Asie centrale
Diplomatie

Diplomaties d’influence en Asie centrale – Point de situation au 30/09/24

Publié le 30/09/2024
5 min de lecture
Par Jérôme Roy Sartorio
Asie Centrale et sud-Caucase

Du 15 au 17 septembre 2024, le chancelier allemand, Olaf Scholz s’est rendu en Asie Centrale, une première pour un responsable allemand en 14 ans. A l’agenda de ce sommet « 5+1 », format créé en 2023 afin d’intensifier les liens entre l’Allemagne et l’Asie Centrale : matières premières, transition énergétique, et investissements technologiques.

Accueilli le 15 septembre par le président ouzbek, Shavkat Mirziyoyev, Olaf Scholz a profité de sa visite à Samarcande pour aborder des points cruciaux. Le premier concernait la sécurisation de l’approvisionnement de l’Allemagne en matières premières et la réduction de sa dépendance au pétrole et gaz russes. Depuis le début de l’invasion en Ukraine, l’Allemagne s’est vue contrainte de chercher des partenaires de substitution alors que la Russie représentait entre 50% et 75% de ses importations en gaz. Le Président ouzbek y a vu l’opportunité d’attirer les investisseurs de la première économie européenne à laquelle il propose de développer les infrastructures du pays en échange de l’accès à des gisements d’hydrocarbures encore largement sous-exploités.

Sur le plan diplomatique, le pragmatisme ouzbek offre à Tachkent un levier dans ses discussions bilatérales avec Berlin. L’Allemagne ne reconnait pas le gouvernement taliban d’Afghanistan, ce qui l’empêche d’ouvrir toute discussion concernant le renvoi vers Kaboul d’Afghans illégalement entrés sur son sol. En échange, d’un assouplissement des règles autorisant les travailleurs ouzbeks à travailler en Allemagne, l’Ouzbékistan se propose comme intermédiaire pour accueillir puis transférer les délinquants afghans que l’Allemagne souhaitera renvoyer en Afghanistan.

« Fabriqué au Kazakhstan avec la qualité allemande”

Le 16 septembre, le chancelier allemand se rendait à Astana, au Kazakhstan, pour y rencontrer le chef de l’Etat, Kassym-Jomart Tokaïev. Celui-ci n’a pas caché l’opportunité que représentait le déplacement d’Olaf Scholz dans sa capitale afin d’approfondir les relations germano-kazakhes en matière politique, économique et commerciale. Le président kazakh s’est félicité de la conclusion d’accords concernant un portefeuille global de 66 projets d’investissements. Cette rencontre bilatérale s’inscrit dans la volonté plus large du Kazakhstan de renforcer ses liens avec l’Europe dont elle produit déjà 19 des 34 terres rares indispensables à l’économie de l’UE et à laquelle 70% de ses exportations de pétrole sont destinées. L’Allemagne, en l’occurrence, a vu ses importations de pétrole kazakh passer de 6.5 millions de tonnes avant la guerre en Ukraine à 8.5 millions en 2023. Ces efforts sont destinés à diversifier les débouchés commerciaux d’Astana, mais aussi à améliorer les infrastructures du pays dont la mauvaise qualité entrave les échanges entre l’Europe et l’Asie Centrale. Le Président ouzbek a explicitement demandé l’appui d’Olaf Scholz pour convaincre les institutions européennes d’orienter les investissements prévus dans le cadre du projet Global Gateway, vers le corridor médian d’Asie Centrale, réseau de transport multimodal permettant de relier l’Europe et l’Asie. De tels investissements permettront non seulement d’intensifier le transport de terres rares, pétrole et gaz mais aussi d’hydrogène, une ressource qui s’inscrit dans le cadre de la transition énergétique, en raison de son faible impact environnemental.

Le chancelier allemand a toutefois rappelé que l’intensification des échanges commerciaux avec l’Europe ne devait en aucun cas servir au contournement des sanctions internationales imposées dans le cadre du conflit en Ukraine, pour fournir leur voisin russe en produits européens. En effet, malgré leur neutralité affichée, les pays d’Asie Centrale sont régulièrement soupçonnés de réorienter leurs importations de produits sous sanction vers l’ancienne puissance tutélaire russe. C’est par exemple le cas du Kirghizistan dont le montant des exportations européennes dans le pays a été multiplié par 10 entre 2022 et 2023.

« La Russie ne peut être vaincue. »

La déclaration du chef de l’Etat kazakh ne saurait mieux refléter la position de la région sur un sujet hautement sensible. Alors que l’Allemagne a explicitement nommé la Russie comme l’agresseur responsable de la guerre, les mots du président kazakh résonnent comme un rappel à l’acte manqué de mars 2022. Un mois après le début de l’invasion, des discussions s’étaient tenues à Istanbul pour tenter de mettre un terme au conflit. Mais les positions des deux camps s’étaient révélées irréconciliables, l’axe occidental, par la voix d’Anthony Blinken, secrétaire d’Etat américain, n’ayant vu dans la posture russe aucun « signe de réel sérieux » à la conclusion d’un accord. En soutenant l’initiative sino-brésilienne de mai, Kassym-Jomart Tokayev se positionne à nouveau dans le camp de ceux qui souhaitent mettre un terme à la guerre, et affiche la position allemande – et occidentale – comme celle y faisant obstruction.

Ce sommet 5+1 a révélé l’importance stratégique croissante des pays d’Asie Centrale. Une importance dont les 5 pays sont parfaitement conscients et qui leur permet de concentrer les discussions sur les terrains qui les préoccupent, en premier lieu, l’économie. Alors que plusieurs organisations telles que Human Rights, avaient appelé à confronter ces régimes largement autoritaires à des causes comme les Droits de l’Homme ou la liberté de la presse, force est de constater que ces sujets ont largement été passés sous silence.

Enfin, rappelons que le 13 septembre, deux jours avant son voyage en Asie Centrale, Olaf Scholz confirmait son refus de livrer des missiles longue portée à l’Ukraine. Officiellement par crainte d’une escalade, mais les deux revers subis dans des élections régionales face au parti d’extrême-droite, AfD, farouchement opposé à toute aide au peuple ukrainien, ont sans doute pesé dans sa décision.

En conclusion, il semble que le pragmatisme ait été le maître mot du sommet 5+1 de 2024. Aussi bien du côté centrasiatique que de celui de Berlin dont le leitmotiv ne saurait être mieux illustré que par les mots du Meister du Conseil allemand des relations internationales, rapportés par Reuters : « D’un côté, nous soutenons l’Ukraine, de l’autre, nos entreprises ont encore besoin de ressources ».

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