Iran-Irak : l’Irak, une priorité pour la République islamique d’Iran ?

Depuis son entrée en fonction le 28 juillet 2024, le nouveau président iranien, Masoud Pezeshkian, a effectué sa première visite officielle à l’étranger en Irak, du 11 au 13 septembre, devenant ainsi le premier président iranien à choisir ce pays voisin comme destination inaugurale, illustrant la priorité stratégique régionale que l’Irak occupe dans la politique étrangère de l’Iran.
Quel est le message du Président Pezeshkian et signale-t-il un changement ou une continuité par rapport à ses prédécesseurs?
Les réformistes, comme le président Hassan Rouhani (2013-2021), ont généralement privilégié les relations avec l’Occident, tandis que les conservateurs ont souvent mis l’accent sur le renforcement des liens avec les pays voisins. Par exemple, le président Ebrahim Raïssi (2021-2024) a œuvré pour normaliser les relations avec l’Arabie saoudite et renforcer les liens avec les États arabes du Golfe, la Jordanie et l’Irak, tout en laissant les relations avec l’Occident se détériorer. Ce message fort du nouveau gouvernement iranien reflète un équilibre entre une approche modérée vis-à-vis de la communauté internationale, puisqu’il a appelé à une nouvelle ère de coopération avec l’Occident lors de son discours à l’Assemblée générale des Nations Unies en septembre, et une approche conservatrice dans la région, en continuant à améliorer les relations et à privilégier la diplomatie économique avec les pays voisins, respectant ainsi la volonté du Guide suprême et du régime de poursuivre la voie du défunt président Raïssi. Sa loyauté lui assure un soutien parlementaire fort pour son gouvernement, reflétant l’approbation par le guide suprême des politiques de son administration. Lors de sa visite, il a qualifié l’Irak de « voisin amical et frère », soulignant l’importance de l’unité et de la coopération entre les deux nations. Son voyage de trois jours a inclus des visites symboliques, telles qu’un monument dédié à Qassem Soleimani, ancien leader de la Force Al-Qods du Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI), assassiné en 2020 par les États-Unis à Bagdad, et une visite à Erbil, la capitale de la région autonome kurde, où il a rencontré Nechervan Idris Barzani, le président de la région du Kurdistan, ainsi que d’autres hauts responsables.
Quelle est la nature de leurs relations ?
La chute de Saddam Hussein et de son régime baasiste en 2003 a marqué un tournant, ouvrant une nouvelle phase de coopération après des décennies de rivalité intense et de conflits, notamment depuis la révolution irakienne de 1958, et au plus fort des tensions durant la guerre Iran-Irak. Depuis lors, les deux pays entretiennent une relation longue et complexe, façonnée par diverses interactions et interdépendances économiques, sécuritaires, politiques et religieuses, devenues aujourd’hui cruciales pour les deux États dans un contexte de bouleversements géopolitiques régionaux et mondiaux. L’Iran considère l’Irak comme un voisin solidaire dans ses efforts pour contrer les menaces perçues d’Israël et des États-Unis, dans un contexte d’escalade des tensions régionales. Cette visite constitue une occasion de faire avancer diverses initiatives de coopération tout en abordant les défis liés aux dynamiques sécuritaires et aux sanctions internationales visant l’Iran.
Quelle est l’approche de l’Irak envers l’Iran depuis l’arrivée au pouvoir du Premier ministre Mohammed Shia al-Sudani ?
Depuis sa prise de fonction en octobre 2022, le Premier ministre Sudani, considéré comme le dirigeant irakien le plus proche de l’Iran depuis 2003, semble donner la priorité aux relations de l’Irak avec les pays arabes plutôt qu’avec l’Iran. En Iran, les avis sont partagés : les factions militaires se satisfont de la marge de manœuvre accordée aux alliés politiques de Sudani, y compris aux groupes paramilitaires chiites soutenus par l’Iran, tandis que d’autres considèrent son manque de direction claire vis-à-vis de l’Iran comme un risque potentiel pour les ambitions stratégiques de la République islamique dans la région.
Quels étaient les principaux points à l’ordre du jour?
L’économie a constitué un volet majeur de la visite du président Pezeshkian, comme en témoigne la délégation qui l’accompagnait, comprenant notamment le ministre de l’Économie, le ministre des Routes et du Développement urbain, ainsi que le gouverneur de la Banque centrale d’Iran. Au cours de cette visite, les deux pays voisins ont signé 14 accords de coopération couvrant divers secteurs. Le président Pezeshkian a déclaré que ces accords marquent le début d’une phase élargie de coopération entre l’Iran et l’Irak, confirmant leur volonté d’accroître les échanges commerciaux, avec pour objectif d’atteindre 20 milliards de dollars par an d’ici 2027, contre 12 milliards aujourd’hui. Cet objectif semble réalisable grâce aux dérogations de quatre mois sur les sanctions imposées aux exportations iraniennes, régulièrement accordées par les États-Unis à l’Irak en raison de sa forte dépendance au gaz iranien pour la production d’électricité. L’Iran a besoin du marché irakien pour ses exportations, tout comme l’Irak dépend de l’Iran pour ses importations énergétiques, ce qui souligne l’interdépendance de leur relation économique. Cependant, un groupe de parlementaires américains a récemment accusé l’Irak d’aider l’Iran à contourner les sanctions américaines, une accusation immédiatement démentie par le ministre irakien du Pétrole.
L’amélioration de l’accès aux revenus de ses exportations d’électricité et de gaz vers l’Irak était également un point clé à l’ordre du jour du président iranien, les paiements irakiens étant fortement entravés par les sanctions américaines. Bien qu’Ahmed Musa, porte-parole du ministère irakien de l’Électricité, ait déclaré en juillet 2022 que l’Irak avait réglé toutes ses dettes gazières envers l’Iran, il semble que ces dettes aient augmenté depuis l’investiture de Mohammed Shia al-Sudani; au début de 2024, elles étaient estimées à 11 milliards de dollars. Les restrictions sur les transferts financiers entre les deux pays impactent leur volume commercial, comme en témoigne la baisse des échanges, passées de 15 milliards de dollars à environ 9 milliards aujourd’hui depuis l’accord sur le nucléaire. Au cours de sa visite, le président Pezeshkian a rencontré des professionnels iraniens en Irak pour explorer des solutions potentielles. Dans ce contexte, le Turkménistan et l’Iran ont signé un accord d’échange de gaz en juillet 2024 pour approvisionner l’Irak en gaz naturel turkmène via l’Iran et pour accroître l’approvisionnement en gaz de l’Iran afin d’optimiser sa consommation domestique, notamment pour pallier les pénuries de gaz dans les régions du nord. Des entreprises iraniennes ont obtenu le contrat de construction d’un gazoduc de 125 km et de trois stations de compression au Turkménistan, renforçant la réputation de l’Iran en tant que partenaire commercial dans la région caspienne. Récemment, en octobre, un accord a été signé entre l’Irak et le Turkménistan pour fournir quotidiennement du gaz turkmène à l’Irak via le réseau de gazoducs iraniens, résultat de plus d’un an d’efforts intensifs pour concrétiser ce projet.
Le projet ferroviaire Shalamchech-Bassorah de 32 km, reliant la ville frontalière iranienne de Shalamcheh à la ville de Bassorah dans le sud de l’Irak en traversant la voie navigable Arvand Rud / Shatt al-Arab, est un sujet de longue date entre l’Iran et l’Irak qui a également été abordé lors de la visite. La construction a enfin débuté en 2023, après plus de 40 ans de retards, mais d’importants désaccords subsistent : tandis que l’Irak considère ce projet comme peu prioritaire, principalement destiné aux touristes et pèlerins et ne devant pas interférer avec son projet de Route de Développement via le port de Grand Faw, l’Iran le perçoit comme une alternative urgente et cruciale face à ce projet concurrent et espère l’utiliser un jour pour le transport de marchandises.
Enfin, Massoud Pezeshkian est également le premier président iranien à visiter la région du Kurdistan irakien, ce qui marque une amélioration des relations avec le gouvernement régional du Kurdistan (GRK). Un accord bilatéral de sécurité a été signé en 2023 entre les deux pays, dans le cadre duquel le gouvernement irakien, en coordination avec le GRK, s’est engagé à désarmer et relocaliser les groupes rebelles kurdes iraniens basés dans le nord de l’Irak, tels que le Parti démocratique du Kurdistan d’Iran (PDKI), Komala, le Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK), et le Parti de la liberté du Kurdistan (PAK), loin de la frontière iranienne. Le ministre des Affaires étrangères iranien Abbas Araghchi, a salué les actions de l’Irak, qui se sont accélérées avant la visite du président Pezeshkian en Irak. Les groupes kurdes d’opposition restants ont jusqu’à la fin de 2024 pour être entièrement relocalisés, et le président Pezeshkian souhaite s’assurer que ce processus reste une priorité.
À propos de l'auteur
Carole Massalsky
Doctorante en géostratégie et géopolitique à l’Académie de Géopolitique de Paris, chercheuse associée sur le Moyen-Orient et référente Irak à l’EISMENA, coordinatrice de la veille « Asie de l’Ouest et monde arabe » et membre du comité de rédaction d’EurasiaPeace.



