Diplomaties d’influence en Asie centrale – Point de situation au 29/10/24

Le sommet des BRICS s’est ouvert cette année sur les bords de la Volga, à Kazan, en Russie. L’hôte de l’évènement, Vladimir Poutine, s’est enorgueilli de recevoir les dirigeants des membres de l’organisation ainsi que nombre de délégations de pays qui envisagent d’y adhérer. Une occasion pour la Russie de poser en compagnie de chefs d’Etat parmi les plus puissants de la planète et contredire ainsi les voix qui clament l’isolement du pays sur la scène internationale. Une victoire d’autant plus symbolique qu’Antonio Guterres, Secrétaire général des Nations unies, s’est rendu à Kazan sur invitation du président russe, alors que celui-ci est visé par un mandat d’arrêt international.
Les BRICS offrent l’occasion de s’asseoir à la même table que Xi Jinping, Narendra Modi ou encore Lula. Symboliquement, cela permet d’accroître l’influence diplomatique d’un pays tout en saisissant l’opportunité de discuter avec des géants économiques.
Pourtant, à quelques jours du sommet, le Kazakhstan a fait savoir qu’il ne présenterait pas sa candidature pour rejoindre le club. La position du Kazakhstan est révélatrice non seulement de la politique étrangère du pays, mais aussi des dissensions qui existent au sein des BRICS. En particulier, à la lecture de l’agenda de ce 16e sommet.
Etablir un nouvel ordre mondial
Cette première question constitue un point fondamental qui transcende toutes les divergences de points de vue et d’intérêt qui peuvent perturber les relations des pays membres. En effet, ceux-ci s’accordent tous autour de l’idée qu’une voix plus importante doit être octroyée aux pays émergents dans les grandes institutions internationales. Celles-ci, issues des Accords de Brettons Woods de 1944, ont été créées par et pour les puissances de l’époque. L’exemple le plus frappant en est le Conseil de Sécurité des Nations Unies auxquels siègent les grands vainqueurs de la Seconde Guerre Mondiale : les Etats-Unis, la France, le Royaume-Uni, l’URSS et la Chine. Il s’agit sans doute d’une première source d’hésitation pour le Kazakhstan : la politisation de l’organisation.
Lors de sa création officielle, en 2009, le groupe des BRICS avait une portée strictement économique. Il s’agissait en effet de favoriser les échanges entre 4, puis 5, grandes puissances émergentes. Mais cette dimension économique a rapidement été instrumentalisée dans un cadre diplomatique. Aujourd’hui, le bloc des BRICS est souvent montré en opposition au bloc occidental. Et ce n’est pas en 2024, sous la présidence russe, que cette tendance allait s’adoucir. Or, le Kazakhstan, ex-république soviétique, n’a aucune envie de revivre cette opposition entre blocs. Cela contreviendrait à la politique étrangère qu’elle a voulu, conséquence de son passé, multivectorielle et multilatérale. La tendance pro-chinoise et anti-occidentale revêtue par les BRICS depuis plusieurs années est par ailleurs contestée par d’autres pays, notamment le Brésil et l’Inde, deux pays fondateurs de l’organisation. New Delhi par exemple, a l’habitude d’édulcorer les communiqués de Moscou auxquels elle ôte les accents les plus virulents afin de ne pas froisser ses partenaires occidentaux.
La dédollarisation de l’économie mondiale
L’hégémonie du dollar est régulièrement contestée en raison de la puissance de feu extraterritoriale qu’elle procure aux Etats-Unis. Par l’application de sanctions, Washington a le pouvoir de couper tout pays de l’économie mondiale. L’Iran, régulièrement sous sanctions depuis 1979, peut en témoigner. La dédollarisation de l’économie mondiale est un sujet que Vladimir Poutine avait hâte de soumettre à ses homologues tant les sanctions internationales pèsent sur l’économie russe depuis deux ans et demi. La Russie est parvenue à dédollariser ses échanges avec la Chine avec laquelle 95% des transactions se font en yuan ou en rouble. Mais ces devises sont très peu demandées sur le marché mondial. Le jeu des monnaies locales ne vaut que dans le cadre d’échanges avec le pays émetteur. Le niveau de dépendance de l’économie russe à l’économie chinoise est telle que la Russie peut se permettre d’être payée en yuan. Et puis, en réalité elle n’a pas le choix.
Or, la politique économique des pays d’Asie Centrale est justement de se soustraire à toute influence, russe ou chinoise, et de commercer avec une variété de partenaires.
Les sanctions internationales qui impactent l’économie russe, ont aussi un effet sur celles des pays centrasiatiques, très interdépendantes, avec leur voisin du nord. Les banques des pays centrasiatiques refusent de plus en plus de traiter les paiements en roubles des entreprises russes par peur de sanctions secondaires. Également, elles ont imposé des restrictions sur l’utilisation du système de paiement russe MIR, ce qui complique les transactions et entraîne des retards.
Attirer des investissements en Asie Centrale
De plus, l’Asie Centrale, à l’image du Kazakhstan et de l’Ouzbékistan, a besoin d’attirer des capitaux afin de développer ses infrastructures de transport et sortir de l’isolement géographique qui la caractérise. Ces capitaux peuvent être en yuan, dans le cadre des investissements liés au projet des Nouvelles Routes de la Soie porté par la Chine, mais les pays centrasiatiques sont aussi à la recherche de financements occidentaux, notamment en euro. En effet, le projet Global Gateway soutenu par l’Union Européenne qui a pour but de construire le corridor Trans-Caspien, revêt une importance capitale pour relier le marché européen aux pays centrasiatiques, grands exportateurs de gaz, d’uranium ou de pétrole. En parallèle du projet Trans-Caspien, la proximité du corridor Nord-Sud reliant Saint-Pétersbourg à Mumbai, a aussi pour but de relier l’Inde à l’Asie centrale, en particulier via le port iranien de Chabahar dans lequel l’Inde investit massivement.
L’agenda proposé par Vladimir Poutine pour ce sommet de Kazan aura souffert d’un problème de timing pour les pays centrasiatiques. Le président Tokayev fait régulièrement part de son attachement aux valeurs de la Charte des Nations Unis, signe qu’il n’est pas aussi pressé que ses homologues russe ou chinois de remettre en cause l’ordre mondial actuel. De plus, le but de l’Asie Centrale est d’accélérer son intégration dans l’économie mondiale, aussi bien en direction de l’Orient que de l’Occident. Se passer de la fluidité permise par l’utilisation du dollar américain dans les transactions financières, retarderait cette intégration. Bien que le Kazakhstan reconnaisse les opportunités économiques offertes par les BRICS, il sait qu’il aurait du mal à faire entendre sa voix au sein d’une organisation regroupant des géants tels que la Russie, l’Inde ou la Chine. Il se verrait alors associé à une ligne idéologique qui pourrait compromettre ses possibilités de développement avec les pays occidentaux.
Un sommet à la portée symbolique
Vladimir Poutine a bien essayé d’enjoindre ses invités à ouvrir la discussion sur un contournement du système SWIFT, mais en l’état, celle-ci n’en est qu’à un stade embryonnaire. Tout comme l’éventualité, bien incertaine, de la création d’une monnaie unique au sein des BRICS. Le Kazakhstan n’est pas le seul à retarder son adhésion. Les différences de priorités au sein de l’organisation ne saurait être mieux illustrées que par l’Arabie Saoudite. Bien que les relations avec les États-Unis aient connu des hauts et des bas, l’Arabie saoudite peut-elle se permettre de rejoindre un bloc perçu comme anti-occidental ? En faisant ce choix, elle risquerait de compromettre ses juteux contrats d’armement avec les Etats-Unis, essentiels pour la défense du pays – et la richesse de la famille régnante.
À propos de l'auteur
Jérôme Roy Sartorio
Biographie non renseignée



