Le système Vučić : comment la Serbie devient le laboratoire de l’autoritarisme concurrentiel européen.

Le système Vucic en Serbie
Le 1er novembre 2024, l’effondrement de l’auvent de la gare de Novi Sad, deuxième ville de Serbie, fait seize morts. Quelques heures plus tard, des dizaines de milliers de Serbes descendent dans la rue, pour pleurer des victimes, mais aussi pour crier leur dégoût d’un régime qui les oppresse, et désormais les tue. La société civile, marquée par le souvenir des manifestations qui ont provoqué la chute de Slobodan Milosevic au début des années 2000, pointe du doigt une corruption structurelle et dangereuse, une justice vacillante, des institutions prises en otage. Ce qui, au départ, prenait la forme d’une révolte confinée aux étudiants de Novi Sad s’est propagé à toute la région. Ce qui visait à obtenir des réponses face à la tragédie s’est transformé en « printemps serbe ». Depuis, une figure cristallise tous les reproches, mais aussi toutes les craintes : le président Aleksandar Vučić.
Ancien secrétaire général du Parti Radical Serbe de Vojislav Šešelj, le parti de la « Grande Serbie », de la russophilie assumée et de l’euroscepticisme triomphant, Aleksandar Vučić fonde en 2008 avec Tomislav Nikolić le Parti progressiste serbe (SNS) et opère une transformation spectaculaire. Drapé dans les habits du libéral-conservatisme pro-européen, il devient en moins d’une décennie l’interlocuteur incontournable de Bruxelles dans les Balkans occidentaux. Récompensé par des milliards d’euros de fonds européens, considéré par les chancelleries occidentales comme le garant de la stabilité régionale, il consolide dans le même temps un système de pouvoir dont les caractéristiques sont documentés année après année avec inquiétude par les observateurs et les organisations de défense de la presse et de l’État de droit, sans que cela ne suscite, à Bruxelles, en tous cas durant les six premiers mois de la révolte, la moindre remontrance.
Pourtant, à l’intérieur, ce que symbolise la tragédie de Novi Sad, c’est la dérive d’une jeune et fragile démocratie. C’est l’histoire d’un tacticien qui n’a jamais dévié de son objectif principal, la conquête et la conservation du pouvoir, par tous les moyens disponibles, qu’il s’agisse de verrouiller l’État de droit, d’utiliser l’intégration européenne comme ressource de légitimation, la Russie comme bouclier diplomatique ou la Chine comme bailleur de fonds. Alors que la Serbie devait paver la voie vers l’adhésion à l’Union européenne et emmener avec elle la région entière des Balkans, elle n’avance plus. Pire, elle recule.
S’intéresser au modèle politique en place en Serbie conduit nécessairement à étudier la propension du gouvernement actuel à utiliser les institutions démocratiques pour son propre intérêt. En ce sens, le régime d’Aleksandar Vucic relève de l’« autoritarisme concurrentiel ou compétitif » Cette manière de gouverner n’est pas spécifique à la Serbie et peut correspondre à la terminologie de « régime illibéral », qui a pu être employée, notamment pour parler de la forme qu’avait prise le pouvoir en Hongrie sous le Fidesz de Viktor Orban. Pour cette analyse, nous préférons retenir le terme d’ « autoritarisme concurrentiel », à nos yeux plus concret et issu d’un travail de recherche sur plusieurs régimes et plusieurs époques auquel il sera fait référence plus loin.
Dans quelle mesure les ressorts actuels du système instauré par Aleksandar Vucic tant à l’intérieur qu’à l’international fragilisent-ils la position de l’Union Européenne au sein même de son propre espace?
Pour répondre à cette question, la présente note revient d’abord sur la genèse du pouvoir : la trajectoire d’un ultranationaliste « converti », la construction d’un parti hégémonique et la responsabilité structurelle d’une Union européenne qui a longtemps choisi la stabilité contre la démocratie. Elle présente ensuite les rouages internes d’un « autoritarisme concurrentiel » dans un pays qui dispose de toutes les institutions démocratiques formelles et engage pourtant la prise de contrôle des médias, la capture institutionnelle, la corruption comme mode de gouvernance, avec les résistances qui lui font désormais face. Elle examine enfin la politique extérieure d’un État qui a érigé l’ambiguïté en doctrine : une position d’équilibriste entre Est et Ouest, des partenariats de l’ombre, une instrumentalisation des matières premières et un positionnement ambigu face aux fractures grandissantes de l’ordre international.
Introduction
Ce qu’il faut retenir
La Fabrique d’un « Homme Système »
L’école du radicalisme : quand l’ultranationalisme forge un tacticien
Un nationalisme en costume européen
La complicité structurelle de l’UE : vive la « stabilocratie »
Un retour à « l’autoritarisme concurrentiel » des années Milosevic, dans le processus d’intégration en attendant pire
La vérité comme monopole de l’État
La corruption comme système de gouvernance
Des institutions capturées
Le « printemps serbe » se dresse face au système
La diplomatie du grand écart
Le modèle Vučić : la neutralité comme doctrine, l’ambiguïté comme ressource
Des partenariats tous azimuts
Le lithium, levier d’influence et bombe sociale
Conclusion : un système résilient et une résistance inédite qui poussent à l’incertitude
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À propos de l'auteur
Maxime Coulet
Maxime est titulaire d’un Master 2 en Administration Publique, parcours Diplomatie et Relations Internationales (Université de Brest), et d’un titre d’Analyste en Stratégie Internationale obtenu à l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (Paris). Formateur en veille stratégique et fondateur de la newsletter Niveau Monde, il concentre ses recherches sur les dynamiques géopolitiques liées à l’industrie numérique, et plus particulièrement à l’esport et au jeu vidéo.



