Jordanie : la relation avec Washington est-elle encore soutenable à l’aune de la Quatrième guerre du Golfe ?

Rencontre entre le roi de Jordanie Abdallah II et le président américain Donald Trump le 11 février 2025 - Wikimedia Commons - Maison Blanche
Le 15 septembre dernier, le royaume de Jordanie et les Etats-Unis ont lancé un exercice militaire conjoint dans le Colorado. D’une durée de deux semaines, il a regroupé plus de 200 militaires et visait à afficher la cohésion des deux États sur fond de guerre ouverte dans la région. Derrière cet exercice, présenté comme l’illustration d’un partenariat d’égal à égal, se cache une relation asymétrique dont le coût semble rattraper le bénéfice à mesure que la Quatrième guerre du Golfe continue d’embraser la région et que la Jordanie subit de plein fouet.
L’aide américaine, un outil de stabilisation et de pression depuis les années 1950
Dès son indépendance en 1946, le royaume de Jordanie est marqué par une instabilité structurelle. L’État est jeune, la dynastie hachémite manque de légitimité, et l’annexion de la Cisjordanie en 1950 suscite le ressentiment d’une partie des quelque 3 millions de réfugiés palestiniens du royaume, ainsi que le désaveu de plusieurs pays arabes. Dans ce contexte, le roi Abdallah I est assassiné en 1951 par un activiste palestinien, et le royaume s’enfonce dans des intrigues de succession auxquelles s’ajoutent des pressions de la part d’Israël ou du panarabisme nassérien. En 1955, le pays est secoué par d’importantes manifestations alors que le jeune roi Hussein envisage d’intégrer la Jordanie au Pacte de Bagdad, projet porté par les Anglais et visant à contrer l’influence soviétique dans la région.
Le Royaume-Uni, ancienne puissance coloniale, profite de cette instabilité pour maintenir une influence importante au sein du pays et de la monarchie. Au sein de l’armée, elle s’incarne en la personne du général britannique John Bagot Glubb, alors chef d’état-major de l’armée jordanienne. En 1956, Hussein renvoie ce dernier dans le cadre de sa politique d’arabisation de l’armée, et prend ses distances avec le Royaume-Uni, sans pour autant couper toute coopération.
En 1957, alors qu’une tentative de coup d’État est attribuée aux nationalistes, et que ces derniers lancent un ultimatum au roi exigeant entre autres une union avec l’Égypte, Hussein fait de la Jordanie le premier pays de la région à bénéficier de la doctrine Eisenhower. Dès lors, le royaume, qui se présente comme un pilier de la stabilité régionale, reçoit un important soutien financier et militaire des Etats-Unis sur fond de lutte contre les influences soviétique et nassérienne. Cette aide s’avère rapidement essentielle à la survie du régime qui entre dans une relation de dépendance structurelle vis‑à‑vis de Washington, qui fournit 34 milliards de dollars d’aides sur la période 1951 – 2025.
Cette relation américano-jordanienne connaît cependant ses limites sur le sujet épineux de la Cisjordanie, annexée par Israël en 1967 et revendiquée par la Jordanie jusqu’en 1988. Durant cette période, les Etats-Unis tentent plusieurs fois d’imposer à la Jordanie une paix avec Israël, utilisent l’aide financière comme moyen de pression et n’hésitent pas à la réduire drastiquement. La relation bilatérale connait son épisode le plus sombre lorsque Hussein s’oppose aux Etats-Unis dans leur première guerre contre l’Irak de Saddam Hussein. La suspension de l’aide américaine plonge la Jordanie dans une grave crise économique qui contraint le roi à signer la paix avec Israël en 1994 en échange d’une annulation de la dette jordanienne et d’une reprise de l’aide.
Sous Abdallah II, cette coopération s’est approfondie sur le plan économique avec l’adhésion de la Jordanie à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) et la signature d’un accord de libre-échange entre les deux pays en 2000. Sur le plan militaire, la Jordanie s’engage aux côtés des Etats-Unis dans leur « guerre contre le terrorisme » en Irak, ce qui lui vaudra un doublement de l’aide financière américaine pour l’année 2003, puis rejoindra la coalition contre Daech dans les années 2010. C’est à cette période que la présence militaire américaine s’intensifie en Jordanie. En 2016, le président Barack Obama y décompte 2200 soldats déployés.
Une dépendance mise à nu sous Donald Trump
Durant le premier mandat de Donald Trump (2017 – 2021), un mémorandum d’entente est signé en 2018 et prévoit de porter l’aide financière américaine à 1,275 milliard de dollars par an. Le secrétaire d’Etat américain de l’époque avait alors affirmé : « le partenariat américano-jordanien n’a jamais été aussi fort ». En 2021, les deux pays concluent un accord de coopération de défense qui étend l’accès des troupes américaines à 12 bases jordaniennes, dont celle de Muwaffaq Salti, près d’Azraq.
Cependant, ces accords ne suffisent pas à masquer la colère suscitée par l’unilatéralisme choquant de la diplomatie trumpienne. La reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël par ce dernier a suscité une vague de colère populaire en Jordanie et humilié la monarchie hachémite, qui revendique la tutelle historique sur les lieux saints de la ville. Certes, Abdallah tente de montrer sa fermeté à ce sujet, qu’il qualifie de « ligne rouge ». En 2025, le plan Trump qui prévoit la déportation des Gazaouis vers l’Égypte et la Jordanie a provoqué une importante levée de boucliers et mis la monarchie dans l’embarras : lors de sa visite à la Maison Blanche en février 2025, le roi a préféré botter en touche face aux journalistes.
A la même période, les Etats-Unis imposent une hausse de 20% des droits de douane sur le royaume et annoncent une suspension de 90 jours de l’aide étrangère et d’une réduction drastique du programme USAID, dont la Jordanie est le troisième bénéficiaire mondial (plus de 5,5 milliards de dollars depuis 2021). Si le royaume hachémite a finalement obtenu des garanties sur la délivrance de cette aide, il s’empresse désormais de réduire sa dépendance à Washington en se rapprochant de Bruxelles, comme en témoigne le partenariat stratégique d’une valeur totale de 3 milliards d’euros signé début 2025.
Une collaboration punie par Téhéran depuis le déclenchement de la guerre de 2026
En 2024 et 2025, la Jordanie se trouve entre le marteau et l’enclume du conflit israélo-iranien : le royaume est alors sous le feu des critiques pour avoir ouvert son espace aérien aux forces israéliennes et occidentales et pour avoir activement participé à l’interception des missiles lancés par l’Iran. Le ministre des Affaires étrangères jordanien Ayman Safadi avait alors déclaré que la Jordanie ne « saurait être un champ de bataille pour l’Iran ou Israël ».
A cette déclaration s’oppose la réalité de 2026, où la guerre ouverte entre les alliés israélo-américains et l’Iran fait de la Jordanie une des cibles de choix pour Téhéran, à mesure que le pays gagne en importance pour les Etats-Unis qui portent leur nombre de soldats à 4000 en août 2026. Depuis février, l’Iran a lancé plusieurs centaines de drones et de missiles sur des installations militaires jordaniennes, notamment sur la base aérienne de Muwaffaq Salti, où trois soldats américains ont été tués en juillet, auxquels s’ajoutent plusieurs dizaines de blessés et l’endommagement de plusieurs aéronefs américains. Au mois de mars, une vingtaine de civils jordaniens avaient déjà été blessés par des retombées de débris
Les attaques répétées de l’Iran sur le sol jordanien — la dernière datant du 9 septembre — aggravent la situation économique tendue dans laquelle se trouve le royaume depuis octobre 2023. Pour le tourisme, qui représente environ 14% du PIB national, l’impact de la guerre de 2026 a été immédiat : entre mars et avril, plus de 6000 vols ont été annulés. L’économie du pays, déjà sous tension du fait de la hausse du prix du baril de pétrole, est toujours plus dépendante de l’aide financière étrangère et son autonomie politique réduite.
Dans ce contexte, plusieurs figures politiques jordaniennes ont signé en juillet une lettre ouverte au gouvernement demandant le retrait des troupes américaines du pays, arguant que leur présence « ne sert pas l’intérêt national ». Si le pouvoir tolère certaines formes d’expression qui ne le mettent pas directement en cause, comme le soutien à la cause palestinienne, il ne peut accepter une remise en question d’un des axes fondamentaux de sa politique étrangère depuis 70 ans, malgré son coût politique croissant.
Ce tabou transparaît dans le discours qu’Abdallah II a prononcé le 22 septembre dernier aux Nations Unies, où il a présenté Israël comme l’unique responsable de la déstabilisation régionale, tout en saluant les efforts personnels de Donald Trump, qui aurait « travaillé d’arrache-pied pour la paix et […] la fin de cette guerre ».
La Jordanie condamnée à vivre sous la menace israélienne
Le discours du roi du 22 septembre a été particulièrement été véhément à l’égard d’Israël. Ont été dénoncés la passivité et la naïveté de la communauté internationale face à la politique du fait accompli de l’Etat hébreu, décrit comme « une menace régionale ». Derrière cette dénonciation se cache en fait une impuissance de l’Etat jordanien devant les provocations graves et répétées du gouvernement de Benjamin Netanyahou. Le 2 septembre dernier, le ministre de la Défense Israël Katz a indiqué que son pays attendait l’aval des Etats-Unis pour déporter les Gazaouis, affirmant qu’il « n’existe pas de véritable solution pour Gaza sans cette migration ». Le 4 septembre, dans un geste exceptionnel, Washington a finalement désapprouvé cette déclaration.
Un des enjeux de la relation américano-jordanienne réside dans le bon vouloir des Etats-Unis de canaliser les velléités d’Israël, qui visent parfois directement les intérêts du royaume. Cette dépendance sécuritaire et diplomatique a souvent tourné au désavantage de la Jordanie, notamment du fait du poids du lobby pro-israélien aux Etats-Unis.
Dès 1967, après l’annexion de la Cisjordanie par Israël, la Jordanie tente par l’intermédiaire des Etats-Unis d’imposer un retour aux frontières de 1949, mais ces derniers cèdent rapidement aux Israéliens, qui refusent le plan Rogers. Malgré des concessions et alors qu’elle ne rejoint pas l’Egypte et la Syrie dans leur guerre d’octobre 1973 contre l’Etat hébreux, la Jordanie est exclue des négociations de Camp David, où Israël revient sur ses promesses de geler la colonisation en Cisjordanie. A partir des années 1990, les gouvernements Netanyahou puis Sharon torpillent le processus de paix engagé par les Accords d’Oslo sous le regard passif de Washington, finissant de miner la confiance de la Jordanie envers son « partenaire » américain.
Aujourd’hui, alors que la qualité des relations israélo-jordaniennes semble avoir atteint son point le plus bas depuis 1994, l’enjeu pour le royaume est de garder sa position de médiateur régional, alors que les Accords d’Abraham de 2020 ont formalisé la reconnaissance d’Israël par quatre nouveaux pays arabes, et d’afficher le plus possible son opposition aux projets d’annexion et de déportations dont l’impact démographique, politique, économique et sécuritaire serait catastrophique pour le pays.
À propos de l'auteur
Boris Delaporte
Passionné par l'Histoire et la géopolitique du monde arabe, Boris est titulaire d'une licence en arabe littéral à l'INALCO et a effectué plusieurs mobilités au Moyen-Orient. Actuellement en Master de relations internationales, il analyse au sein d'Eurasiapeace la politique étrangère de la Jordanie.



