sur ces territoires disputés. Le ministre japonais des Affaires étrangères, Toshimitsu Motegi, a ainsi déclaré : « Les territoires du Nord […] font partie intégrante du territoire japonais, tant historiquement qu’en vertu du droit international, et le gouvernement japonais conteste fermement cette visite ». La Première ministre, Sanae Takaichi, a également condamné cet événement estimant que cela « offense les sentiments du peuple japonais, […] est absolument inacceptable » et « compromet le rétablissement des relations [diplomatiques] à moyen et long terme ».

Elle a également insisté sur le travail diplomatique réalisé en amont afin de convaincre le président russe de renoncer à cette visite. L’événement est ainsi perçu au Japon, non seulement comme un rejet de sa souveraineté territoriale, mais aussi comme une provocation offensante et délibérée.

Malgré la convocation par Tokyo de l’ambassadeur de Russie au Japon, Nikolay Nozdrev, l’ambassade a publiquement soutenu la décision de son chef d’État dans une publication sur Facebook affirmant que : « les déplacements du président dans le territoire de [leur] pays relèvent de la souveraineté de la Russie et ne sont pas soumis aux discussions avec des États étrangers ».

Le vice-président du Conseil de sécurité de la Russie, Dmitry Medvedev, a ensuite réagi aux déclarations japonaises statuant fermement que les îles Kouriles « furent, sont, et resteront des territoires russes ». En réponse à Sanae Takaichi il a ajouté que cette dernière « peut continuer à raconter tout ce qu’elle veut sur le caractère intrinsèquement japonais des îles Kouriles méridionales » mais que cela « ne changerait rien ». Sur un ton plus menaçant, il a aussi averti que « quiconque échoue à reconnaître les îles Kouriles méridionales comme un territoire russe devra faire face à des conséquences horrifiques », durcissant encore davantage le discours russe et compromettant grandement la possibilité de discussions diplomatiques sur le sujet.

Une tension résultant de la formation de blocs d’alliances opposés dans la région et participant à les consolider

Ce froid diplomatique entre les deux pays est renforcé par l’alignement japonais aux puissances occidentales et notamment aux États-Unis, ainsi que par l’évolution de sa politique de défense. Depuis le début de la guerre en Ukraine, le Japon a rejoint les pays du G7 dans l’adoption de sanctions à l’égard de la Russie et le déploiement d’une aide financière et matérielle, bien que non létale, à l’Ukraine.

Plus récemment, Tokyo a explicitement désigné la Russie comme l’une des « principales sources de menaces ». Dans une brochure consacrée à la doctrine de défense japonaise publiée par le ministère de la Défense au début du mois d’août, le Japon a signalé le rapprochement militaire entre la Russie et la Chine qu’il considère comme « une préoccupation sécuritaire majeure » et notamment la multiplication d’exercices bilatéraux : « la répétition de telles activités conjointes visent manifestement à démontrer leur capacités face au Japon et constituent une grave préoccupation pour sa sécurité ».Ce même document réaffirme la nécessité d’une coopération approfondie avec les États-Unis : « la stratégie nationale de défense japonaise appelle le Japon à renforcer davantage les fonctions de coordination entre le Japon et les États-Unis et à promouvoir une coordination opérationnelle plus étroite ».

Cette coopération ancienne et déjà bien installée semble connaître une nouvelle accélération comme l’attestent de récentes discussions au sujet de la co-production de missiles air-air AMRAAM. La Maison Blanche a également applaudi «l’engagement du Japon à renforcer rapidement ses propres capacités de défense ». Notons également que la visite de Vladimir Poutine dans les Kouriles a eu lieu quelques jours à peine après la fin de l’édition 2026 du RIMPAC, le plus grand exercice multinational au monde, organisé par les États-Unis et durant lequel le Japon occupait le rôle de Vice-commandant de la « Force opérationnelle combinée ».

On peut ainsi considérer que c’est l’accélération de la coopération américano-japonaise et le changement de politique de défense de Tokyo, caractérisé par une augmentation du budget alloué à la défense et la récente légalisation de l’exportation d’armes létales, qui aurait poussé Vladimir Poutine à signifier de façon plus démonstrative le contrôle russe des îles Kouriles.

En réaction aux positions japonaises, il a d’ailleurs déclaré : « le Japon a identifié la Russie comme une source principale de menaces. Je voudrais souligner que nous ne menaçons pas le Japon […] au contraire, c’est le Japon qui a des prétentions territoriales contre notre pays. ». Le Japon est ainsi présenté comme le véritable danger pour la stabilité régionale. Le déplacement du président Poutine dans les Kouriles a, d’autre part, été précédé d’une visite sur l’île voisine de Sakhaline où il a tenu une réunion ayant pour thème « la garantie de la sécurité des frontières orientales de la Russie ».

Les prises de position des différents acteurs de la région ont aussi rendu visibles le jeu d’alliance et de rivalités au cœur de cet événement. L’ambassadeur des États-Unis au Japon, Georges Glass, a affiché le soutien américain à Tokyo sur X : « les États-Unis maintiennent une position inébranlable en faveur du Japon, son allié le plus important, et reconnaissent sa souveraineté sur les territoires du Nord. ». A l’inverse, le porte-parole chinois du ministère des Affaires étrangères, Guo Jiakun, appelle le Japon a « honorer l’ordre international établi après la Seconde guerre mondiale », une formulation qui valide la souveraineté russe. Bien qu’il n’y ait pas eu de déclarations officielles de la Corée du Nord sur cette situation, cette dernière a récemment dénoncé l’évolution du Japon qu’elle qualifie de « transformation en un Etat guerrier ».

 

Ainsi, l’attitude de Vladimir Poutine qui a choisi d’ignorer les avertissements japonais et de se rendre dans les îles Kouriles, s’explique par un contexte spécifique qui ne concerne pas uniquement le Japon et la Russie, mais plus largement la formation de deux blocs d’alliances opposés dans la région. La perception par Moscou d’une potentielle menace japonaise, et plus largement occidentale, l’a ainsi motivé à réaffirmer la présence et les intérêts russes en Asie-Pacifique, en particulier dans une période marquée par une intensification des coopérations de défense, à l’image de la tenue du RIMPAC et du Joint-Sea 2026.

À propos de l'auteur

Photo de Hortense de Lorgeril

Hortense de Lorgeril

Biographie non renseignée

Auteur vérifié

Articles à lire dans cette rubrique

Chine
Corée du Nord
+ 3
il y a 25 jours
En savoir plus
Construction de la Paix
Corée du Nord
+ 1
il y a un mois
En savoir plus
Restez informé !

Recevez notre newsletter 4 à 5 fois par mois et restez en connexion avec l'actualité internationale.

  • Analyses mensuelles thématiques exclusives
  • Décryptage des enjeux mondiaux
  • Désabonnement facile à tout moment
Newsletter

Cultivez-vous et montez en compétences !
Recevez en exclusivité nos dernières parutions et nos offres de formation.

En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir nos emails.
Désabonnement en un clic