Opération Midas, un scandale anti-corruption majeur : ses suites et répercussions pour l’Ukraine

Opération Midas, un scandale anticorruption majeur: ses suites et répercussions pour l’Ukraine
Le 10 novembre 2025, le Bureau national anticorruption d’Ukraine (NABU) et le Parquet spécialisé anticorruption (SAPO) ont annoncé l’opération Midas, une enquête anti-corruption de grande ampleur, lancée pour démanteler un réseau de détournements de fonds dans le secteur énergétique. Il s’agit de l’une des plus grandes affaires anti-corruption ouvertes en Ukraine depuis le début de la guerre en février 2022. L’enquête a mis au jour un système organisé de corruption et vise des responsables politiques et économiques de haut niveau.
Lors de l’enquête, une série de perquisitions ont été menées aux domiciles de l’homme d’affaires ukrainien Timur Mindich, du ministre de l’Énergie Hermann Galouchchenko, de l’ancien chef de cabinet du président de l’Ukraine Andriy Yermak, ainsi qu’au siège de la compagnie publique Energoatom. Energoatom est le plus grand producteur d’électricité du pays, fournissant environ 50 % de l’électricité ukrainienne et assurant le fonctionnement de nombreuses centrales nucléaires. La corruption dans ce secteur compromet donc directement la sécurité énergétique et la vie quotidienne des citoyens.
Destin des accusés principaux
Le principal accusé dans l’opération Midas est aujourd’hui Timur Mindich. Selon les enquêteurs, il contrôlait un réseau de contrats publics avec Energoatom, participait à la surévaluation des appels d’offres et percevait des pots-de-vin transitant par des sociétés étrangères et des structures d’investissement. Les autorités le considèrent comme l’un des principaux bénéficiaires de ce système. Cependant, Timur Mindich a quitté l’Ukraine avant d’être formellement inculpé et avant le début des perquisitions. En conséquence, il n’a pour l’instant fait l’objet d’aucune condamnation. Les raisons de son départ n’ont pas été officiellement confirmées, mais il a été évoqué publiquement qu’il pourrait s’agir d’une tentative d’échapper à une éventuelle détention. Le 22 novembre 2025, il a été rapporté que l’Ukraine avait inscrit Timur Mindich et Alexander Tsukerman, un autre acteur de l’affaire, sur la liste des personnes recherchées pour faits de corruption dans le cadre de l’opération Midas.
Un autre accusé, Hermann Galouchchenko, a été destitué de son poste de ministre de la Justice le 19 novembre 2025 par le Parlement ukrainien. Le 15 février 2026, il a été arrêté alors qu’il tentait de quitter le pays à bord d’un train en direction de la Pologne. Ancien ministre de l’Énergie entre 2021 et 2025 et brièvement ministre de la Justice, il figure parmi les principaux protagonistes de l’affaire Midas.
Selon le Bureau national anticorruption d’Ukraine (NABU), son rôle était multiple. En tant que ministre de l’Énergie, il exerçait une influence administrative et stratégique, supervisant notamment les nominations de personnel et les décisions clés chez Energoatom. Certaines de ses décisions auraient créé des conditions propices à la fraude, en facilitant la conclusion de contrats avec des sociétés affiliées. Selon l’accusation, les fonds issus de contrats surfacturés ont été partiellement blanchis via des fonds d’investissement, des sociétés étrangères et des comptes ouverts au nom de personnes de confiance. Il est également accusé d’avoir participé à un réseau organisé de blanchiment d’argent.
Hermann Galouchchenko a publiquement nié toute implication dans des activités de corruption. Le tribunal ukrainien a ordonné son maintien en détention, avec possibilité de libération sous caution élevée. À ce jour, cette caution n’a pas encore été versée.
En troisième position figure l’ancien chef de cabinet du président ukrainien, Andriy Yermak, dont le rôle dans l’affaire Midas reste controversé. Les enregistrements des conversations des principaux protagonistes, publiés par les enquêteurs, ont suggéré sa possible implication. Le scandale a conduit à sa démission le 28 novembre 2025, mais aucune inculpation officielle n’a été prononcée à son encontre. Selon le média ukrainien Ukrainska Pravda, il est resté en Ukraine et est retourné à sa profession d’avocat, qu’il exerçait avant sa carrière politique. Le 3 mars 2026, l’Association nationale du barreau d’Ukraine a annoncé qu’Andriy Yermak avait été nommé à la tête d’un nouveau comité chargé de la protection juridique des victimes de la guerre, de la mise en place de mécanismes d’indemnisation et de l’accompagnement juridique lié à l’intégration européenne.
Modalités de détournement des fonds
Les fonds publics ont été détournés à travers un circuit complexe en plusieurs étapes. Une partie de l’argent a été transférée vers des sociétés offshore, notamment aux Îles Marshall, avant d’être injectée dans un fonds d’investissement créé sur l’île d’Anguilla. Des transferts ont également été effectués vers des comptes bancaires en Suisse liés au fonds.
Pour compliquer la traçabilité, une partie des fonds a été blanchie via des cryptomonnaies et des investissements dans le fonds. Selon l’enquête, plus de 7,4 millions de dollars ont été transférés sur des comptes gérés par la famille de l’ex-ministre Hermann Galouchchenko. Par ailleurs, plus de 1,3 million de francs suisses et 2,4 millions d’euros ont été remis en espèces ou transférés directement à sa famille en Suisse.
Une partie de ces fonds a servi à payer les études des enfants de l’ex-ministre dans des établissements prestigieux en Suisse et a été déposée sur les comptes de son ex-épouse. Le reste a été placé sur un compte bancaire permettant à la famille de percevoir des revenus supplémentaires, qu’ils ont ensuite utilisés pour ses dépenses personnelles.
Ces montants représentent une fraction significative des budgets destinés à la maintenance des centrales nucléaires, illustrant l’impact direct de la corruption sur la sécurité énergétique et le fonctionnement du pays.
L’impact politique
L’opération Midas représente aujourd’hui la plus grande enquête anti-corruption en Ukraine depuis le début de la guerre, touchant des centaines de millions de dollars et impliquant de hauts responsables, dont Hermann Galouchchenko, alors ministre de l’Énergie. Ce système de corruption à grande échelle dans le secteur énergétique a provoqué des secousses politiques et institutionnelles majeures : arrestations spectaculaires, tensions parlementaires et débats sur l’indépendance des institutions anti-corruption.
L’affaire met également en lumière la faiblesse relative du contrôle interne et le rôle des réseaux d’influence dans la prise de décisions stratégiques, expliquant pourquoi la corruption a pu se développer malgré la guerre et la surveillance internationale.
Pourtant, malgré ces révélations et ces remaniements, le président n’a pas été destitué et aucune crise de régime n’a éclaté, même si certaines positions au sein du gouvernement ont été fragilisées et que la polarisation politique autour de la lutte contre la corruption s’est renforcée. L’enquête reste active en mars 2026, avec de nouvelles inculpations, analyses financières et demandes d’entraide internationale.
L’impact sur la population
Les conséquences pour la population sont particulièrement graves. L’hiver 2025‑2026 a été exceptionnellement dur pour les Ukrainiens, non seulement en raison du froid extrême et de la guerre, mais aussi à cause des effets indirects de la corruption dans le secteur énergétique. L’opération Midas a révélé des détournements et des irrégularités dans les contrats de Energoatom, retardant des investissements essentiels pour la maintenance des centrales nucléaires, l’achat de carburant et la modernisation du réseau. Ces dysfonctionnements ont affaibli le système énergétique, provoquant des pannes de courant, des pénuries de chauffage et des services publics ralentis, aggravant les conditions de vie déjà précaires. Les aides sociales, elles aussi limitées, n’ont pu compenser ces difficultés, laissant de nombreux citoyens exposés aux rigueurs de l’hiver et aux privations.
Le comportement de certains hommes politiques et hommes d’affaires, qui privilégient l’enrichissement illicite et la spéculation financière plutôt que la protection de la population, illustre une injustice criante. Pendant que les Ukrainiens luttent pour survivre dans des conditions extrêmes, les élites détournent l’argent censé les soutenir. La lenteur de la réaction institutionnelle et la fuite du principal accusé accentuent encore le sentiment de frustration, montrant combien la corruption en temps de guerre peut avoir des conséquences immédiates et dramatiques sur la vie quotidienne.
Un changement de paradigme en cours
Dans une interview accordée le 5 mars 2026 au média ukrainien ZN.UA, Anastasiya Radina, présidente du comité anti-corruption du Parlement ukrainien, a estimé que la révélation de l’affaire Midas a provoqué certains ajustements au sein de l’administration publique et dans l’entourage immédiat du président. Selon elle, ces évolutions restent toutefois limitées et pourraient relever davantage d’une réaction de façade que d’une transformation structurelle du système. Pour autant, Anastasiya Radina affirme qu’« un changement de paradigme est en cours », notamment grâce aux institutions anti-corruption du pays.
En effet, l’Ukraine demeure marquée par un héritage profond de corruption et par l’influence persistante des oligarques dans la vie politique et économique. Cependant, l’action des institutions anti-corruption, combinée à la pression croissante de l’opinion publique, contribue progressivement à remettre en cause ce système.
Une partie des élites politiques, soutenue par la société civile, tente désormais de démanteler ces réseaux et de transformer le fonctionnement de l’État. Ce processus reste toutefois long, conflictuel et semé de résistances. Si le système ne disparaît pas du jour au lendemain, ces évolutions pourraient néanmoins marquer une étape importante dans la redéfinition de la trajectoire politique du pays.
À propos de l'auteur
Olga Chekhurska
Olga est diplômée d’une Licence en Sciences politiques de l’Université Paris Nanterre et d’un Master en Relations internationales à l’INALCO (Institut national des langues et civilisations orientales – Langues O’). Spécialisée en géopolitique de l’Europe centrale et orientale, et plus particulièrement de l’Ukraine, elle s’intéresse aux dynamiques politiques, sécuritaires et sociétales de la région.



