Géopolitique des ressources hydriques transfrontalières – Point de situation au 06/11/24

En octobre 2024, la Chine a confirmé son intention de construire un barrage monumental au « Grand Bend » sur le Brahmapoutre, dans le Tibet, près de la frontière contestée avec l’Inde. Ce projet, d’une capacité de production estimée à 60 000 MW, s’inscrit dans les ambitions chinoises de renforcer sa sécurité énergétique tout en se positionnant stratégiquement dans une région hydrique sensible. Avec ce barrage, la Chine pourrait moduler les flux d’eau du fleuve, augmentant sa capacité à influencer les ressources en aval essentielles pour l’Inde et le Bangladesh.
L’annonce de ce méga-barrage a immédiatement suscité des inquiétudes en Inde, notamment pour les États d’Assam et d’Arunachal Pradesh. Les experts indiens redoutent que la Chine utilise le barrage pour réguler le débit du Brahmapoutre, ce qui pourrait affecter l’irrigation et l’approvisionnement en eau en aval. En réponse, New Delhi a proposé son propre barrage de 10 000 MW sur le Siang, un affluent du Brahmapoutre, afin de stabiliser ses ressources hydriques et affirmer sa présence dans la région.
Le Bangladesh, en tant que pays en aval, est également préoccupé, car le Brahmapoutre est essentiel à son agriculture et à son eau potable. Les modifications du débit pourraient provoquer des inondations ou des sécheresses, perturbant des millions de vies et menaçant l’écosystème fluvial. Le contexte rappelle les impacts des barrages chinois sur le Mékong, qui ont perturbé les cycles hydrologiques des pays en aval d’Asie du Sud-Est.
Depuis les années 2000, la Chine et l’Inde se disputent l’accès et le contrôle des ressources hydriques du Brahmapoutre. La Chine a entrepris plusieurs projets de barrages en amont, dont le Zangmu, ce qui a alimenté la méfiance indienne. Cependant, aucun traité formel ne régit le partage des eaux de ce fleuve entre les deux pays. La Chine, qui n’a pas ratifié la Convention des Nations Unies sur les cours d’eau internationaux, échappe ainsi aux obligations de transparence dans la gestion de ses infrastructures sur les fleuves transfrontaliers. Cette absence de gouvernance formelle limite les échanges de données hydrologiques et renforce la méfiance de l’Inde, qui craint une utilisation géopolitique des ressources en eau par Pékin.
Le changement climatique exacerbe les tensions régionales en affectant la stabilité des flux d’eau, avec des épisodes accrus de sécheresses et d’inondations. Pour faire face, la Chine et l’Inde renforcent leurs infrastructures hydriques, intégrant les objectifs de sécurité énergétique dans un contexte de compétition pour les ressources. En Chine, l’exploitation du Brahmapoutre correspond à sa stratégie de réduction des émissions de carbone, visant à atteindre un pic d’émissions d’ici 2030. En Inde, les impacts du barrage chinois accroissent les inquiétudes pour les États en aval, d’autant plus que la sécurité de l’eau est un enjeu sensible pour les populations locales
Le barrage « Grand Bend » offre à la Chine un levier de contrôle stratégique dans une région limitrophe de l’Arunachal Pradesh, revendiquée par Pékin. Cette infrastructure massive confère à la Chine une capacité d’influence sur les ressources en eau de l’Inde, transformant le Brahmapoutre en un enjeu de pression géopolitique. En réponse, l’Inde envisage de renforcer sa présence en construisant un barrage de 10 GW dans l’Arunachal Pradesh, qui pourrait servir de contrepoids stratégique tout en sécurisant les droits indiens sur les ressources du fleuve.
Du côté chinois, le développement des barrages s’inscrit dans une stratégie de modernisation des infrastructures au Tibet, une région clé face à l’Inde. Le barrage, tout en répondant aux besoins énergétiques nationaux, renforce la position de Pékin dans cette zone frontalière sensible. Pour l’Inde, l’enjeu est de garantir la sécurité de l’eau pour ses régions vulnérables tout en dénonçant les projets chinois auprès de la communauté internationale. Les tensions internes en Inde, particulièrement dans l’Assam et l’Arunachal Pradesh, ajoutent une pression politique sur le gouvernement pour limiter l’impact de ces projets chinois.
L’impact de ces infrastructures se fait ressentir jusqu’au Bangladesh, créant une dynamique de coopération entre New Delhi et Dacca pour faire pression sur la Chine. En cherchant des soutiens auprès d’organisations internationales, comme les Nations Unies, l’Inde espère attirer l’attention sur les risques que les infrastructures chinoises posent pour la sécurité hydrique régionale. En effet, la Chine utilise l’eau comme un instrument de puissance douce, accentuant sa position en Asie du Sud et influençant la géopolitique régionale par ses décisions de gestion des ressources hydriques.
En somme, la construction du barrage chinois au « Grand Bend » sur le Brahmapoutre illustre une dynamique complexe où l’eau devient un outil stratégique au cœur des rivalités en Asie du Sud. Pékin vise à renforcer sa sécurité énergétique et son influence régionale, mais au prix d’une escalade des tensions avec ses voisins en aval, notamment l’Inde et le Bangladesh. Tandis que l’Inde riposte par des projets hydriques de grande ampleur, cette course à l’infrastructure hydraulique pourrait aggraver l’instabilité régionale si des accords de gestion concertée ne sont pas établis. La situation met en lumière un besoin urgent de dialogue multilatéral, où la coopération sur l’eau deviendrait un levier de stabilité plutôt qu’un déclencheur de conflit.
À propos de l'auteur
Matteo Mevellec
Biographie non renseignée



