Impacts des frappes sur South Pars sur l’Irak : enjeux énergétiques et vulnérabilités.
Les frappes israéliennes du 18 mars sur le champ gazier de South Pars, le plus grand gisement de gaz naturel au monde, partagé entre l’Iran (South Pars) et le Qatar (North Field), estimé par QatarEnergy comme contenant environ 10% des réserves mondiales prouvées, constituent une étape supplémentaire vers une escalade amorcée avec les attaques américano-israéliennes contre l’Iran il y a trois semaines. South Pars représente 70 à 80 % du gaz consommé en Iran, pays fortement dépendant du gaz pour produire son électricité et se chauffer, et quatrième consommateur mondial.
Ces frappes, vivement condamnées par les pays arabes comme dangereuses et irresponsables, ont provoqué une riposte iranienne visant la zone industrielle de Ras Laffan au Qatar, centre énergétique clé d’où provient une part significative d’environ un cinquième du GNL mondial. Doha a également fortement condamné ces attaques iraniennes en indiquant qu’elles pourraient réduire de 17 % sa capacité d’exportation, avec des installations nécessitant trois à cinq ans de réparation, impliquant des impacts à court, moyen et long terme.
Ces événements ont contraint l’Iran à suspendre la production dans les zones touchées et à réaffecter ses réserves vers la consommation intérieure. Les prix du pétrole et du gaz ont immédiatement augmenté, dans un contexte de représailles ciblant les infrastructures énergétiques du Golfe.
Un impact immédiat sur l’Irak : dépendance énergétique et vulnérabilité systémique
Ces attaques sur South Pars ont un impact direct et immédiat sur l’Irak, fortement dépendant du gaz iranien. Le gaz importé d’Iran représente environ 47 % de la consommation de gaz en Irak et alimente plusieurs centrales électriques, produisant près de 29 % de l’électricité du pays. L’arrêt des exportations de gaz iranien a été rapidement confirmé par les autorités irakiennes, Téhéran privilégiant la distribution intérieure au détriment des livraisons contractuelles.
L’Iran fournit peu d’électricité à l’Irak, mais principalement du gaz naturel : les centrales électriques irakiennes se retrouvent donc privées de leur approvisionnement. Les conséquences sont directes pour la population, notamment à l’approche de l’été où la climatisation est indispensable. Sans les importations d’énergie iraniennes, l’Irak serait confronté à des coupures massives, affectant l’ensemble des services et des secteurs, des stations d’épuration aux hôpitaux.
Les risques sont également budgétaires : hausse des coûts d’approvisionnement, ralentissement des projets de reconstruction et pression sur le paiement des salaires du secteur public, qui représentent un levier essentiel de stabilité sociale et environ 40% des dépenses totales en 2024.
Une dépendance structurelle ancrée dans les fragilités du système énergétique irakien
Paradoxalement, l’Irak dépend des importations de gaz iranien alors qu’il est l’un des pays les plus riches du monde en hydrocarbures, une situation qui remonte en grande partie au lendemain de l’invasion américaine de 2003, avec l’effondrement des infrastructures et des services. La dépendance au gaz iranien est souvent brandie comme une illustration de l’influence iranienne sur l’Irak, de sa domination économique sur le pays, de l’usage de l’Irak pour contourner les sanctions, voire d’un choix idéologique.
Mais elle relève avant tout d’une nécessité structurelle, avec de multiples raisons : le pays ne dispose pas des infrastructures de traitement du gaz ni des capacités de production d’électricité suffisantes pour satisfaire ses besoins intérieurs. Les centrales irakiennes sont vieillissantes et peu performantes, conséquence de décennies de guerre et de sanctions ; celles relevant du ministère de l’Énergie fonctionnent souvent à moins de 60 % de leur capacité nominale.
L’Irak ne dispose pas non plus des capacités nécessaires pour transporter et distribuer correctement l’énergie produite : les réseaux sont défaillants, les équipements vétustes, le vol est important, et plus de 40 % de l’électricité produite est perdue lors du transport. Sans les importations d’énergie iraniennes, l’Irak serait confronté à des coupures de courant massives, notamment pendant les mois d’été. Les coupures diurnes sont d’ailleurs courantes, et les Irakiens qui en ont les moyens dépendent largement de générateurs privés, ce qui réduit indirectement la capacité d’investissement des services publics.
Le gaspillage lié au torchage est aussi un élément crucial de ce débat. D’immenses quantités de gaz naturel se dégagent lors du processus d’extraction pétrolière ; elles pourraient être captées et utilisées pour la production d’électricité, mais elles sont gaspillées faute d’infrastructures adaptées sur les champs pétroliers pour les récupérer, et sont donc brûlées, avec toutes les conséquences que cela implique en termes de pollution et de manque à gagner. L’Irak affiche ainsi le troisième taux de torchage de gaz le plus élevé au monde.
Ce phénomène de torchage empêche le pays de valoriser pleinement son potentiel gazier : il brûle une partie du gaz qu’il pourrait utiliser pour produire son électricité, au lieu de le capter, le traiter et l’acheminer vers ses centrales, parce qu’à court terme, il est moins coûteux de le brûler que de construire toutes les infrastructures nécessaires pour le capter et le valoriser. On peut également parler de gaspillage dans la mesure où les subventions de l’État maintiennent artificiellement les prix de l’électricité à un niveau bas, ce qui incite à une utilisation peu efficace et à une augmentation de la consommation.
Interdépendance énergétique et contraintes géopolitiques dans un contexte de guerre
Dans ce contexte, autant l’Irak dépend des importations iraniennes d’électricité et de gaz naturel, autant l’Iran dépend du marché irakien, qui lui permet de contourner partiellement les sanctions. Cette interdépendance a longtemps été rendue possible par les dérogations américaines (waivers) autorisant l’Irak à acheter du gaz et de l’électricité à l’Iran, tout en exhortant Bagdad à mettre fin au plus vite à sa dépendance à l’énergie iranienne.
Le 9 mars 2025, dans le cadre de la campagne de pression maximale menée par Donald Trump, l’administration américaine n’a pas renouvelé la dérogation sur l’électricité, entraînant le rétablissement des sanctions sur les exportations iraniennes d’électricité vers l’Irak. Les exportations iraniennes de gaz naturel restent, pour le moment, autorisées, en vertu d’une exception législative américaine qui couvre les exportations de gaz iranien vers plusieurs pays. Quoi qu’il en soit, l’approvisionnement irakien en électricité et en gaz naturel iraniens a souvent été réduit par l’Iran en raison de la demande énergétique intérieure ou de défaillances d’infrastructure. L’Iran, lui-même confronté à une pénurie intérieure, a ainsi pu tirer parti de la mesure américaine pour échapper à une partie de ses engagements contractuels envers l’Irak tout en en rejetant la responsabilité sur Washington.
Les initiatives de diversification sont lentes à se mettre en œuvre pour des raisons multiples : contraintes techniques, contraintes financières et déficits de budget et de financement, difficultés de gouvernance, défis sécuritaires et risques de sabotage, corruption endémique, ainsi que découragement et réticence des investissements étrangers et de l’installation de personnel étranger par les sociétés internationales, en raison d’une perception extérieure, fondée ou non, d’insécurité et d’instabilité liée à la présence de nombreux groupes armés. Répondre à ces défis suppose des réformes politiques profondes et des investissements permettant une diversification, notamment à travers une transition énergétique vers les énergies renouvelables.
Pour l’Irak, les risques de pénurie de gaz et d’électricité liés à l’impact direct de la guerre, combinés à une capacité de production pétrolière irakienne qui a chuté à un niveau inférieur de celui de 2003 et à un arrêt des exportations via le détroit d’Ormuz, font craindre le pire. Dans un Etat fragmenté et fragilisé depuis 2003, marqué par la présence de nombreux groupes armés alignés sur l’Iran et prêts à riposter à toute attaque américano-israélienne directement sur le territoire irakien, comme en témoignent les nombreuses frappes récentes, ces évènements renforcent le risque d’un glissement progressif de l’Irak dans le conflit, entraîné malgré lui.
À propos de l'auteur
Carole Massalsky
Doctorante en géostratégie et géopolitique à l’Académie de Géopolitique de Paris, chercheuse associée sur le Moyen-Orient et référente Irak à l’EISMENA, coordinatrice de la veille « Asie de l’Ouest et monde arabe » et membre du comité de rédaction d’EurasiaPeace.



