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Chypre : un pays toujours divisé au cœur de l’Europe

Publié le 21/02/2023
16 min de lecture
Par Marie Corcelle
Europe

La Force de maintien de la paix des Nations unies établie à Chypre est l’une des plus anciennes de l’organisation. Présente sur le territoire de cette petite île de la Méditerranée depuis 1964, son mandat a encore été renouvelé le 30 janvier. Une décision symptomatique de l’enlisement de la crise chypriote. Depuis 1974, le pays reste divisé en deux de part et d’autre de la ligne verte, avec au Nord l’entité autoproclamée de République turque de Chypre du nord, et au Sud la République de Chypre. Les négociations pour parvenir à une réunification de l’île sont dans l’impasse, et aucune solution politique ne semble se profiler à l’horizon.   Mais pour comprendre la complexité de la situation qu’aucun Secrétaire général des Nations unies ou diplomate n’est parvenu à résoudre, un retour aux origines de la crise qui divise ce pays membre de l’Union européenne semble nécessaire.

En 1570, Chypre passe sous domination ottomane. L’Empire s’étend alors sur tout le Proche-Orient, une partie de l’Afrique du Nord jusqu’aux Balkans en passant par le sud-Caucase.
C’est à cette époque que remonte l’apparition ce qui est aujourd’hui la communauté chypriote turque, par d’importants mouvements de population. Près de 300 ans plus tard, en 1878, l’île passe sous administration britannique, mais demeure toujours au sein de l’Empire ottoman. Lors du ralliement de ce dernier aux côtés de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie en 1914 pendant le premier conflit mondial, la Grande-Bretagne annexe Chypre. Il faudra attendre le traité de Lausanne de 1923 pour que la Turquie abandonne définitivement l’île, qui devient alors une colonie de l’Empire britannique en 1925[1]. Si l’indépendance n’est pas au rendez-vous, cela n’empêche pas la question nationale de figurer au premier plan des préoccupations des habitants. Pour les deux communautés de l’île, Chypriotes grecs et Chypriotes turcs, qui ont cohabité pacifiquement pendant près de trois siècles, l’émergence de deux phénomènes contradictoires va marquer le début des tensions. Au début des années 1930, l’enosis (l’union avec la Grèce) est réclamée par les Chypriotes grecs. Le mouvement de révolte est réprimé par la Grande-Bretagne coloniale, mais cela n’éteint pas pour autant toute contestation. En 1950, un référendum est organisé pour demander à la communauté chypriote grecque d’opter ou non pour le rattachement de l’île à la Grèce. Si le oui l’emporte à une écrasante majorité, le procédé n’ayant pas été autorisé par les autorités britanniques, ce dernier reste lettre morte. Cinq ans plus tard, une partie des Chypriotes grecs rejoint l’EOKA (Organisation nationale des combattants chypriotes) et se lance dans une lutte armée prenant la forme d’une guérilla contre la puissance coloniale et les Chypriotes turcs, ces derniers rejetant aussi tout rattachement à la Grèce. La même année, la conférence de Londres marque le début de l’internationalisation de la question chypriote : réunissant  les ministres des Affaires étrangères de Grande-Bretagne, de Grèce et de Turquie, ce sommet tripartite tente d’envisager une solution pour sortir de l‘impasse, sans succès.
En parallèle, la minorité chypriote turque, sous l’influence de la Turquie, souhaite faire sécession de l’île et est opposée à l’enosis. En 1958 est alors créée l’Organisation de résistance turque, la TMT ( Türk Mukavement Teskilati ), qui peut être considérée comme le pendant de l’EOKA des Chypriotes grecs.

Indépendance et violences inter-communautaires   

Suite aux affrontements entre les deux communautés, des négociations débutent et aboutissent en 1959 aux accords de Zurich et de Londres. Les Premiers ministres grec et turc donnent leur aval à un plan prévoyant l’indépendance de Chypre, qui prendrait la forme d’une République dirigée par un président chypriote grec et un vice-président chypriote turc. Trois traités majeurs encadrent alors le fonctionnement du futur nouvel-État. Le traité de garantie empêche toute union à un autre pays, soit la Grèce et la Turquie, ou le partage de l’île entre les deux puissances voisines. Le traité d’établissement vaut pour Constitution de la République de Chypre, et enfin le traité d’alliance fixe le cadre des rapports de coopération entre le royaume hellénique, la Turquie et l’île. Ainsi, le 16 août 1960, la colonisation britannique prend fin,  conservant néanmoins deux bases militaires souveraines sur l’île : Chypre devient indépendante.    

Malgré l’accès à l’indépendance, les violences se poursuivent et s’aggravent, notamment à cause du blocage des institutions politiques. Le système mis en place comporte un Conseil des ministres doté de sept ministres grecs contre trois ministres turcs (article 46 de la Constitution de 1960[1]) ainsi qu’un droit de veto du président et du vice-président. Mais ce dernier fonctionne difficilement[2], chacun empêchant les propositions de l’autre. Le président de l’époque, Makarios III, propose alors en 1963 une série d’amendements (au nombre de 13) visant à résoudre ce blocage institutionnel qui empêche le fonctionnement normal de l’État depuis plusieurs mois. Des affrontements éclatent entre les deux communautés de l’île, la Turquie attise de nouveau les braises de la partition de l’île (Taksim), et Chypre sombre dans une spirale de violence.

C’est à cette époque que remonte l’existence de la célèbre ligne de démarcation. Instaurée par le général britannique Peter Young en 1963 suite au déchaînement de violences, elle sépare la capitale Nicosie en deux. Le militaire, qui avait tracé sur une carte cette délimitation au moyen d’un crayon vert, lui donnera à travers ce geste un nom passé à la postérité, celui de ligne verte (green line).

Face à la gravité de la situation et aux affrontements intercommunautaires, l’affaire est portée devant le Conseil de sécurité des Nations unies, ce qui permet au travers de la résolution 186 (1964) la création d’une force de maintien de la paix, l’UNFICYP ( United Nations Peacekeeping Force in Cyprus), chargée de prévenir toute reprise d’un éventuel conflit.

1974, année de la partition

Jusqu’en 1974, les rapports entre les deux communautés semblent s’améliorer, et l’espoir est de mise. C’était malheureusement sans compter sur deux évènements qui devaient aggraver la crise chypriote. Le 15 juillet 1974, un coup d’État fomenté par la Grèce et la Garde nationale chypriote renverse le gouvernement en vue d’annexer l’île.  En réponse, la Turquie intervient militairement au nord de Chypre et occupe environ 40% du territoire, invoquant l’article 4 du Traité de garantie de 1960 au motif de vouloir empêcher l’annexion de l’île. Le coup d’État échoue, et la résolution 353 (1974) des Nations unies demandant la fin immédiate de l’intervention militaire étrangère reste lettre morte.
La seconde offensive turque au mois d’août aura pour effet d’acter la partition de l’île. Un cessez-le-feu entre en vigueur le 16 août 1974, et les lignes tracées entre les positions grecques et turques deviennent de fait les nouvelles frontières divisant l’île.  La fameuse ligne verte parcourt dorénavant Chypre d’un bout à l’autre sur 180 kilomètres de long. Véritable no man’s land, elle est large de plusieurs kilomètres en certains endroits de l’île, contre seulement quelques mètres dans des rues de Nicosie. L’UNFICYP voit alors son mandat élargi, dorénavant chargée de la surveillance des lignes de cessez-le-feu et de la zone tampon.

L’État fédéré turc de Chypre est par la suite proclamé en février 1975 en tant qu’entité autonome, uniquement reconnu par la Turquie. En 1983, la partie nord déclare unilatéralement son indépendance et devient la République turque de Chypre du Nord (RTCN). La résolution onusienne 541 (1983) dénonce comme invalide cette déclaration.

Selon les données du UNHCR, le conflit de 1974 provoqua le déplacement de 200 000 personnes, devenues réfugiés dans leur propre pays. Les Chypriotes grecs qui ont dû abandonner leurs terres et leurs maisons au nord ne peuvent toujours pas y retourner, et la majorité de la population du nord n’est plus chypriote turque, mais turque. Selon un rapport de la Commission des migrations des réfugiés et personnes déplacées du Conseil de l’Europe, la Turquie use en effet d’une politique de colonisation déguisée.

La zone tampon est toujours administrée par l’UNFICYP et est restée infranchissable pendant de longues années. Il aura fallu attendre 2003 et l’ouverture de checkpoints le long de la ligne de séparation pour que les habitants des deux parties puissent se rendre du sud au nord et inversement.

 

Partition de Chypre

Une réunification dans l’impasse

Dès l’envoi de la Force de maintien de la paix en 1964, l’ONU a mené des négociations pour tenter de résoudre la crise. La première tentative fut le rapport de Gallo Plaza (futur président de l’Équateur et nommé médiateur des Nations unies pour Chypre par le Secrétaire général de l’époque U Thant), rejetée par la partie turque. Si le diplomate enjoignait à renoncer au rattachement à la Grèce, il s’opposait également à l’État fédéral souhaité par les Chypriotes turcs. De nombreuses tentatives suivirent sous l’égide des différents Secrétaires généraux (Kurt Waldheim, Javier Perez de Cuellar, Bouthros Ghali…) ainsi que divers sommets et rencontre entre les dirigeants chypriotes turcs et grecs (1985,1986, 1988, 1990…): sans succès, tant les positions des deux parties semblent aujourd’hui encore inconciliables.   En 2004, le plan Annan (du nom du Secrétaire de l’ONU Kofi Annan )  proposait – entre autre chose– un État fédéré, un président et vice-président de chaque communauté échangeant leurs postes selon une période d’alternance précise, etc. Soumis à référendum le 24 avril 2004, le oui l’emporta côté turc, mais la partie grecque s’y opposa à hauteur de presque 76%.
Cela n’empêcha pourtant pas la République de Chypre de rejoindre le club européen quelques jours plus tard. Dix ans après, une déclaration conjointe du président chypriote Nicos Anastasiades et le chef de la RTCN Dervis Eroglu fixe les contours d’une future solution. Ainsi, le règlement de la crise ne pourra se faire que sur la base d’une fédération bicommunautaire et bizonale avec égalité politique. Une fois réunie, le pays disposerait d’une seule souveraineté et d’une seule personnalité internationale, et où les habitants posséderont la même nationalité.

Pourtant, le 6 juillet 2017, l’actuel Secrétaire général des Nations-Unies tenait les propos suivant, à l’issue des négociations de Crans-Montana (Suisse), «J’ai le profond regret de vous informer que […] la Conférence sur Chypre a été clôturée sans qu’un accord ait été conclu».  La principale pierre d’achoppement du côté grec aurait été la question du retrait des troupes tuques qui occupent le nord de l’île ainsi que l’octroi d’un droit à la Turquie de pouvoir intervenir à Chypre. Depuis ce nouvel échec, la situation n’a pas avancé. En 2021, à Genève, des pourparlers informels se sont déroulés en présence du Secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, sans plus de succès.
L’espoir de trouver une solution à cette crise semble se dissiper chaque jour un peu plus, tant la RTCN, depuis l’accession de Ersin Tatar au pouvoir, affiche une ligne dure. Fervent partisan d’Erdogan, le leader chypriote turc rejette toute réunification, optant pour une solution à deux États, alors que la République de Chypre souhaite un État fédéral.

Le dangereux facteur Erdogan

Depuis son accession au pouvoir en 2014, Recep Teyip Erdogan a eu l’occasion de mettre en pratique une politique qualifiée de néo-ottomane, à la fois eurasiste, expansionniste et islamiste, balayant l’héritage kémaliste du pays. En matière maritime, c’est la doctrine de la patrie bleue (en turc, Mavi Vatan) qui guide la politique d’Erdogan. Cette dernière, formulée dans les hautes sphères de la marine turque par l’amiral Cem Gürdeniz en 2006, est guidée par un contrôle de la mer Égée, en vue d’accroître la puissance maritime de la Turquie. Le penseur de la doctrine estime en effet que 200 000 km2 de Méditerranée orientale reviennent de droit à la Turquie. Dans ce cadre, l’île de Chypre se retrouve ainsi en plein milieu de la carte maritime idéale et se trouve de fait confrontée aux velléités expansionnistes turques, qui menacent directement -entre autre- sa zone économique exclusive (ZEE) riche en hydrocarbures. Si l’on se conforme à la lecture qu’a Ankara de sa ZEE, l’application de cette dernière reviendrait à réduire l’espace maritime de Chypre à sa mer territoriale (et sa zone contiguë, soit un espace à une distance de 24 miles de ses côtes) à l’est, face à la Turquie. Une conception contraire au droit international et aux principes du droit de la mer de la Convention de Montego Bay (non ratifiée par Ankara), ce qui n’empêche pas les provocation du président Erdogan : en octobre 2020, un navire de prospection avait été déployé dans les eaux chypriotes, déclenchant un tôlé international.

L’immigration instrumentalisée

Face à la résistance de Chypre qui contrecarre ses ambitions expansionnistes, le président Erdogan utilise un lever qu’il a déjà eu l’occasion de mettre en œuvre en 2015 face à l’Europe : les migrants. De nombreux reporters partis sur le terrain et les autorités chypriotes dénoncent ouvertement une instrumentalisation de cette immigration, qui consiste à mettre la République de Chypre sous pression. Les migrants arrivent tout d’abord par avion en RTCN depuis la Turquie, seul pays au monde à reconnaître l’existence de cette entité. Ils franchissent ensuite la fameuse ligne verte qui sépare la partie sud du Nord, sans visa, sans papiers. Mais avec près de 180 km de long et des allures de no man’s land, elle n’est pas infranchissable. Une fois arrivés en territoire chypriote grec, les autorités sont dans l’impossibilité de leur bloquer le passage. Ces dernières ne peuvent ni les refouler en RTCN, ni en Turquie, puisque la République du sud n’entretient de relations diplomatiques avec aucune des deux parties. Chypre est ainsi le pays d’Europe qui détient le taux le plus élevé de migration nette, soit environ presque 9 migrants pour 1000 habitants, pour une population d’à peine plus de 800 000 personnes selon le UNHCR. D’après les données de la Banque mondiale, Chypre recensait 5120 demandes d’asiles en 2014, pour 16 277 demandes en 2021. Face à cet afflux, le pays s’était déclaré en état d’urgence après l’arrivée importante de migrants syriens et avait demandé secours à l’UE.  L’UNHCR indique que la majorité des migrants arrivés à Chypre en 2022 provenait du sous-continent indien, soit d’Inde, du Pakistan et du Bangladesh. Le Cameroun, la RDC, le Nigeria, mais aussi l’Afghanistan et la Syrie figurent en tête de liste.

Le spectre d’une future annexion de la partie nord

L’élection du dirigeant chypriote turc Ersin Tatar en 2020 à la tête de la RTCN n’a pas eu pour effet d’apaiser ni les esprits ni les tensions. Pro-turc, proche d’Erdogan et contre tout projet de réunification (contrairement au président sortant), il a annoncé la réouverture de la station de Varosha en compagnie du président turc à l’été 2021. Cette ancienne cité balnéaire de la métropole de Famagouste a été désertée par ses habitants chypriotes grecs pendant l’invasion turque de 1974. Se retrouvant intégrée à la partie au nord au gré des combats, elle fut laissée à l’abandon depuis pour devenir une ville fantôme. L’ONU n’a pas manqué de condamner la décision, ce qui n’a pourtant pas empêché une réouverture effective de certains lieux de la cité.        

Du côté des intentions du président Erdogan, ce dernier a affirmé soutenir la solution à deux États lors d’une visite en RTCN en juillet 2021, refusant ainsi toute éventuelle réunification. Pourtant, des rumeurs d’une future annexion de la partie nord circulent. En effet, lors des législatives de 2018, l’AKP a dû opter pour une coalition avec le MHP, favorable au rattachement de l’île à la Turquie. Cette option était cependant fustigée par l’ancien président de la RTCN Mustafa Akinci ; un peu trop indépendant au goût de la Turquie, celui-ci ne sera d’ailleurs pas reconduit par les urnes comme chef de l’État, laissant sa place à son Premier ministre Ersin Tatar.

L’actuel président turc a également renforcé la présence militaire turque (déjà forte de près de 40 000 soldats) en RTCN, suite à la décision américaine du 17 septembre 2022 de lever l’embargo sur les armes qui frappait l’île depuis 1987.

Si des négociations sous l’égide de l’ONU ne sont pas prévues pour le moment, le président nouvellement élu de la République de Chypre, Nikos Christodoulides a annoncé vouloir renouer le dialogue pour enfin mettre un terme à la crise : « Ma plus grande préoccupation est la fin de l’occupation turque et la réunification de notre patrie».


Malgré la menace turque, Chypre tient bon, et noue des alliances
avec diverses puissances régionales et internationales pour faire face à toute éventuelle agression. La possibilité d’une annexion de la partie nord n’est pas écartée selon des sources proches du gouvernement, puisque à l’horizon 2023 le Traité de Lausanne fêtera son centième anniversaire.

 

[1] PETINOS Charalambos, Chypre, réalités et perspectives, Éditions Variations, 2020

 

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Marie Corcelle

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