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Géopolitique des ressources hydriques transfrontalières – Point de situation au 20/11/24

Publié le 20/11/2024
6 min de lecture
Par Matteo Mevellec
Monde

En avril 2024, la Turquie et l’Irak ont signé un accord-cadre de coopération d’une durée de dix ans visant à renforcer la gestion commune des ressources en eau. Cet accord marque un tournant dans les relations entre les deux pays, qui partagent les fleuves Tigre et Euphrate, sources vitales pour leurs économies et leurs populations. Depuis plusieurs années, la Turquie, située en amont, contrôle ces ressources en construisant d’imposants barrages dans le cadre de son projet GAP (Güneydoğu Anadolu Projesi). Ce projet a conduit à une diminution marquée du débit vers l’Irak, exacerbant les tensions entre les deux pays et accentuant la crise de l’eau en Irak.

Selon le ministère irakien des Ressources en eau, cet accord répond à un besoin urgent pour l’Irak, où la disponibilité en eau est devenue critique. Les termes de l’accord prévoient un soutien technique de la Turquie pour moderniser les infrastructures d’irrigation irakiennes, souvent vétustes et inefficaces. Ce soutien devrait permettre de réduire les pertes hydriques liées à une gestion inefficace, augmentant ainsi la quantité d’eau disponible pour l’agriculture et les besoins domestiques. La Turquie s’est également engagée à ajuster le débit des rivières pendant les mois critiques de l’été, où les besoins en eau en Irak atteignent des niveaux élevés.

La FAO, qui a soutenu des projets de sécurité alimentaire en Irak, souligne l’importance de cette initiative dans un pays où la rareté de l’eau menace directement les récoltes et les moyens de subsistance des agriculteurs. Des zones agricoles entières, autrefois fertiles grâce à l’irrigation par les eaux des fleuves, ont été dévastées par la sécheresse et la salinisation des sols, qui s’aggrave sans apport en eau suffisant. En outre, des initiatives de reforestation et de protection des bassins versants sont prévues dans les zones montagneuses, où l’érosion aggrave encore la réduction des ressources hydriques. Ces mesures de reforestation visent à stabiliser les sols, limiter les écoulements de sédiments, et améliorer la qualité des flux d’eau vers l’Irak, en plus de constituer un bouclier naturel face aux impacts croissants du changement climatique.

L’Irak et la Turquie partagent une longue histoire de coopération et de tensions autour des ressources hydriques, une problématique qui remonte aux décennies qui ont suivi la formation de leurs frontières modernes au XXe siècle. Le Tigre et l’Euphrate, qui traversent respectivement la Turquie avant de couler vers la Syrie puis l’Irak, constituent les principales sources d’eau douce pour l’Irak, un pays au climat aride et particulièrement dépendant de ces fleuves pour son agriculture et son approvisionnement en eau potable. Au cours des années 1970 et 1980, alors que la Turquie lançait des projets massifs d’infrastructures hydrauliques dans le cadre de son projet du Sud-Est Anatolien (GAP), incluant notamment le barrage Atatürk sur l’Euphrate, les tensions ont commencé à monter avec les pays en aval, dont l’Irak et la Syrie. Ces grands ouvrages hydrauliques ont permis à la Turquie d’améliorer son approvisionnement en électricité et d’irriguer ses propres terres agricoles, mais au détriment des flux d’eau naturels vers ses voisins.

Les efforts de coopération se sont néanmoins intensifiés dans les années 2000, alors que les trois pays ont progressivement reconnu la nécessité d’accords bilatéraux et trilatéraux pour gérer durablement ces ressources partagées. En 2008, l’Irak et la Turquie ont signé un protocole d’accord pour améliorer leur collaboration en matière de gestion de l’eau, bien que les impacts de ce protocole soient restés limités par manque de mécanismes de mise en œuvre. Les cycles de sécheresse croissants liés au changement climatique et l’intensification des activités de barrage en Turquie ont exacerbé la crise de l’eau en Irak, alimentant les tensions diplomatiques. Les initiatives internationales, notamment par la Banque mondiale et l’ONU, ont encouragé les deux pays à envisager des accords plus formels et engageants pour une gestion équitable des ressources hydriques. L’accord de 2024 marque donc une nouvelle tentative de coopération entre ces deux nations, visant à aborder de façon plus concrète les besoins d’une région de plus en plus vulnérable aux crises climatiques.

Sur le plan diplomatique, cet accord marque une avancée dans les relations entre la Turquie et l’Irak, souvent tendues en raison de la gestion des ressources en eau. En soutenant des projets conjoints, la Turquie et l’Irak montrent une volonté d’apaisement et de coopération, essentielle dans une région où les ressources en eau sont de plus en plus disputées. Selon une analyse de l’Institut Irakien des Affaires Internationales (IIIA), cet accord pourrait être le socle d’une relation bilatérale plus étroite, non seulement dans le domaine de l’eau, mais aussi dans les secteurs économique et sécuritaire, grâce à la confiance générée par cette coopération.

Cependant, plusieurs défis demeurent. Bien que l’accord cadre sur une durée de dix ans, sa mise en œuvre dépendra de la capacité des deux pays à maintenir le dialogue, notamment en période de sécheresse extrême, où les besoins en eau sont exacerbés. Le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), impliqué dans des projets locaux de gestion de l’eau en Irak, met en garde contre les risques de tensions si les quotas d’eau convenus ne sont pas respectés. En outre, des groupes locaux, en particulier dans les zones agricoles, expriment des doutes sur l’équité de la répartition de l’eau et craignent que les projets promis ne soient pas réalisés assez rapidement pour répondre à la crise actuelle.

Pour assurer une mise en œuvre réussie, le suivi et la transparence seront cruciaux. La FAO et le PNUD, aux côtés d’autres organisations internationales, ont proposé des systèmes de surveillance pour mesurer l’impact des projets d’irrigation et de reforestation, permettant d’ajuster le cadre de coopération si nécessaire. Cela garantirait que les communautés locales, souvent les plus vulnérables aux pénuries, reçoivent les bénéfices promis.

En conclusion, cet accord hydrique entre la Turquie et l’Irak pourrait représenter un modèle de coopération régionale dans une région confrontée à de graves défis climatiques et hydriques. Cependant, pour réussir, cet engagement nécessitera non seulement des moyens techniques et financiers importants, mais aussi une volonté politique continue de chaque côté. La mise en place d’un suivi international pourrait jouer un rôle clé dans la pérennité de cette coopération et servir de base pour d’autres accords similaires dans la région.

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