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Groenland : Trump entraîne l’Europe dans une confrontation transatlantique inédite

Publié le 16/01/2026
12 min de lecture
Par Thibaut Eudier
Europe
Rencontre entre les membres de l’administration Trump et les dirigeants danois

Rencontre entre les membres de l’administration Trump et les dirigeants danois

Les menaces de l’administration de Donald Trump à l’encontre du Groenland agissent comme un électrochoc en Europe. En s’autorisant à remettre en cause l’intégrité territoriale d’un territoire relevant d’un État membre de l’Union européenne, Washington franchit une ligne politique et symbolique majeure. Cette posture, héritée d’une vision impériale assumée par Donald Trump, révèle une alliance transatlantique proche de la fracture et face à une crise hors du commun. Derrière le discours de coopération, les États-Unis n’hésitent plus à exercer des pressions directes sur leurs alliés lorsque leurs intérêts stratégiques l’exigent. Pour l’Union européenne, le Groenland devient ainsi le symbole d’une vulnérabilité qu’elle ne peut plus ignorer. Mais elle a un besoin vital des États-Unis pour trouver une issue à la guerre en Ukraine. Une situation géopolitique plus que brûlante pour l’Union Européenne et ses États membres face à un retour des empires.

L’Europe mesurée face au coup de force américain au Venezuela

D’abord, abordons l’intervention américaine au Venezuela et les réactions européennes sur ce sujet. Par une spectaculaire action offensive à Caracas, les États-Unis ont capturé en quelques heures le président du Venezuela, Nicolás Maduro, dans la nuit du 2 au 3 janvier dernier. Cette action est pleinement assumée par Donald Trump, fier de cette méthode, et menace d’autres pays proches du Venezuela (Mexique, Cuba, Colombie).

Emmanuel Macron « n’approuve pas la méthode utilisée par les États-Unis pour capturer le président vénézuélien, méthode qui n’est « ni soutenue ni approuvée ». Pedro Sánchez a accentué sa réponse sur le respect du droit international : « L’Espagne n’a pas reconnu le régime de Maduro. Mais elle ne reconnaîtra pas non plus une intervention qui viole le droit international et plonge la région dans l’incertitude et la violence », tout comme Ursula von der Leyen : « Nous suivons de très près la situation au Venezuela. Nous sommes solidaires du peuple vénézuélien et soutenons une transition pacifique et démocratique. Toute solution doit respecter le droit international et la Charte des Nations Unies ».

Kaja Kallas tient le même discours : « J’ai parlé avec le secrétaire d’État Marco Rubio et notre ambassadeur à Caracas. L’UE suit de près la situation au Venezuela. L’UE a maintes fois affirmé que M. Maduro n’a aucune légitimité et a plaidé pour une transition pacifique. En toutes circonstances, les principes du droit international et la Charte des Nations Unies doivent être respectés. Nous appelons à la retenue. La sécurité des citoyens de l’UE dans le pays est notre priorité absolue ». En Allemagne, le porte-parole du gouvernement a déclaré que « le chancelier a souligné que tout le monde, y compris les États-Unis, doit respecter le droit international. Cela s’applique explicitement à la souveraineté des États et à l’intégrité territoriale ».

L’Union européenne semble être tout de même détachée face à cette situation. Rappelons que le régime de Maduro était proche de la Russie et de la Chine, mais également sous forte sanction européenne. L’UE est aussi moins concernée par ce sujet car d’autres la préoccupent davantage comme la guerre en Ukraine et les menaces répétées de Donald Trump contre le Groenland. Elle ne préfère pas surréagir et espère une coopération sincère des États-Unis sur le premier sujet, en respectant les principes de l’alliance historique transatlantique et sur le second, souhaite que la volonté impérialiste de Trump s’estompe.

Le Groenland, une crise sans précédent entre l’Union Européenne et les États-Unis

La menace d’annexion du Groenland de la part de Donald Trump inquiète profondément l’Union Européenne. Rappelons que le Groenland est un territoire autonome du Danemark sur le plan juridique et non présent au sein de l’Union Européenne. Le président américain annonce sa volonté d’« acheter » ce territoire. Il avait déjà menacé ce territoire au début de l’année 2025. Sûrement euphorique suite à la réussite de l’opération américaine en Amérique latine, Donald Trump annonce le 4 janvier dernier : « Nous avons besoin du Groenland du point de vue de la sécurité nationale, et le Danemark ne sera pas en mesure de s’en occuper […] Nous nous occuperons du Groenland dans environ deux mois… parlons du Groenland dans vingt jours ». Il a récemment précisé que : « les États-Unis ont besoin du Groenland pour des raisons de sécurité nationale. Il est vital pour le Dôme d’Or que nous sommes en train de construire ».

Six pays européens (France, l’Allemagne, l’Italie, la Pologne, l’Espagne et le Royaume-Uni) ont apporté leur soutien au Groenland et au Danemark, le mardi 6 janvier : « Il revient au Danemark et au Groenland, et à eux seuls, de décider des questions concernant le Danemark et le Groenland. Le Royaume du Danemark – y compris le Groenland – fait partie de l’OTAN. La sécurité dans l’Arctique doit donc être assurée collectivement, en coopération avec les alliés de l’Otan, y compris les États-Unis ».

La Première ministre danoise Mette Frederiksen demande aux États-Unis de « cesser leurs menaces contre un allié historique […]  Je dois le dire très clairement aux États-Unis : il est tout à fait absurde de dire qu’ils devraient prendre le contrôle du Groenland […] Si les États-Unis choisissent d’attaquer militairement un autre pays de l’Otan, alors tout s’arrête ». Le premier ministre du Groenland Jens Frederik Nielsen s’emporte, à juste titre : « ça suffit maintenant, stop ! Le Groenland est notre maison et notre territoire. Et c’est comme ça que ça doit continuer ». Il a aussi affirmé que : « Le Groenland ne veut pas être possédé par les Etats-Unis. Le Groenland ne veut pas être dirigé ou contrôlé par les Etats-Unis. Le Groenland ne veut pas faire partie des Etats-Unis ».

Les ministres des Affaires étrangères danois et groenlandais, Lars Løkke Rasmussen et Vivian Motzfeld, ont d’ailleurs été conviés à la Maison Blanche, le 14 janvier, pour une réunion auprès de Marco Rubio et de J.D.Vance. À la fin de celle-ci, le ministre des Affaires étrangères danois annonce qu’il est clair que Donald Trump souhaite conquérir le Groenland, insiste sur la nécessité de la diplomatie et affirme que le Danemark est désireux de travailler avec les États-Unis.

À ce jour, la Norvège, la France, la Suède et l’Allemagne ont annoncé le déploiement de personnel militaire sur ce territoire. Emmanuel Macron a annoncé : « à la demande du Danemark, j’ai décidé que la France participera aux exercices conjoints organisés par le Danemark au Groenland, l’Opération Endurance Arctique. De premiers éléments militaires français sont d’ores et déjà en chemin. D’autres suivront ». Lors de ses vœux aux Armées du 15 janvier, il a évoqué « un nouveau colonialisme à l’œuvre chez quelques-uns », en pensant à la Russie mais aussi, maintenant, aux États-Unis. Le sujet du Groenland risque d’envenimer davantage les relations transatlantiques. Emmanuel Macron évoque des conséquences « sans précédents » en cas de violation de la souveraineté du Groenland de la part des États-Unis. Il est aussi probable que ce soit la fin de l’OTAN, symbole de l’alliance transatlantique, en cas d’agression américaine. Une Europe seule, sans l’Oncle Sam à son secours, s’ouvre à nous.

Malgré une réunion à Paris, où en est un plan de paix en Ukraine ?

Pendant ce temps, la guerre en Ukraine continue et l’Occident tente de trouver une issue. Une réunion autour de la Coalition des volontaires a eu lieu le 6 janvier à Paris avec des responsables européens, américains et ukrainiens. Kaja Kallas s’exprime sur ce sujet : « La Coalition des volontaires a pour mission de transformer les plans en protection concrète. Les dirigeants se sont réunis aujourd’hui à Paris pour consolider ces garanties de sécurité : une armée ukrainienne renforcée, appuyée par une force multinationale et les États-Unis. ». Des garanties sont prévues, comme la participation des pays de la coalition au mécanisme de surveillance et de vérification du cessez-le-feu sous la direction des États-Unis. D’autres discussions ont tourné autour de déploiement de troupes occidentales, notamment françaises et britanniques, en Ukraine à la suite d’un cessez-le-feu. Avant cela, de nombreux échanges ont eu lieu entre Européens, Américains et Ukrainiens à ce sujet (post X d’Ursula von der Leyen). Entre les changements de position de l’administration Trump et les très nombreuses lignes rouges de la Russie, il est difficile de prédire une avancée positive de ces pourparlers.

En conséquence de la dégradation des relations avec les États-Unis, les dirigeants européens souhaitent établir un dialogue direct avec Vladimir Poutine, et sortir de la dépendance des négociations russo-américaines. Le président finlandais Alexander Stubb et l’ancien Premier ministre italien Mario Draghi seraient pressentis comme envoyés spéciaux de l’UE.

Friedrich Merz a récemment exprimé un constat qui semble juste : « Les décennies de la “Pax Americana” sont en grande partie terminées ». D’autres, comme Kaja Kallas, restent très atlantistes : « L’Europe a sous-estimé sa propre puissance, notamment face à la Russie. Nous devrions avoir davantage confiance en nous. Les États-Unis demeurent notre principal allié. Et il est dans l’intérêt des États-Unis que nous collaborions. », lors du forum de Doha en décembre dernier. La haute représentante de l’Union européenne pour les Affaires étrangères souhaite des relations transatlantiques intactes : « Les États-Unis sont un allié indispensable, mais il est clair que nos relations ne sont plus aussi bonnes qu’avant. L’Europe ne renoncera pas à 80 ans de relations transatlantiques »

Dans cette lignée, les Européens restent aussi divisés au sujet de la dépendance à l’armement américain. Ce qui est le cas pour de nombreux pays. Un récent exemple montre une France pratiquement seule. Dernier exemple en date, un programme de prêts de 90 milliards d’euros en faveur de l’Ukraine récemment présenté par la Commission Européenne. La France avait demandé une « préférence européenne exclusive » quant à l’achat d’armement par l’Ukraine, ce qui a été décliné par de nombreux pays, comme l’Allemagne et les Pays-Bas. Ursula von der Leyen a tenté de nuancer cette discorde : « La préférence européenne d’abord, puis, si cela n’est pas possible, l’achat à l’étranger »

Défoulement de la sphère MAGA contre la réglementation européenne du numérique

Malgré la forte actualité géopolitique, il est nécessaire d’évoquer le dernier d’un des nombreux épisodes lié au numérique, qui devient un sujet plus que tendu entre l’Amérique de Trump et l’Union Européenne. L’UE a sévi contre X par une amende de 120 millions d’euros « pour violation de ses obligations de transparence au titre du règlement sur les services numériques (DSA) ». Parmi ces violations figurent la conception trompeuse de sa «coche bleue», le manque de transparence de son registre des annonces publicitaires et l’absence d’accès aux données publiques pour les chercheurs. Plusieurs personnalités américaines, proche de la sphère MAGA, se sont offusquées. Le PDG du réseau social, Elon Musk, a publié de nombreux posts pour montrer son mécontentement, avec excès, comme à son habitude. Il a notamment publié le message suivant : « Combien de temps avant que l’UE disparaisse ? #AbolishTheEU ». Radosław Sikorski, ministre polonais des Affaires étrangères, a répondu sans nuance : « Allez sur Mars. Là-bas, les saluts nazis ne sont pas censurés ».

Par ailleurs, plusieurs cadres européens, dont l’ancien Commissaire Thierry Breton, sont maintenant interdits d’accès au territoire américain. Cette décision révèle une conception globalement opportuniste et profondément incohérente de la liberté d’expression de l’administration Trump. Ce fait a été unanimement condamné de la part des dirigeants européens. La Commission européenne « condamne fermement la décision des États-Unis d’imposer des restrictions de voyage à cinq ressortissants européens, dont l’ancien commissaire européen Thierry Breton. La liberté d’expression est un droit fondamental en Europe et une valeur fondamentale partagée avec les États-Unis dans l’ensemble du monde démocratique (…) Nous avons demandé des éclaircissements aux autorités américaines et restons engagés. »

Les menaces américaines sur le Groenland rappellent une vérité désormais difficile à contourner : l’Europe ne peut plus considérer les États-Unis comme un allié inconditionnel. Des désaccords sont déjà très nombreux : gestion de la guerre en Ukraine, réglementation du numérique, impérialisme de l’administration Trump à l’international. Mais lorsqu’un partenaire stratégique envisage la remise en cause d’un territoire européen, c’est l’ensemble de la crédibilité de l’ordre transatlantique qui vacille. Face à cette logique de prédation, l’Union européenne doit affirmer sans ambiguïté sa solidarité territoriale et sa souveraineté stratégique, y compris face à Washington. Défendre le Groenland, ce n’est pas seulement défendre un territoire : c’est affirmer que l’Europe n’est ni une zone d’influence, ni un espace négociable. À défaut, elle restera exposée aux pressions de ceux qui confondent alliance et domination. Elle doit être plus forte que jamais, malgré des divisions internes très importantes et une dépendance américaine très marquée sur de nombreux sujets.

À propos de l'auteur

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Thibaut Eudier

Thibaut Eudier est diplômé de plusieurs Masters (administration publique, communication, relations internationales) et cumule plusieurs expériences professionnelles en relations presse, chez Keolis et France Médias Monde. Il a également effectué de nombreux travaux universitaires sur des thèmes variés : ingérences étrangères, stratégies de communication en Occident, relations diplomatiques entre l'Union Européenne et les Etats-Unis sous l'ère de G.W.Bush.

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