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Destruction du barrage de Kakhovka : faits et conséquences

Publié le 10/08/2023
11 min de lecture
Par Valérian Cerino
Europe

Le 06 Juin dernier, une explosion survenue sur le barrage de Kakhovka a provoqué de graves inondations dans l’ensemble de l’estuaire du Dniepr. Alors que les autorités russes et ukrainiennes se rejettent la responsabilité de cet acte de guerre, les estimations des dégâts matériels s’approchent des 1,5 milliards de dollars. Ces inondations sont la principale cause de bouleversements humains, environnementaux mais aussi militaires que nous a allons tenter de détailler dans cet article.

Dans la matinée du 6 Juin, une explosion a endommagé le barrage de Kakhovka, sur le Dniepr. Construit en 1956, ce barrage faisait 30 mètres de haut et 3,2 kilomètres de long. Le réservoir de Kakhovka était le deuxième plus grand réservoir d’Ukraine en termes de superficie (2 155 km²) et le premier en termes de volume d’eau (18,19 km³). Les autorités russes et ukrainiennes se sont accusées mutuellement de cette destruction, plaçant sur l’autre partie les responsabilités de la catastrophes humanitaires en cours.

Après un nouveau Conseil de Sécurité et de Défense tenu le même jour entre Zelensky et ses équipes, le président ukrainien a déclaré « La catastrophe de la centrale hydroélectrique de Kakhovka causée par des terroristes russes n’arrêtera pas l’Ukraine et les Ukrainiens. Nous continuerons à libérer l’ensemble de notre territoire ». L’Ukraine va porter cet acte de guerre devant le Conseil de Sécurité des Nations-Unies. De son côté, la Russie a, elle aussi, fait une demande similaire auprès du Secrétariat.

Les autorités de la partie russe occupée de l’oblast de Kherson ont été les premières à accuser les Ukrainiens d’avoir détruit le barrage en le bombardant. Ce discours a été repris par la représentation officielle de la Fédération de Russie aux Nations-Unies par la voie de Vasily Nebenzya, insistant sur la volonté du « régime de Kiev » de terroriser la population. Côté ukrainien, on a rappelé, à l’occasion de cette réunion du Conseil de Sécurité du 6 Juin 2023 n°9340E, qu’il était physiquement impossible d’entreprendre une telle action en insistant sur le fait que l’armée russe était en possession de l’ouvrage depuis plus d’un an.

Une voiture piégée installée par les forces russes pourrait avoir servi de lieu de stockage des explosifs sur le barrage. Cette thèse a pris de l’ampleur après la publication de photographies aériennes datant du 28 mai dernier, où l’on peut apercevoir un véhicule endommagé garé sur le barrage. Les secousses provoquées par l’explosion survenue entre deux heures et demi et trois heures du matin ont été détectées par des capteurs sismiques en Ukraine et en Roumanie, et des images satellites provenant des services de renseignement américains auraient détecté une production éclair de chaleur à cette heure précise.

Les estimations de la valeur des dégâts s’approchent maintenant des 1,5 milliards de dollars. Selon le ministre ukrainien de l’Environnement Ruslan Strilets, le niveau de l’eau encore présent dans la retenue,loin des 16 mètres enregistrés en temps normal est devenu critique pour la survie de la biodiversité. Oleksandr Prokudin, le gouverneur ukrainien de l’oblast de Kherson, a déclaré le 08 juin au matin que l’eau était montée de 5,6 mètres dans les alentours de Kherson.

Dans un article datant du 07 juin, les Nations Unies ont déclaré que près de 17000 personnes auraient été évacuées en une journée. Selon l’agence TASS, le bilan datant du 05 juillet fait état de 53 personnes décédées, dont 41 côté russe, et d’un total de 134 hospitalisations de part et d’autre. Les autorités officielles russes des territoires occupés ont déclaré l’état d’urgence. En temps normal, le barrage de Kakhovka fournissait de l’eau potable pour plus de 70 000 personnes, ce qui explique pourquoi la partie russe fait reposer sur les autorités ukrainiennes la responsabilité de cette catastrophe. D’après le Bureau de la Coordination Humanitaire des Nations Unies en Ukraine, le niveau du barrage a diminué de près de 70%, provoquant des pénuries pour les habitants de la région. Les autorités russes ont quant à elles été accusées de bloquer l’arrivée de l’aide humanitaire. D’après Denise Brown, coordinatrice de l’aide humanitaire apportée par les Nations Unies en Ukraine, « le gouvernement de la Fédération de Russie continue de refuser toute demande d’accès aux territoires contrôlés par les militaires [russes] ».

Les autorités ukrainiennes ont également exprimé leur inquiétude au sujet de la production d’électricité en provenance de la centrale nucléaire de Zaporizha située en amont du barrage. D’après l’autorité de la centrale installée par le pouvoir russe, « il n’y a pas de menace pour la sécurité de la centrale nucléaire de Zaporijjia. Cinq blocs sont arrêtés à froid, l’un est à ‘l’arrêt à chaud’. Le niveau de l’eau du bassin de refroidissement n’a pas changé ». L’Agence Internationale de Sûreté Atomique (AEIA) a confirmé les dires des autorités russes, déclarant que le site restait sous surveillance, mais qu’il n’y avait « pas de danger nucléaire immédiat ».

L’écocide, un crime de guerre en Ukraine ?

Le terme « écocide« , composé du préfixe « eco-« , provenant du grec ancien oikos (ou du latin oeco), qui signifie « maison » et du suffixe « -cide », qui dérive du verbe latin « caedere, « tuer », signifie la « mise à mort » de l’environnement. Cette notion souffre encore d’un manque de reconnaissance officielle dans le droit international public. Il a été utilisé pour la première fois par le biologiste Arthur W. Galston, au début des années 70, afin de dénoncer les conséquences de la guerre sur la faune et la flore du Vietnam.

Les conséquences des actions militaires perpétrées en Ukraine ont relancé une nouvelle fois un débat international autour de ladite notion. Le 29 mars dernier, les eurodéputés ont voté en faveur de la reconnaissance de la notion d’écocide dans le droit européen. Conformément au droit européen, les États membres doivent dorénavant intégrer cette nouvelle disposition dans leur législation nationale.

Suite à la destruction du barrage de Kakhovka, les inondations ont touché la rivière du Dniepr et de ses affluents. Les cours inférieurs de ces rivières ont été submergés sur plusieurs kilomètres par les eaux provenant du barrage, puis ont subi plusieurs reflux. L’arrivée soudaine d’une telle quantité d’eau douce pourrait avoir des conséquences temporaires sur la faune maritime de l’estuaire du Dniepr. Les polluants transportés par ces inondations vont affecter la viabilité de la faune et de la flore de ces rivières. C’est également le cas en mer : l’inondation a transporté une quantité importante de carburants et de polluants en provenance des agglomérations et des terrains agricoles impactés par la destruction du barrage. D’après l’ONG Ecoaction Ukraine, les cadavres de poissons s’accumulent depuis quelques semaines sur les bords de la Mer Noire.

Les conséquences de cette destruction sur la faune seront visibles sur une zone d’au moins 5 000 km², en comptant à la fois les zones inondées et asséchées. Le réservoir de Kakhovka abritait 43 espèces de poissons, dont 20 étaient commercialisables (pour un total de 2,6 milliers de tonnes de prise moyenne annuelle). Reconstruire les stocks pourrait prendre au moins 7 à 10 ans.

La destruction du barrage devrait également entraîner la disparition d’espèces d’oiseaux qui nichaient sur place. En raison de l’assèchement du réservoir, il est fort probable que plusieurs aires d’hivernage proches ou internes au Parc Naturel de Kamianska Sich disparaissent. La nidification d’espèces rares comme le héron cendré, l’aigrette garzette, la spatule blanche, l’huîtrier d’Eurasie, la mésange penduline, qui se faisaient auparavant sur des îles isolées, devrait désormais être directement accessible aux prédateurs et aux humains. Une grande partie de la zone touchée par ces inondations bénéficie d’un statut de protection nationale ou internationale : 47 zones nationales protégées, dont la Réserve de biosphère de la mer Noire, le Parc naturel national de la Côte Blanche de Sviatoslav, le Parc National du Bas Dniepr, les Sables d’Oleshky et le Parc régional de Kinburn Spit, 16 réserves, 22 monuments naturels et 2 parcs-monuments de l’art des jardins, sont partiellement ou totalement touchées. Les espèces endémiques de la région pourraient se retrouver en concurrence avec des espèces invasives se renouvelant plus facilement après ce désastre écologique.

Quels impacts sur le développement des affrontements en Ukraine ?

La destruction d’un ouvrage d’art peut répondre à des objectifs de déstabilisation des forces de l’adversaire. Pour les armées russes, l’inondation a pu permettre de ralentir l’organisation de la contre-offensive en forçant les Ukrainiens à mobiliser des hommes pour procéder à l’évacuation des civils. Si l’on retient l’hypothèse que la destruction a été orchestrée par les forces ukrainiennes, on peut estimer que l’inondation survenue suite à la destruction du barrage a pu servir à resserrer une ligne de front difficile à surveiller dans son intégralité, tout en assurant un asséchement progressif des réserves d’eaux de la péninsule de Crimée.

Il pourrait également servir à préparer un repli défensif ou une réorganisation des forces russes. Des précédents historiques existent dans la région : pendant la seconde guerre mondiale, les armées soviétique (en 1941) et allemande (en 1943) ont toutes deux détruit tour à tour le barrage hydroélectrique de Dniepro de façon à s’assurer une retraite stratégique plus sûre.

Le Canal de Crimée, ou Canal Pivnychnokrymsky, a été construit à partir de 1957. Plusieurs projets antérieurs n’avaient jamais vu le jour, que ce soit sous l’empire tsariste ou les débuts de l’Union soviétique. La décision de construire ce canal a été officialisée par la résolution du Comité Central du PCUS et du Conseil des ministres de l’URSS sur la construction de la centrale hydroélectrique de Kakhovka le 21 septembre 1950. Fermé en 2014 par l’état ukrainien après l’annexion de la péninsule, le canal a été réouvert en 2022 durant l’offensive russe du printemps dernier. Il couvre plus de 80% des besoins en eaux de la population de Crimée.

Fortement approvisionné en 2022, l’année 2024 devrait marquer le retour d’une question récurrente dans la péninsule : y-aura-t-il assez d’eau pour l’été ?. Selon Reat Chubarov, Président de l’Assemblée des Tatars de Crimée (Mijlis), « La Crimée ne manquera pas d’eau cette année, car elle est maintenant retenue dans des réservoirs locaux [dans la péninsule]. Cette année, il sera plus ou moins possible de survivre à l’été, qui est généralement sec en Crimée. Toute les réserves d’eau nécessaire ont été faite au printemps, où il y a eu beaucoup de pluies ». Mais de nouveaux enjeux pourraient bien subvenir rapidement : les russes ont profité de ce printemps arrosé pour planter du riz. Cela risque de devenir un problème en raison de sa forte consommation en eau dans les années à venir.

Un autre danger est apparu en raison de ces inondations : avec les flux et reflux, les mines placées dans les zones d’affrontements directs ont été déplacées par les eaux. Dans un communiqué officiel, le Comité International de la Croix Rouge a fait part de son inquiétude concernant le déplacement des mines présentes sur la zone de contact : « Des mines ont été emportées par le déluge. Nous devons cartographier les inondations et déterminer où ces mines pourraient désormais se retrouver. […] Nous y travaillons avec les autorités et les experts locaux », explique Erik Tollefsen, chef de l’unité de contamination des armes du CICR.

 

Durant la deuxième moitié du mois de juillet, la nouvelle frappe ukrainienne sur le pont de Crimée et les réponses russes centrées sur la région d’Odessa sont venues s’ajouter à la longue liste des infrastructures prises pour cible dans cette guerre. Le barrage de Kakhovka sera un énième ouvrage d’art à reconstruire une fois la guerre terminée. Actuellement situé sur la ligne de front, une « gestion commune » de la reconstruction de cet ouvrage pourrait devenir l’une des clauses d’un nouvel accord de cessez-le-feu.

En attendant une hypothétique paix, le bilan réel des conséquences de cette destruction brossée à travers cet article devra faire l’objet d’une mise à jour dans les mois et années à venir.

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Valérian Cerino

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