Sami Ramdani – Doctorant au sein de l’Institut Français de Géopolitique (IFG) de l’Université Paris 8

Sami Ramdani, doctorant, réalise une thèse intitulée «Analyse géopolitique du projet Nord Stream 2» au sein de l’Institut Français de Géopolitique (IFG) de l’Université Paris 8. Soutenu par la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS), l’approvisionnement en gaz de l’Union européenne est au cœur de ses recherches. Fort d’une expérience de terrain de six mois à Vilnius en tant que chercheur invité auprès du Centre d’excellence OTAN pour la sécurité énergétique, Sami Ramdani est également un contributeur récurrent pour la revue Le Grand Continent, ses travaux s’intéressent tout particulièrement aux évolutions des marchés gaziers d’Europe centrale et orientale. Associé à des centres de recherches tel que l’Institut de Recherche Stratégique de l’Ecole Militaire (IRSEM), cet entretien s’inscrit dans cadre de la publication d’un dossier consacré à la Guerre en Ukraine et ses répercussions sur l’espace eurasiatique.
Entretien a retrouver dans le dossier Etat des lieux : le conflit en Ukraine dans l’espace eurasiatique
Pourriez vous expliquer l’enjeu que représente le gel de «Nord stream 2» dans le cadre du conflit en Ukraine? Quels avenir et évolutions se dessinent pour le projet?
Le 22 février, moins de vingt-quatre heures après la décision de Vladimir Poutine de reconnaître l’indépendance des républiques séparatistes de l’est de l’Ukraine, Olaf Scholz a annoncé la suspension du processus de certification du Nord Stream 2 par les autorités allemandes. L’enjeu que représente le gel du Nord Stream 2 est double.
Premièrement, la dissuasion. Les sanctions américaines adoptées ces dernières années contre Nord Stream 2 avaient pour justification fondamentale l’idée qu’empêcher le lancement du gazoduc contraindrait Gazprom à maintenir un transit conséquent via l’Ukraine ce qui dissuaderait l’Etat russe d’envahir le pays. Le Nord Stream 2 n’est pas en service et l’Ukraine est envahie. Geler Nord Stream 2 semble donc avoir un pouvoir de dissuasion limité. Toutefois réaffirmer le gel du Nord Stream 2 au début du conflit viserait à amoindrir l’intensité de l’engagement militaire russe du fait de la nécessité de préserver les infrastructures de transit ukrainiennes toujours nécessaires à Gazprom.
Deuxièmement, la solidarité économique. En gelant Nord Stream 2, l’Allemagne contraint Gazprom à maintenir la voie de transit ukrainienne ce qui sécurise les revenus du transit perçus par l’Etat ukrainien.
Dans l’immédiat le projet n’a pas d’avenir. Administrativement, pour que Nord Stream 2 soit mis en service il faudrait que le gouvernement allemand soit totalement convaincu que la Russie ne représente pas une menace militaire concrète pour l’Ukraine ce qui n’est pas prêt d’arriver. A plus long terme, en cas de changements politiques profonds en Russie, le Nord Stream 2. pourrait être utilisé dans le cadre de la stratégie hydrogène allemande. Selon le PDG d’Uniper, Andreas Schierenbeck, 80 % des capacités du Nord Stream 2 pourraient être utilisées pour le transport d’hydrogène.
Quelles sont les implications de cette crise du gaz sur l’économie des pays européens? Quel avenir pour le marché gazier en Europe et plus globalement, quelle place le gaz aura-t-il dans l’avenir de l’Union européenne sur le plan énergétique?
Les implications sont concrètes avec notamment des usines mises à l’arrêt ou même fermées.v Cela engendre des destructions d’emplois. Je reviens d’un terrain de recherche en République Tchèque. J’y ai entendu des témoignages concernant des personnes obligées de prendre un second emploi pour pouvoir assumer les factures d’énergie ou encore des institutions ayant modifié leur plage horaire d’ouverture afin de fonctionner moins longtemps et moins tard dans le but d’économiser l’énergie.
Les capacités d’exportations GNL mondiales augmentent, cependant la consommation mondiale augmente également. Pour attirer les méthaniers vers leurs terminaux les européens devront renchérir contre les acheteurs asiatiques ce qui induit un maintien des prix élevés du gaz dans les années à venir.
Le plan REPowerEU, développé par la Commission, se base sur deux piliers : 1) La diversification de l’approvisionnement en gaz ; 2) la réduction accélérée de l’utilisation des combustibles fossiles. Le second pilier vise une réduction de la demande de gaz de 38 milliards de m3 d’ici 2030. Pour atteindre cet objectif le plan prévoit :
- Économies d’énergie à l’échelle de l’UE pour réduire la demande de gaz de 14 milliards de m3 (efficacité)
- Énergie solaire sur les toits pour réduire la demande de gaz de 2,5 milliards de m3
- Pompes à chaleur pour réduire la demande de gaz de 1,5 milliard de m3
- Réduire la demande de gaz dans le secteur de l’électricité de 20 milliards de m3 grâce au déploiement de l’énergie éolienne et solaire.
Toutefois de nombreux industriels continuent de voir dans le gaz naturel une énergie nécessaire et pertinente pour opérer la transition énergétique.
Concernant la question de l’énergie, vous serait-il possible de dresser un panorama des différents types d’approvisionnement, mais aussi des multiples intérêts des membres de l’Union Européenne? Pour quelles raisons certains États se démarquent ils de leurs homologues à l’instar de la Hongrie?
Pour l’instant, un embargo semble impossible dans la plupart des États membres. Les États baltes ont annoncé se passer du gaz russe. Ils peuvent se le permettre car ils disposent d’un accès au terminal GNL de Klaipėda en Lituanie et d’importantes infrastructures de stockage à Incukalns en Lettonie. La Pologne avait annoncé ne plus vouloir importer de gaz russe après 2022. Gazprom a accéléré le processus en coupant les approvisionnements à la Pologne le 27 avril en réponse au refus des autorités polonaises de se plier au nouveau schéma de paiement en roubles imposé fin mars par Vladimir Poutine.
Le contrat liant PGNiG, l’entreprise d’état polonaise, et Gazprom représente un volume de 10,2 MMC ce qui est un peu plus de la moitié du gaz consommé annuellement en Pologne. Ce contrat courait jusqu’à la fin de 2022 et les autorités polonaises avaient déjà officiellement déclaré en 2019 qu’elles ne le renouvelleraient pas. La volonté polonaise était déjà de se passer de tout approvisionnement russe et les dirigeants polonais développent une politique gazière allant dans ce sens depuis des années.
La Pologne a inauguré un terminal GNL en 2016 d’une capacité de 5 MMC qui doit atteindre 8,3 MMC en 2023. D’ici là le pays développe aussi un gazoduc de 10 MMC nommé Baltic Pipe en provenance de Norvège. Les premiers volumes du Baltic Pipe sont attendus pour octobre 2022 et il devrait fonctionner à plein régime en janvier 2023. Ces aménagements devraient permettre de couvrir les besoins domestiques polonais mais la pleine utilisation de ces infrastructures pour le marché national prive les États membres voisins en situation d’enclavement (Tchéquie, Slovaquie) d’accès à des approvisionnements alternatifs. Une approche collective de l’accès aux capacités alternatives par les États membres est nécessaire.
Alors que l’Ukraine demande aux pays européens de s’émanciper du gaz russe, serait-elle elle-même fournie par la Russie?
L’Ukraine importe environ un tiers de ses besoins en gaz. Avant la guerre, la production domestique ukrainienne de gaz était de 20 milliard de mètres cubes (MMC) par an et la consommation de 30 MMC. Depuis 2016, l’Ukraine n’importe plus, théoriquement, de gaz directement depuis la frontière russe. Le pays dispose de deux options pour importer son gaz :
- les flux inversés physiques
- les flux inversés virtuels
Ce que l’on appelle «flux inversés» sont des flux de gaz transitant depuis l’UE vers l’Ukraine. Le qualificatif «inversé» se réfère à la direction historique des flux régionaux de gaz traversant l’Ukraine d’est en ouest. Le gaz provenant de l’UE à destination de l’Ukraine peut provenir de fournisseurs divers mais il s’agit en grande majorité de gaz russe d’où la perception d’une inversion de flux.
Pour ce qui est des «flux inversés virtuels» le gaz ne circule pas depuis l’UE vers l’Ukraine. Ce gaz est effectivement acheté par des acheteurs situés en Ukraine à des vendeurs situés en UE mais il est physiquement déduit du flux de gaz russe transitant par l’Ukraine à destination de l’UE. Les flux inversés virtuels sont économiquement avantageux puisqu’ils épargnent aux acheteurs en Ukraine d’avoir à payer les frais de transit induits par un acheminement du gaz russe à travers l’UE jusqu’à la frontière ouest ukrainienne. Cependant, ces flux inversés virtuels dépendent de la continuité du transit. Dans un contexte de guerre, la continuité du transit ukrainien est menacée. En conséquence, le gestionnaire de réseaux de transport gazier ukrainien cherche à sécuriser un maximum de contrats avec ses voisins européens offrant des capacités «flux inversés physiques».
Dans une optique de diversification des sources d’approvisionnement en gaz, l’Union européenne pourrait-elle faire de la Norvège sa nouvelle source d’approvisionnement avec la création d’un «north stream» à l’image du projet South Stream qui avait finalement été avorté?
La Norvège est déjà une source d’approvisionnement historique de l’UE. Elle est proche de la limite de ses capacités de production et ne représente donc absolument pas une alternative suffisante à la Russie.
L’Algérie, l’Azerbaïdjan et les pays du Golfe pourraient-ils devenir des partenaires majeurs de l’Union européenne? Quid de l’Israël, suite aux propos tenus le 14 juin par la Présidente de la Commission européenne «d’explorer des voies pour renforcer notre coopération énergétique avec Israël»? Dans quelle temporalité appréhender ces nouvelles alliances?
L’augmentation des capacités de production et d’exportation en Algérie demande des investissements importants. Il est possible de doubler les capacités d’importation de gaz azéri pour les faire passer de 10 MMC à 20 MMC si les acteurs du marché européens expriment leur intérêt. Ce doublement des capacités était prévu à la construction du Trans-Adriatic Pipeline et devrait donc être techniquement plutôt rapide à mettre en place. Le Qatar, acteur majeur du secteur GNL, compte augmenter ses capacités d’exportation de 64% d’ici 2027 et les Européens pourraient en profiter s’ils y mettent le prix. L’exportation des ressources israéliennes est un défi. Le projet EastMed est technique et coûteux. De plus, la Turquie s’oppose à la construction de ce gazoduc devant relier Israël à Chypre et la Grèce. Les Turcs préféreraient qu’Israël opte pour la voie terrestre passant par leur territoire, ce qui est difficilement imaginable. Pour le moment Israël a signé un accord d’association avec l’Égypte en vue d’exporter du gaz par gazoduc jusqu’aux infrastructures de liquéfaction égyptiennes. Encore loin d’être une réalité, cette dernière option est également limitée.
Cette quête de nouveaux partenariats a-t-elle créé un esprit de cohésion/compétition entre les futurs potentiels fournisseurs, faisant ainsi monter les enchères vis-à-vis de l’Europe? Cette hypothèse est-elle plausible?
Les fournisseurs se trouvent en position de force. Ainsi, nul besoin de se coaliser pour faire monter les prix.
Dans le cadre du conflit en Ukraine, les États-Unis seraient-ils les grands gagnants de la compétition existante avec les russes quant à l’accès au marché européen? Pourraient-ils en profiter pour vendre leur propre gaz à l’Europe?
Au cours des quatre premiers mois de 2022, les États-Unis ont exporté 74 % de leur gaz naturel liquéfié (GNL) vers l’Europe, contre une moyenne annuelle de 34 % l’année dernière. En 2021, les entreprises opérant aux États-Unis ont exporté 22,2 MMC vers l’UE. Le 25 mars, Ursula von der Leyen et Joe Biden ont annoncé un accord dans lequel les États-Unis affirment qu’ils s’efforceront de garantir, notamment en travaillant avec des partenaires internationaux, au moins 15 MMC de volumes supplémentaires de GNL pour le marché européen en 2022. Les 19 MMC livrés à l’UE (et au Royaume-Unis) depuis les États-Unis au cours des trois premiers mois de 2022 représentent une augmentation d’environ 12 MMC par rapport à la même période en 2021, soit 80 % de l’engagement annoncé le 25 mars. Dans son accord avec les États-Unis, la Commission européenne affirme qu’elle collaborera avec les États membres de l’UE pour garantir une demande stable de GNL américain. L’objectif est de structurer une demande supplémentaire d’environ 50 MMC/an d’ici 2030. Les exportations américaines de GNL vers l’UE ont dépassé les flux de gaz russe arrivant par gazoducs pour la première fois en juin, a tweeté Fatih Birol, directeur de l’Agence internationale de l’énergie. Cette statistique inimaginable avant l’invasion russe est le résultat de la réduction par Gazprom de 60% des flux de gaz transitant par le Nord Stream.
Quant à la question de l’acheminement de l’énergie sur le sol européen, est-ce la fin de la voie traditionnelle terrestre? L’avenir se joue-t-il en mer?
Certaines possibilités existent encore comme le doublement de la voie en provenance d’Azerbaïdjan. Mais les fournisseurs traditionnels de l’UE, liés à elle par voie terrestre, offrent effectivement des perspectives limitées. La dynamique est du côté des producteurs de GNL en plein développement comme les États-Unis et l’Australie ou en devenir comme le Mozambique.
Concernant la Russie, l’Asie pourrait-elle devenir son sauf conduit face à l’abandon de l’Europe, des infrastructures étant déjà développées tel que le Transsibérien? Quel temps serait nécessaire pour mettre en place un partenariat à une si vaste échelle? En tant que solution de repli, les pays asiatiques pourraient-ils également faire monter les enchères?
En 2019, Gazprom a inauguré « Force de Sibérie » en direction de la Chine. En 2021, 11 MMC ont transité par ce gazoduc. L’infrastructure devrait fonctionner à hauteur de 38 MMC/an d’ici2025. Un « Force de Sibérie 2 », d’une capacité de 50 MMC, devrait voir le jour d’ici quelques années. A la mi-juin, l’entreprise chinoise CNPC et Gazprom ont signé un accord technique pour développer le projet Far East Gas Supply qui permettrait d’acheminer 10 MMC vers la Chine. Gazprom prévoit également une interconnexion entre le système de gazoducs orienté vers l’ouest et celui orienté vers l’est afin de pouvoir détourner les flux allant aux Européens vers l’Asie.
En 2021, le gouvernement russe a publié un plan de développement du GNL à long terme, visant des exportations de 110 à 190 MMC/an d’ici 2025. En 2021, la Russie a exporté 40 MMC de GNL, ce qui représente environ 8 % de l’offre mondiale et en fait le 4e exportateur mondial. Ce secteur pourrait être un outil du pivot vers l’Asie. Le terminal de Sakhaline 2, dont l’Etat russe est en train de reprendre le contrôle total, couvre par exemple 10% des importations de GNL du Japon. Toutefois le développement du secteur GNL russe est fragilisé par les sanctions économiques.
Ainsi des pistes asiatiques existent pour compenser la diminution progressive des 150 MMC vendus à l’Europe par Gazprom en 2021 mais elles mettront quelques années à se développer ce qui est risqué pour Gazprom. La décision de ne pas verser de dividendes sur l’année 2021 annoncée fin juin par Gazprom est sûrement le signe que la cadence de mise en œuvre des projets asiatiques va s’accélérer. En effet, justifiant cette décision, Famil Sadyrov, le vice- président du Conseil d’administration de Gazprom, a déclaré à l’issue de l’Assemblée générale annuelle des actionnaires : «Les priorités de Gazprom sont de réaliser le programme d’investissements, y compris la gazification des régions russes […]».
À propos de l'auteur
Eurasia Peace
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