Arabie saoudite
drones
guerre asymétrique

SKYWASP : la réponse saoudienne au Shahed-136.

Publié le 03/06/2026
9 min de lecture
Par Carole Massalsky
Asie de l'ouest et Monde arabe
Five Shahed 136s displayed in a deployment truck, by Tasnim News Agency

Five Shahed 136s displayed in a deployment truck, by Tasnim News Agency

La réponse saoudienne à la révolution du Shahed-136

Le média Semafor a révélé le 25 mai que l’Arabie Saoudite prépare la construction d’une usine de production près de Riyad afin de fabriquer sur son territoire des drones d’attaque à longue portée, dénommés SKYWASP. Inspirés du modèle iranien Shahed-136, ces drones seraient destinés à la fois aux besoins nationaux du royaume et à l’exportation vers des pays alliés, ce qui pourrait marquer un tournant important dans la stratégie militaro-industrielle des États du Golfe depuis le début de la guerre. Ce projet est porté par SR2Vector, une joint-venture entre la société américaine Vector Defense et la start-up saoudienne SR2 Defense Systems. Il répond à la volonté saoudienne, et plus largement des États du Golfe, de développer une capacité de dissuasion à longue portée après plusieurs mois d’attaques iraniennes de missile et de drones visant des installations militaires américaines, des infrastructures critiques et des sites civils dans le Golfe, dans le contexte d’une guerre largement asymétrique opposant les États-Unis et l’Iran depuis le 28 février.

Ces attaques ont mis en évidence la vulnérabilité des monarchies du Golfe et soulevé des interrogations quant à la pérennité de leur modèle économique, fondé sur la stabilité, l’attractivité et la sécurité. Certains observateurs évoquent même une remise en cause du « modèle Dubaï », tandis que les ambitions de diversification économique de la région, et notamment la Vision 2030 saoudienne, étroitement conditionnées au maintien d’un environnement sécuritaire stable, apparaissent aujourd’hui mises à mal.

D’un point de vue technique, le SKYWASP, à l’instar du Shahed-136, appartient à la catégorie des munitions rôdeuses à longue portée (loitering munitions). Conçu pour effectuer des frappes à sens unique, il est généralement qualifié de drone d’attaque à sens unique (one-way attack drone). Il ne s’agit donc ni d’un missile de croisière classique ni d’un drone de reconnaissance, mais d’un système hybride souvent décrit comme un « drone kamikaze ». Selon les informations publiées par Semafor, le SKYWASP disposerait d’une portée d’environ 1500 kilomètres, ce qui lui permettrait théoriquement d’atteindre Téhéran depuis le nord-est de l’Arabie saoudite et de constituer une capacité de dissuasion crédible pour le royaume.

L’avantage asymétrique du drone bon marché

Les attaques iraniennes menées depuis le début du conflit ont mis en évidence l’un des principaux défis des guerres asymétriques contemporaines : la capacité de systèmes offensifs peu coûteux à imposer des coûts opérationnels et financiers disproportionnés à des adversaires pourtant dotés de moyens militaires beaucoup plus sophistiqués. En contraignant les États du Golfe à mobiliser des systèmes de défense aérienne et antimissile extrêmement coûteux pour intercepter des drones relativement bon marché, ces attaques ont révélé les limites économiques des architectures de défense actuelles.

L’exemple du Shahed-136 est particulièrement révélateur. Son coût de production est généralement estimé entre 20 000 et 50 000 dollars, certaines estimations évoquant même des montants proches de 10 000 dollars pour les versions les plus simples. À l’inverse, l’interception d’un drone peut nécessiter l’emploi de missiles Patriot ou THAAD dont le coût unitaire se chiffre en millions de dollars. Cet écart de coût crée un avantage asymétrique majeur pour l’attaquant : quelques dizaines de milliers de dollars suffisent à contraindre le défenseur à engager des moyens valant plusieurs centaines de fois plus, modifiant les équilibres traditionnels de la guerre aérienne. La comparaison avec le missile de croisière Tomahawk est également révélatrice. Alors qu’un Tomahawk coûte environ 2,5 millions de dollars, le Shahed-136 offre une capacité de frappe à longue distance pour une fraction de ce coût. Certes, le missile américain demeure largement supérieur en matière de vitesse, de précision et de puissance destructrice. Toutefois, là où le Tomahawk vise la destruction rapide d’une cible stratégique, le Shahed repose sur une logique différente : saturer les défenses adverses, épuiser les stocks d’intercepteurs et mener une guerre d’attrition à faible coût.

En développant un modèle inspiré du Shahed-136, le SKYWASP, l’Arabie saoudite semble tirer les leçons de cette évolution, en s’adaptant aux nouvelles techniques de guerre employées par la République islamique. Au-delà de la simple acquisition d’une capacité de frappe à longue portée, Riyad cherche à intégrer la logique opérationnelle qui a fait le succès du Shahed : un système relativement peu coûteux, facile à produire en grand nombre et capable, en cas de conflit, de saturer les défenses adverses. L’objectif n’est donc pas uniquement technologique, mais également industriel et économique. Le Shahed-136 n’est d’ailleurs pas une arme de précision et ses performances individuelles demeurent limitées. Sa véritable force réside dans son emploi massif. Ce n’est pas un drone isolé qui constitue la menace principale, mais l’effet cumulé produit par des centaines, voire des milliers d’appareils lancés simultanément. Cette approche contribue à transformer l’économie de la guerre aérienne et conduit plusieurs armées à revoir leur doctrine d’emploi des systèmes de frappe et de défense.

Dans ce contexte, le taux d’interception n’est plus nécessairement l’indicateur le plus pertinent. Ce qui importe désormais est le nombre de drones qui parviennent à franchir les défenses et à atteindre leur cible. Même lorsqu’une très large majorité des appareils est interceptée, des attaques de saturation impliquant plusieurs centaines de drones peuvent maintenir une pression constante et continuer à produire des effets militaires, économiques et psychologiques significatifs. Cette évolution explique l’intérêt croissant porté à de nouvelles solutions défensives, notamment les armes à énergie dirigée telles que les lasers ou les intercepteurs autonomes à faible coût. La question centrale est désormais de savoir si ces technologies permettront de rétablir un équilibre économique entre l’attaque et la défense. À ce stade, toutefois, l’avantage économique semble encore largement favoriser l’attaquant.

Changement de cap dans l’architecture sécuritaire régionale

Toujours selon Semafor, SR2Vector produira ces drones non seulement pour les besoins de l’Arabie saoudite, mais également pour l’exportation vers les pays alliés, permettant ainsi à Riyad de se positionner comme un futur fournisseur régional de drones bon marché. Cette initiative saoudienne est particulièrement révélatrice. Elle illustre à la fois les conséquences directes de la confrontation entre les États-Unis et l’Iran sur les priorités sécuritaires des États du Golfe et la volonté de Riyad de renforcer son autonomie industrielle dans le domaine de la défense. Alors que le royaume dépend encore largement des importations pour ses équipements militaires, il s’est fixé dans le cadre de la Vision 2030 l’objectif de localiser plus de 50 % de ses dépenses de défense d’ici la fin de la décennie. Le développement du SKYWASP s’inscrit pleinement dans cette stratégie visant à transformer l’Arabie saoudite d’un simple acheteur d’armements en un acteur capable de produire une part croissante de ses propres capacités militaires.

Ce projet reflète également une autre leçon majeure du conflit : les drones d’attaque à bas coût occupent désormais une place centrale dans les guerres contemporaines ; sans remplacer les avions de combat, les missiles de croisière ou les autres capacités conventionnelles, ils offrent un rapport coût-efficacité particulièrement avantageux. En ce sens, et en tant que munitions rôdeuses stratégiques à longue portée, le SKYWASP viendrait concurrencer le Shahed-136 iranien, le Geran-2 russe (directement dérivé du Shahed) ainsi que le LUCAS (Low-cost Unmanned Combat Attack System), souvent présenté comme l’équivalent américain du Shahed-136. Bien que leurs caractéristiques techniques puissent différer, ces systèmes s’inscrivent dans une même logique de frappe à bas coût, de production en série et de saturation des défenses adverses. Cette évolution illustre l’émergence d’un nouveau paradigme militaire privilégiant les volumes de frappe, la production de masse et l’avantage asymétrique de coût plutôt que la seule sophistication technologique. La capacité à produire des milliers de systèmes relativement bon marché devient désormais presque aussi importante que la possession d’un nombre limité de plateformes extrêmement performantes.

On peut dès lors se demander pourquoi l’Arabie saoudite, malgré son partenariat stratégique étroit avec les États-Unis, privilégie la production locale de drones SKYWASP à travers la construction d’une usine sur son territoire plutôt que l’importation de drones LUCAS récemment développés aux États-Unis. Cette décision saoudienne s’inscrit dans un sentiment croissant selon lequel les garanties de sécurité américaines ne constituent plus une assurance absolue. En Arabie saoudite, cette perception s’est notamment renforcée après l’absence de riposte américaine aux attaques de drones et de missiles visant les installations pétrolières du royaume en 2019, remettant en question la solidité du cadre sécuritaire qui structure les relations entre Riyad et Washington depuis plusieurs décennies. Dans ce contexte, la mise en place d’une nouvelle architecture de sécurité apparaît essentielle pour préserver la stabilité des États du Golfe, dont dépend une part importante de l’économie mondiale. La crise actuelle pourrait ainsi accélérer une recomposition plus large de la sécurité régionale, les monarchies du Golfe cherchant à réduire leur vulnérabilité face aux rivalités entre puissances et à renforcer leur autonomie stratégique et leurs propres capacités de dissuasion.

L’un des scénarios les plus plausibles à ce stade est celui d’une architecture de sécurité hybride, dans laquelle les États-Unis demeureraient un acteur central de la sécurité régionale, tandis que les États du Golfe diversifieraient progressivement leurs partenariats, renforceraient leur coopération régionale et développeraient davantage leurs capacités militaires nationales afin de réduire leur dépendance à un acteur unique.

À propos de l'auteur

Photo de Carole Massalsky

Carole Massalsky

Doctorante en géostratégie et géopolitique à l’Académie de Géopolitique de Paris, chercheuse associée sur le Moyen-Orient et référente Irak à l’EISMENA, coordinatrice de la veille « Asie de l’Ouest et monde arabe » et membre du comité de rédaction d’EurasiaPeace.

Auteur vérifié

Articles à lire dans cette rubrique

Diplomatie
Sécurité
+ 1
il y a 21 jours
En savoir plus
Arabie saoudite
Iran
+ 1
il y a un mois
En savoir plus
Armement
Défense
+ 3
il y a 2 mois
En savoir plus
Restez informé !

Recevez notre newsletter 4 à 5 fois par mois et restez en connexion avec l'actualité internationale.

  • Analyses mensuelles thématiques exclusives
  • Décryptage des enjeux mondiaux
  • Désabonnement facile à tout moment
Newsletter

Cultivez-vous et montez en compétences !
Recevez en exclusivité nos dernières parutions et nos offres de formation.

En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir nos emails.
Désabonnement en un clic