L’illusion de puissance : Riyad face aux drones houthis

Discours du ministre saoudien des Affaires étrangères à l'Assemblée Générale de l'ONU sur les attaques houthies par drones. Source : Nations Unies - Loey Felipe
Le 26 septembre, à la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies, le ministre des Affaires étrangères de l’Arabie Saoudite Faisal bin Farhan a dénoncé des attaques contre la sécurité et les infrastructures économiques du royaume. En marge de la réunion, il a ajouté : « la responsabilité de faire face à cette menace ne repose pas seulement sur l’Arabie saoudite. » Ce qui constituait un appel à l’ordre consiste plutôt, au vu du contexte actuel, à un appel à l’aide de l’Arabie Saoudite, privée de l’intervention militaire américaine directe qu’elle espérait contre Ansar Allah. Depuis la prise du détroit de Bab el Mandeb par ces derniers, Riyad ne parvient plus à contenir la menace houthie, dévoilant les failles importantes de sa défense et de sa structure militaire, particulièrement vulnérables à la stratégie de guerre irrégulière, par le drone, de la milice yéménite.
Les drones et missiles houthis comme moteur de l’offensive sur Taïz
La stratégie houthie se repose sur la guerre d’usure; en utilisant les drones, ils exploitent un matériel aérien, bon marché et rapidement remplaçable, pour déstabiliser les fronts sur le long terme, face à des adversaires qui dépendent structurellement d’un armement international couteux et limité. L’offensive du 4 septembre en offre une illustration parfaite : après avoir pilonné les villes et points clés de la coalition régulièrement pendant plus d’1 mois, les Houthis ont mené une attaque éclair contre les forces de Tareq Saleh, vice-président du Conseil de direction présidentiel (CDP) yéménite, récupérant 5200 km2 de territoire au bord de la mer Rouge, et rejoignant ainsi le détroit de Bab el Mandeb. Depuis le 14 septembre, Ansar Allah combat à la frontière avec le gouvernorat de Lahij contre les forces de Tareq Saleh, en retrait au sud du gouvernorat, tandis que « l’axe militaire de Taïz », retranché dans la capitale du gouvernorat, mène une contre-offensive.
Cette victoire s’est traduite, localement à Taïz, par une tactique en deux étapes : la déstabilisation du front de la côte ouest du Yémen, puis l’offensive terrestre jusqu’au détroit de Bab el Mandeb. Les deux phases se sont reposées sur l’usage constant de drones et missiles houthis, afin de rompre les maillons névralgiques de la logistique à l’ouest du Yémen. Ansar Allah a tiré entre le 9 août et le 9 septembre 130 missiles et 145 drones sur le gouvernorat de Taïz. Les frappes se sont conjuguées à une campagne psychologique, visant le désengagement des soldats présents aux fronts de la côte ouest de la « résistance nationale », dirigé par Tareq Saleh. Les Houthis, conscients des divisions internes au « Conseil de Direction Présidentiel (CDP) » ; composé de salafistes, Frères musulmans, séparatistes du sud et fidèles de Tareq Saleh, ont mené une guerre psychologique et informationnelle, parallèlement à la guerre aérienne et terrestre. Par l’usure des drones, la milice zaydite a ouvert une fenêtre pour l’offensive terrestre éclair déclenchée par la chute de la ville d’Al Kadaha, qui faisait le lien entre la ville de Taïz et Mokha, isolant ainsi le port du reste du gouvernorat. La campagne psychologique a abouti ensuite au retrait des troupes de Saleh, alors pilonnées par les UAVs houthis.
Ce que Taïz révèle, c’est la nature structurelle de l’avantage houthi : un arsenal pensé pour durer, pas pour impressionner. L’arsenal aérien houthi se compose de drones inspirés de la technologie iranienne couplés à des UAVs fabriqués localement à l’aide de composants issus du marché noir. Contrairement à une idée reçue, les Houthis ne dépendent plus autant des Gardiens de la révolution qu’auparavant en la matière : la part d’armes complètes livrées, prêtes à l’emploi, par Téhéran est passée de 37,5 % en 2015 à moins de 14 % en 2024, le reste étant désormais assemblé sur place. Le Qasef-2K, version indigène du drone iranien Ababil-T, est construit à partir de composants d’origine chinoise (60 %), iranienne (15 %) et de diverses autres régions (25 %). Sa portée réduite (250 km) est compensée par un coût unitaire de quelques dizaines de milliers de dollars et une production locale, contre plusieurs millions de dollars pour chaque intercepteur destiné à l’abattre. Le Samad-3, capable de transporter 18 kg d’explosifs, atteint une portée de 1 400 km pour 15 000 à 30 000 dollars. C’est cette disproportion, bien plus que la puissance de feu elle-même, qui rend l’usure soutenable sur la durée et qui explique pourquoi Riyad, malgré des moyens considérables, peine à la juguler.
La défense antiaérienne saoudienne: dense, globalement efficace mais couteuse
L’efficacité de la défense antiaérienne saoudienne est louée par l’Occident, mais elle fait face à un déséquilibre de terrain qui neutralise sa puissance théorique: malgré un système dense, construit sur plusieurs décennies et acquis principalement auprès de fournisseurs occidentaux, en premier lieu Lockheed Martin et Raytheon, elle dépend d’une chaine logistique industrielle lente, limitée et coûteuse, dans un contexte de guerre d’usure économique: En 2026, elle avait consacré 81.5 milliards de dollars au budget défense. Une somme d’autant plus conséquente, lorsqu’on la compare à Israel (45.8 milliards) et aux Emirats Arabes Unis (27.8 milliards).
Dès 1990, l’Arabie Saoudite devient le premier acheteur du Patriot au Moyen-Orient, avec sept unités de tir initiales. Plusieurs vagues de modernisation ont suivi : la mise à niveau au standard Config-3 en 2011, rendant les batteries compatibles avec le PAC-3, puis l’ajout du THAAD en 2017; un contrat de 15 milliards de dollars prévoyant sept unités de tir complètes (44 lanceurs, 360 intercepteurs, 7 radars AN/TPY-2), dont la première n’a été mise en service que le 3 juillet 2025. Trente-six ans après ses premiers achats, le royaume doit pourtant continuer d’acheter dans l’urgence : le 30 janvier 2026, alors en possession de seulement 202 missiles PAC-3 achetés en 2014, Riyad commande 730 intercepteurs PAC-3 MSE supplémentaires pour 9 milliards de dollars. Le coût unitaire s’élève à 3,9 millions de dollars pour un intercepteur PAC-3 MSE et 12,4 millions pour un THAAD.
Selon une analyse d’ACLED, Luca Nevola, analyste senior sur le Yémen et le Golfe, évaluait le taux d’interception saoudien à 77 % en 2020. Cette part suffit à vider les stocks : le bilan annoncé par le porte parole du ministère de la Défense saoudien le 7 avril recense 894 menaces interceptées entre le 3 mars et le 7 avril (799 drones, 86 missiles balistiques, 9 missiles de croisière), un décompte de succès qui masque, selon plusieurs analystes, un épuisement du stock de PAC-3 MSE estimé à 86 % sur la même période, chiffre que Riyad n’a pas confirmé officiellement. Le coût total des intercepteurs dépensés sur ces 35 jours peut être estimé entre 3,5 et 8,4 milliards de dollars. Le vrai goulot d’étranglement n’est pourtant pas le prix, mais la cadence de production : Lockheed Martin ne livre aujourd’hui qu’environ 620 PAC-3 par an, toutes destinations confondues, et son objectif annoncé de porter ce rythme à 2 000 unités reste, à ce jour, une promesse non tenue.
Cette dépendance structurelle à des plateformes américaines coûteuses a récemment poussé Riyad à diversifier ses fournisseurs et à développer son propre armement: un accord de 3,2 milliards de dollars pour des systèmes sud-coréens Cheongung II en février 2024 et le développement récent du drone SKYWASP, démontrent leur volonté de s’affranchir de cette dépendance, au coût logistique et budgétaire. Cependant, la défense saoudienne est affaiblie par un autre problème, plus structurel, qui limite sa capacité à répondre efficacement aux crises.
Un commandement fragmenté par le « coup proofing »
Au total, l’Arabie Saoudite consacre plus de 6.3% de son PIB à la défense, qui sert à financer l’armée et l’armement saoudien. Recentrant son économie autour de la question de la défense, au détriment du développement des projets « Vision 2030 ». Cependant, la fragmentation du commandement, conçue pour prémunir le régime contre un coup d’État est le véritable problème, par ailleurs documenté depuis 1979, que ni l’argent ni l’appui international pourront résoudre, bien au contraire : Les forces armées saoudiennes coopèrent mal et son efficacité est réduite.
La chaîne de commandement saoudienne reste décentralisée, divisée entre le ministère de l’Intérieur, le ministère de la Défense et la Garde nationale, une architecture délibérément fragmentée depuis les origines du royaume : Ibn Saoud, le fondateur de l’Arabie saoudite, a construit deux institutions coercitives en dehors de l’armée régulière : une Garde royale composée de vassaux tribaux et l’Armée blanche (aujourd’hui appelée la Garde nationale). Cette dernière dispose d’un appareil et d’un budget complètement indépendant et se focalise sur la sécurité intérieure, notamment sur les sites vitaux de l’Arabie Saoudite, le Hajj et la supervision de la main d’œuvre extérieure. D’après l’ONG Americans for Democracy & Human Rights in Bahrain, la Garde Nationale se composait en 2009 de 100 000 à 125 000 soldats saoudiens et 28000 soldats tribaux. Bien que la Garde nationale saoudienne recrute exclusivement des ressortissants saoudiens, elle repose structurellement sur l’appui américain : depuis le mémorandum d’accord de 1973, elle est adossée à l’Office of the Program Manager, Saudi Arabian National Guard Modernization Program (OPM-SANG), un organisme de l’armée américaine qui encadre sa formation, son équipement et sa logistique.
Cette fragmentation pourrait expliquer, en partie, les résultats mesurés sur le terrain : Selon ACLED (2024), seuls 20 % des drones visant les infrastructures pétrolières saoudiennes ont été interceptés entre 2018 et 2022.
L’érosion de la supériorité aérienne saoudienne: une menace pour la rente saoudienne
Depuis le début de la guerre civile yéménite jusqu’à la fin de l’intervention saoudienne en 2022, les Houthis n’avaient opposé qu’une résistance aérienne ponctuelle, incapable d’entraver une coalition qui a mené plus de 25 000 raids sur la période, selon le Yemen Data Project. Pourtant la menace houthie n’a fait qu’augmenter.
L’Arabie Saoudite en particulier, malgré sa flotte aérienne impressionnante, composée de nombreux chasseurs 4ème et 5ème génération (231 F15 et 72 Eurofighter Typhoon), a constamment été menacée par l’axe de résistance, notamment autour de ses infrastructures pétrolières clés: entre le 13 juillet et le 14 août 2026, ils ont mené 16 attaques contre des intérêts saoudiens, dont 7 visaient directement des installations pétrolières et 6 des navires pétroliers. En septembre, les frappes de drones sur la Pipeline est-ouest à Yanbu, intervenue selon des sources concordantes grâce à la collaboration entre les Houthis, les milices irakiennes et les Gardiens de la révolution, a mis à l’arrêt pendant 17 jours le commerce pétrolier saoudien en direction de l’Europe. Ce n’est pas sans rappeler, l’attaque de drones sur les installations pétrolières d’ARAMCO à Abqaiq et à Khurais, en 2019: les incendies causés par les frappes avaient fermé les deux infrastructures, causant une chute de 5% de la production de pétrole mondial. Initialement revendiquée par les Houthis, l’attaque a depuis été écartée de leur responsabilité par le panel d’experts de l’ONU sur le Yémen, qui a jugé la portée des armes utilisées incompatible avec un tir depuis le territoire houthi.
« Jusqu’ici, l’économie saoudienne a bien mieux résisté que celles des autres pays de la région, telle que le Koweït, le Qatar ou encore les Emirats arabes unis. Elle a pu transporter une grande partie de sa production de pétrole en évitant le détroit d’Ormuz grâce à son oléoduc traversant le pays d’est en ouest pour arriver à Yanbu, son port sur la mer Rouge » disait Olivier de Boysson, l’économiste chez Société Générale cité par les Echos. Pourtant en 2026, le PIB de l’Arabie Saoudite s’est contracté de 4.6%, selon Oxford Economics.
Le drone incarne, à l’échelle du territoire saoudien, le même mécanisme qui a emporté la décision à Taïz : une arme bon marché, rapidement remplaçable, qui exploite l’incapacité de Riyad à répondre efficacement sur plusieurs fronts à la fois. En avril 2026, alors que l’Arabie saoudite était à l’aube d’une pénurie de munitions antiaériennes, les Houthis ont ciblé les infrastructures pétrolières vitales à la production de pétrole saoudien et les points géostratégiques clés du gouvernement yéménite, Riyad s’est révélée incapable de répondre efficacement, aussi bien sur son propre territoire qu’au Yémen.
Cette incapacité n’a rien d’accidentel : elle tient à une armée régulière maintenue à l’écart des sites critiques du territoire, dont la coordination avec le reste du dispositif de défense reste structurellement compromise en cas de gestion de crise. Les moyens techniques considérables de Riyad (environ 300 chasseurs, des batteries Patriot et THAAD) et l’appui d’alliés militaires puissants n’y changent rien : ces partenariats restent précieux, mais ce traitement de faveur de la part des puissances occidentales se paie par le sous-développement d’une armée souveraine, capable d’intervenir et d’appuyer ses alliés sans l’aide d’un acteur tiers, et d’une défense capable de contrer efficacement la menace aérienne.
Profitant des failles structurelles d’un état aussi puissant que l’Arabie Saoudite, le drone a cessé d’être une arme d’appoint pour devenir l’instrument qui redéfinit, à moindre coût, l’équilibre des forces dans le Golfe.
À propos de l'auteur
Lucas Calmon Miranda
Étudiant passionné par la géopolitique du monde arabe, il décrypte les dynamiques régionales à travers le conflit au Yémen. Lucas s’oriente vers le journalisme d’investigation et l'analyse des relations internationales. Il propose ici ses analyses d’une région marginalisée par les médias, mais centrale pour comprendre l’évolution des rapports de force au Moyen-Orient.



