Géopolitique des ressources hydriques transfrontalières – Point de situation au 13/11/24

En octobre 2024, l’ONU a publié un rapport évaluant l’état de la coopération internationale pour la gestion des ressources en eau transfrontalières, dans le cadre de l’indicateur 6.5.2 des Objectifs de développement durable (ODD). Cet indicateur suit les progrès de la gestion intégrée des ressources en eau (Integrated Water Resources Management, IWRM) pour les bassins partagés, un enjeu crucial dans un monde où 60 % de l’eau douce s’écoule dans des bassins transfrontaliers. Cependant, selon ce rapport, seuls 59 % des bassins partagés bénéficient d’accords de coopération opérationnels – un chiffre stable depuis 2017, qui montre que les avancées en matière de gouvernance partagée sont insuffisantes pour répondre aux besoins de développement durable et d’adaptation climatique d’ici 2030.
L’absence de coopération efficace est préoccupante, car elle accroît les risques de conflits autour des ressources et limite les possibilités d’adaptation aux changements climatiques. En effet, l’eau est de plus en plus rare dans des régions comme le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, où les bassins fluviaux et aquifères partagés sont vitaux pour des millions de personnes. Ce rapport de l’ONU souligne donc l’urgente nécessité de renforcer les cadres juridiques et institutionnels de coopération pour garantir un partage équitable et durable des ressources.
L’Asie centrale, le Moyen-Orient et certaines parties de l’Afrique sont historiquement marquées par des tensions autour de l’eau partagée. Les ressources hydriques transfrontalières, que l’on retrouve dans plus de 300 bassins fluviaux et lacustres et 468 aquifères dans le monde, impliquent des relations complexes entre les pays riverains. La coopération internationale dans ce domaine a été initiée avec des jalons importants, tels que la Convention d’Helsinki en 1992, qui pose des bases de coopération pour la protection et l’utilisation des eaux transfrontalières, et la Convention de 1997 des Nations Unies sur les cours d’eau, qui promeut une gestion équitable et durable des ressources en eau partagées. Ces conventions encouragent la coopération mais manquent souvent de mécanismes contraignants pour les États signataires, rendant leur mise en œuvre inégale.
La pression croissante sur les ressources en eau, exacerbée par le changement climatique et la croissance démographique, a intensifié la nécessité de stratégies d’adaptation collective et d’accords transfrontaliers. En 2015, les Nations Unies ont lancé les Objectifs de développement durable, dont l’objectif 6.5.2, qui se concentre spécifiquement sur l’amélioration de la gestion intégrée des ressources en eau à l’échelle internationale, avec l’espoir de minimiser les tensions et de promouvoir une résilience commune. Cependant, le rapport de 2024 indique que, malgré ces engagements internationaux, les accords de coopération manquent de progrès substantiels, avec des bassins majeurs tels que le Nil et le Mékong toujours sans accords pleinement opérationnels pour assurer la coordination de la gestion des eaux.
Dans ce contexte, l’insuffisance de la coopération menace de plus en plus la sécurité hydrique et la stabilité régionale. Le rapport met en exergue l’écart entre les objectifs fixés pour 2030 et les progrès réalisés, appelant à renforcer les institutions de coopération à l’échelle des bassins transfrontaliers pour éviter des réponses unilatérales et contre-productives, comme la construction de barrages sans consultation préalable des États voisins, qui peut entraîner des répercussions majeures en aval.
Dans ces régions, où l’eau est une ressource rare, l’absence de coopération augmente le potentiel de conflits. Par exemple, le bassin du Nil, partagé par onze pays africains, est marqué par des tensions autour du Grand Barrage de la Renaissance (GERD) construit par l’Éthiopie. Cette infrastructure, en l’absence d’un accord commun, accentue les risques pour l’Égypte et le Soudan, qui dépendent fortement du Nil. Sans mécanismes de gouvernance collective, les États en amont peuvent utiliser leur position pour imposer des choix unilatéraux, aggravant les tensions régionales.
Les effets du changement climatique, tels que la sécheresse et les inondations, exigent des réponses collectives pour une gestion durable des ressources hydriques. Or, dans des bassins comme celui du Tigre et de l’Euphrate, le manque d’accords solides entre la Turquie, la Syrie et l’Irak compromet les efforts d’adaptation, notamment pour les pays en aval. Sans coordination, chaque État tend à privilégier ses propres besoins, ce qui amplifie les vulnérabilités face aux crises climatiques.
Des asymétries de pouvoir entravent souvent la coopération. Dans le bassin du Mékong, la Chine, en amont, contrôle les débits via ses barrages, affectant ainsi les pays en aval comme le Cambodge et le Vietnam, qui sont souvent privés de moyens de négociation équitables. En l’absence d’institutions solides, les discussions sont rares, et la coopération se limite à des échanges sporadiques de données sans véritable mécanisme de résolution des conflits.
Une intervention accrue des organisations internationales pourrait aider à structurer la gestion des bassins par le biais d’accords contraignants et de financements ciblés. Les fonds climatiques internationaux et le soutien des banques de développement seraient également des leviers pour construire des infrastructures partagées et promouvoir des projets de résilience face aux aléas climatiques. Inclure explicitement la gestion des aquifères transfrontaliers dans les accords permettrait enfin de répondre aux besoins de nombreuses communautés et de réduire les tensions latentes.
Face aux tensions croissantes autour des ressources partagées, une diplomatie de l’eau plus proactive et la création d’institutions de bassin pourraient offrir des solutions pérennes pour assurer une gestion équitable et éviter les conflits liés à l’eau. La coopération transfrontalière est désormais essentielle pour garantir la sécurité hydrique et la stabilité régionale dans un monde de plus en plus affecté par le changement climatique.
À propos de l'auteur
Matteo Mevellec
Biographie non renseignée



