Bosnie-Herzégovine : l’élection en Republika Srpska renforce Milorad Dodik et ravive les rivalités.

Milorad Dodik et Vladimir Poutine se serrent la main lors d’une rencontre officielle. Élection en Republika Srpska
La situation politique en Bosnie‑Herzégovine demeure particulièrement fragile à la suite de l’élection en Republika Srpska, qui vient de couronner Siniša Karan, membre de l’Alliance des sociaux-démocrates indépendants (SNSD), parti de Milorad Dodik. Malgré une succession d’événements judiciaires et politiques (condamnation confirmée en appel, destitution officielle en août 2025, puis sanctions internationales) ce dernier est parvenu à préserver son influence réelle sur les structures de pouvoir de l’entité serbe de Bosnie. Son retrait formel de la présidence n’a pas signifié une marginalisation politique, notamment grâce à une habile campagne de réhabilitation (voir plus bas). L’élection de son allié à la tête de la Republika Srpska, à l’issue d’un scrutin contesté puis reporté, constitue avant tout un mécanisme de continuité du pouvoir.
Élection en Republika Srpska : une victoire à relativiser, mais une victoire quand même
La séquence électorale de novembre 2025/février 2026 confirme plusieurs dynamiques structurelles. D’une part, le projet politique porté par Milorad Dodik demeure explicitement fondé sur la remise en cause de la viabilité de l’État bosnien, qu’il qualifie régulièrement de « pays impossible ». Sa stratégie consiste à maintenir une pression constante en faveur d’une autonomie maximale, voire d’une indépendance de la Republika Srpska, tout en évitant, pour le moment, le franchissement de seuils susceptibles de déclencher une réaction internationale coercitive. D’autre part, sa légitimité interne apparaît affaiblie. Le taux de participation inférieur à cinquante pour cent traduit une fatigue politique croissante de la population, révélatrice d’un désenchantement face aux conflits institutionnels permanents. Néanmoins, l’érosion du soutien populaire n’affecte pas fondamentalement sa capacité d’influence, dans la mesure où il continue de contrôler les principaux relais politiques, administratifs et médiatiques de l’entité, tout en bénéficiant du soutient appuyé du Kremlin.
La stratégie russe : entre soutien politique et maintien d’un désordre contrôlé
Sur un plan géopolitque, Milorad Dodik se rapproche de plus en plus de la Russie. Contrairement à la posture plus équilibriste adoptée par Aleksandar Vučić en Serbie, le dirigeant bosno-serbe assume une orientation pro-russe marquée. Du côté du Kremlin, la Republika Srpska constitue avant tout un levier de déstabilisation indirecte. L’objectif stratégique de Moscou semble être le maintien d’un état de tension politique chronique en Bosnie-Herzégovine, suffisant pour bloquer son intégration euro-atlantique mais insuffisant pour provoquer un conflit armé susceptible d’entraîner une présence accrue de l’OTAN. Cette approche correspond à une logique de diplomatie du désordre : soutenir formellement les cadres existants tout en alimentant les fractures internes. Les prises de position publiques de Maria Zakharova, porte-parole du ministère des affaires étrangères russe illustrent cette posture, accusant régulièrement les puissances occidentales d’être responsables des tensions politiques locales.
Washington face au dilemme bosnien : stabilisation officielle et pragmatisme transactionnel
La position des États‑Unis apparaît, elle, plus ambiguë et reflète des priorités stratégiques concurrentes. D’un côté, le cadre législatif adopté par le Congrès à l’automne 2025 vise à renforcer l’intégration économique des Balkans occidentaux dans l’espace transatlantique et réaffirme l’attachement officiel à la stabilité institutionnelle bosnienne, donc aux accords de Dayton. De l’autre, l’administration de Donald Trump a levé les sanctions visant plusieurs dirigeants de la Republika Srpska, dont Milorad Dodik, en échange de concessions politiques limitées, notamment l’abandon temporaire des fameuses lois séparatistes qui ont conduit à la destination du leader des serbes de Bosnie. L’influence de Richard Grenell, ancien envoyé spécial pour la Serbie et le Kosovo, pourrait avoir joué un rôle déterminant dans ce repositionnement. Par ailleurs, les interactions publiques répétées entre des représentants de la Republika Srpska et des membres de l’exécutif américain, notamment Pete Hegseth, témoignent d’un processus de normalisation progressive des relations.
Cette évolution semble également liée à une stratégie de lobbying sophistiquée. Le recours par Milorad Dodik à Marc Zell, acteur politique influent en Israël, illustre sa capacité à mobiliser des réseaux afin d’obtenir des gains diplomatiques concrets, notamment la levée de sanctions individuelles. L’accord contractuel conclu avec ce dernier s’inscrit dans une stratégie plus large visant à repositionner la Republika Srpska comme un interlocuteur acceptable pour Washington.
Dans une perspective stratégique plus large, plusieurs hypothèses peuvent être formulées quant aux objectifs américains. Une première consiste à utiliser Milorad Dodik comme instrument d’influence indirecte sur les dynamiques politiques serbes et, plus largement, sur l’équilibre régional face à la présence croissante de la Chine (et de la Russie) dans les Balkans, présence dénoncée par le congrès américain. D’autre part, voir Donald Trump finir par dénoncer les accords de Dayton pour en négocier de nouveaux ne semble pas non plus une idée totalement farfelue, au vu du précédent iranien.
Une autre hypothèse renvoie à une logique transactionnelle : maintenir une capacité de médiation potentielle sur les dossiers eurasiens, notamment dans le contexte de la guerre en Ukraine, en conservant des canaux de communication ouverts avec des acteurs proches du Kremlin. Enfin, un scénario plus structurel évoque également la possibilité d’un désengagement progressif des États-Unis dans la région, ce qui fragiliserait mécaniquement les mécanismes de stabilisation existants et renforcerait la marge de manœuvre des acteurs révisionnistes locaux. Cependant, cette hypothèse semble pour le moment à écarter, car certains membres de la famille du président américain ont des intérêts personnels dans la région.
Des soutiens locaux à ne pas sous-estimer
Au-delà de ses appuis internationaux, Milorad Dodik bénéficie également de relais politiques et économiques régionaux qui contribuent eux aussi à consolider sa capacité d’action et à contourner son isolement diplomatique dont il a pu faire l’objet.
Plusieurs réseaux d’intérêts en Slovénie jouent un rôle discret et non-officiel. Ils reposent essentiellement sur des liens économiques, financiers et personnels établis depuis les années 1990, notamment dans les secteurs immobilier et bancaire. Des milieux d’affaires slovènes ont ainsi contribué à faciliter l’intégration de capitaux liés à l’entourage de Milorad Dodik, offrant des opportunités d’investissement et de protection patrimoniale. Ces connexions permettent à l’ex-dirigeant de la Republika Srpska de maintenir des ressources financières et des relais d’influence au sein même d’un État membre de l’Union européenne, malgré les sanctions occidentales et les restrictions diplomatiques.
Par ailleurs, le soutien politique le plus structurant demeure celui de Dragan Čović, principal leader nationaliste croate de Bosnie-Herzégovine et chef de l’Union démocratique croate de Bosnie-Herzégovine. Leur alliance repose sur une convergence stratégique plutôt que sur une proximité idéologique : tous deux contestent le fonctionnement actuel de l’État bosnien issu des accords de Dayton et défendent une logique de fragmentation institutionnelle. Dragan Čović milite depuis longtemps pour la reconnaissance d’une « entité croate », ce qui rejoint objectivement la stratégie de Milorad Dodik visant à affaiblir les structures centrales bosniennes. Cette coopération politique se traduit par des actions coordonnées visant à bloquer les institutions centrales, à négocier des réformes électorales favorables aux partis ethno-nationaux et à préserver un statu quo institutionnel fragmenté.
Cette combinaison de soutiens renforce une certaine résilience stratégique de Milorad Dodik. Elle lui permet de compenser partiellement les pressions internationales et d’inscrire son projet politique dans des dynamiques régionales durables.
Cette consolidation, bien qu’indirecte, du pouvoir de Milorad Dodik à la suite de l’élection en Republika Srpska de Siniša Karan constitue un indicateur de la polarisation et de la compétition d’influences en cours en Bosnie. Bien que des élections auront de nouveau lieu en octobre 2026, on peut s’attendre à une configuration géopolitique caractérisée par un équilibre toujours instable, dans lequel les acteurs extérieurs privilégient davantage la gestion du désordre que la résolution définitive des tensions structurelles.
À propos de l'auteur
Maxime Coulet
Maxime est titulaire d’un Master 2 en Administration Publique, parcours Diplomatie et Relations Internationales (Université de Brest), et d’un titre d’Analyste en Stratégie Internationale obtenu à l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (Paris). Formateur en veille stratégique et fondateur du blog lua-mater.fr, il concentre ses recherches sur le processus d’intégration des Balkans occidentaux dans l’Union européenne ainsi que sur les dynamiques géopolitiques liées à l’esport et au jeu vidéo.



