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Ecologie

Géopolitique des ressources hydriques transfrontalières – Point de situation au 30/10/24

Publié le 30/10/2024
5 min de lecture
Par Matteo Mevellec
Monde

En septembre 2024, le régime taliban en Afghanistan a accéléré les travaux de construction du canal de Qosh Tepa, un projet controversé visant à détourner une partie des eaux de l’Amou-Daria. Long de 285 kilomètres, ce canal vise à irriguer près de 550 000 hectares de terres agricoles dans les provinces du nord de l’Afghanistan, des régions frappées par des sécheresses chroniques et manquant d’infrastructures d’irrigation adéquates. Le canal est devenu une priorité pour les Talibans, qui cherchent à redonner un élan à l’agriculture nationale pour répondre à la crise alimentaire et à la dépendance économique du pays​.

Cependant, les impacts de ce projet se sont rapidement fait ressentir dans les pays voisins en aval, notamment l’Ouzbékistan et le Turkménistan. L’Ouzbékistan, en particulier, s’est alarmé des effets que pourrait avoir le détournement des eaux de l’Amou-Daria sur son agriculture, dont l’irrigation est cruciale, notamment pour des cultures vitales comme le coton. Une réduction de 15 à 20 % des ressources en eau pourrait entraîner une chute importante de la production agricole, aggravant ainsi la vulnérabilité économique et les tensions sociales dans les régions rurales ouzbèkes comme Surkhandaryo et Karakalpakstan​.

En mars 2024, une délégation ouzbèke s’était rendue à Kaboul pour exprimer ses préoccupations face à ce projet. Cependant, malgré les discussions, aucun accord concret n’avait été conclu. Le ministre afghan des Ressources hydriques, Abdul Latif Mansur, avait réitéré la volonté des Talibans de continuer la construction du canal, affirmant que l’Afghanistan « ne reconnaissait aucune obligation » envers les pays voisins quant au partage des ressources en eau. Cette position unilatérale a exacerbé les tensions régionales, d’autant que les Talibans ont poursuivi les travaux sans effectuer d’étude d’impact environnemental ou sans répondre aux demandes d’arrêt des pays riverains​.

Lors d’une réunion régionale en septembre 2024, le président ouzbek Shavkat Mirziyoyev avait souligné que la mise en service de ce canal risquait de « changer radicalement l’équilibre hydrique » en Asie centrale, appelant à la création d’un groupe de travail multilatéral pour évaluer les conséquences du projet. Toutefois, les efforts diplomatiques de l’Ouzbékistan sont restés sans effet, car le gouvernement taliban n’a pas montré de volonté de ralentir les travaux ni de s’engager dans une coopération régionale​.

Historiquement, l’Amou-Daria a toujours été au centre des tensions hydriques en Asie centrale. Pendant l’époque soviétique, des systèmes de gestion collective avaient été instaurés pour garantir un partage équitable de l’eau entre les républiques soviétiques, avec des quotas pour l’irrigation. Après la dissolution de l’URSS, des accords comme le Protocole 566 de 1987 avaient été maintenus entre les nouveaux États indépendants d’Asie centrale, mais l’Afghanistan, qui n’était pas intégré dans ces accords, a toujours conservé une certaine autonomie dans l’exploitation des eaux du fleuve​.

L’absence de coopération internationale concernant le partage de l’eau avec l’Afghanistan a laissé un vide juridique que les Talibans ont exploité pour relancer le projet de Qosh Tepa en 2022. Les conséquences locales se sont immédiatement fait sentir, avec des inquiétudes croissantes en Ouzbékistan et Turkménistan sur la disponibilité future de l’eau. Des experts ouzbeks avaient alerté sur le risque de voir l’eau disponible diminuer de façon drastique si le canal achevait de détourner l’eau de l’Amou-Daria. En outre, des méthodes de construction rudimentaires, sans revêtement adéquat du canal, pourraient entraîner des pertes d’eau supplémentaires par infiltration dans le sol​.

Localement, l’impact sur l’agriculture ouzbèke est le plus préoccupant. Une diminution des eaux disponibles dans les régions de Karakalpakstan et Surkhandaryo pourrait provoquer une crise alimentaire et économique, exacerbée par une dépendance structurelle à l’irrigation. À moyen terme, cela pourrait entraîner des migrations internes, accroître le chômage rural, et aggraver les tensions sociales​.

Régionalement, le projet modifie l’équilibre des pouvoirs hydriques. Le canal de Qosh Tepa représente une menace pour les accords de coopération déjà fragiles entre les pays d’Asie centrale concernant le partage des eaux du Syr-Daria et de l’Amou-Daria. Si aucune solution régionale concertée n’est trouvée, les risques de conflits hydriques entre les États riverains pourraient s’accroître​.

À l’échelle internationale, ce projet hydrique attire l’attention des grandes puissances comme la Russie et la Chine, qui ont des intérêts stratégiques dans la stabilité de l’Asie centrale. Bien que la Russie ait historiquement joué un rôle de médiateur dans la région, elle n’a jusqu’à présent montré qu’un intérêt limité à s’impliquer directement dans les tensions hydriques. Quant à la Chine, sa stratégie d’influence en Asie centrale, notamment à travers la Belt and Road Initiative, pourrait lui permettre de jouer un rôle dans la gestion de cette crise en investissant dans les infrastructures hydriques ou en proposant une médiation​.

Ainsi, le projet de Qosh Tepa a des implications géopolitiques à plusieurs échelles. Sans mécanisme de coopération transfrontalière robuste, les tensions risquent de s’aggraver, menaçant la stabilité régionale et internationale, tout en exacerbant la vulnérabilité hydrique de millions de personnes en Asie centrale.

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