Entretien avec Ilya Platov – L’évolution de l’imaginaire et de l’idéologie russe

Ilya Platov est maître de conférences à l’Inalco et chercheur affilié au Centre de recherche Europes-Eurasie (CREE). Ses recherches se concentrent sur l’histoire culturelle de la Russie aux XIXème et XXème siècles. Il explore diverses dimensions de cette période, en particulier l’histoire des représentations, les relations entre religion et société, ainsi que la culture, la guerre et le sentiment national en Russie. Il s’intéresse également aux représentations de l’Orient et des Balkans dans l’imaginaire russe. Par ailleurs, il examine de près l’histoire des idées en Russie, avec un intérêt particulier pour le « cosmisme » russe.
Entretien a retrouver dans le dossier Russie, isolée sur la scène internationale ?
Le Kremlin utilise la terminologie « eurasiatique » pour se positionner dans le monde et expliquer ses actions et sa vision du monde. Ce terme est historiquement opposé aux occidentalistes qui voyaient l’avenir de la Russie dans un rapprochement avec l’Europe occidentale, et utilisé par les Eurasistes comme Peter Savitsky, alors proches les slavophiles qui prônaient un rôle spécifique à la Russie. Est-ce une vision d’opposition entre les Américains du Nouveau Monde et l’Ancien Monde « eurasiatique » dont la Russie se placerait au cœur, en fer de lance de l’opposition à Washington ?
Oui, l’utilisation de la terminologie « eurasiatique » par le Kremlin s’inscrit dans une vision d’opposition historique entre l’Occident et une Russie centrale et distincte. L’eurasisme est un courant idéologique né au début des années 1920 dans l’émigration russe, avec des figures comme le géographe Piotr Savitskii (1895-1968) ou le linguiste Nikolaï Troubetskoï (1890-1938), qui considéraient la Russie comme une civilisation à part, distincte de l’Europe occidentale.
Les Eurasistes prônaient une Russie héritière de l’empire de Gengis Khan, tournée vers l’Asie et définie par son immense espace territorial. Cette vision s’oppose aussi bien à celle des penseurs occidentalistes du XIXe siècle, qui voyaient l’avenir de la Russie dans un rapprochement avec l’Europe occidentale, mais également à celle des penseurs slavophiles qui considéraient certes aussi la Russie comme une civilisation unique, mais centrée sur la filiation avec Byzance et la spécificité slave orthodoxe.
Dans le contexte contemporain, l’eurasisme se traduit par une politique étrangère qui place la Russie au cœur d’un monde « eurasiatique », en opposition directe à l’hégémonie américaine. Le Kremlin se positionne comme le leader naturel de cet espace, incarnant une résistance aux influences occidentales, notamment américaines. Cette opposition se manifeste par des alliances stratégiques avec des pays asiatiques et par une rhétorique anti-occidentale marquée.
Cette vision d’une Russie au centre de l’Eurasie est utilisée pour légitimer les actions géopolitiques et militaires du Kremlin, en faisant de la Russie un fer de lance dans l’opposition à Washington et à ses alliés. Ainsi, la terminologie « eurasiatique » ne sert pas seulement à définir un espace géographique, mais aussi à construire une identité et une mission historique pour la Russie dans le monde contemporain.
Selon le philosophe Ivan Ilyine, présenté comme le penseur de Poutine, le peuple russe aurait une voie divine et une capacité à intégrer les petits peuples dans une Russie unie. Ce penseur est-il une justification à des projets géopolitiques ? Quels sont les peuples vus comme des petits peuples à assimiler ? Est-ce intimement lié à l’étranger proche, au cœur du discours et de la stratégie de Moscou ? Comment ces peuples réagissent-ils à ces déclarations ?
Le philosophe Ivan Ilyine (1883-1954) est souvent présenté comme un penseur majeur influençant Vladimir Poutine, bien que cette présentation soit quelque peu exagérée, et l’on peut même douter que Poutine ait vraiment lu le philosophe. Tout ce que l’on sait, c’est qu’il est souvent cité dans ses discours et promu par des personnalités proches de Poutine tels que le cinéaste Nikita Mikhalkov. Ilyine, philosophe de l’émigration russe, ardent défenseur de la cause des Blancs a élaboré une vision qui voit la religion orthodoxe comme base de la nation. Il était mû par l’anticommunisme. Il ne s’agit pas d’une vision messianique, bien qu’il considérât que la Russie était essentiellement différente de l’Europe. L’Europe selon lui ne comprend pas la Russie, elle la craint et voudrait la repousser en Asie. Cette vision d’une opposition inexpiable entre la Russie et l’Europe est en résonance avec également les conceptions géopolitiques actuelles du Kremlin.
Ilyine était avant tout partisan de l’État unitaire, d’une Russie « une et indivisible », et jugeait comme étant irréalistes les plans de fédéralisation de la Russie. L’État unitaire est pour lui l’aboutissement de la croissance organique d’une nation. Il n’a jamais reconnu l’URSS et ses frontières : pour lui, l’URSS n’était pas la Russie, c’est son image en miroir : elle est « la forteresse qui assiège », qui cherche la domination mondiale, alors que la Russie asservie aux communistes est au contraire sans cesse menacée par ses ennemis qui cherchent à la convertir ou la « démembrer ». Il prônait l’idée que la Russie avait une capacité unique à intégrer et à unir les petits peuples sous son égide, une idée largement partagée par une grande partie de l’élite culturelle et intellectuelle de son époque. Ce n’était pas une idée particulièrement originale, mais plutôt un « lieu commun » assez largement partagé avant 1917. Il aurait certainement dénoncé le démembrement de l’URSS en 1991, et il y aurait vu le crime ultime des communistes. Le pessimisme d’Ilyine vis- à-vis d’un ordre international normatif, son « réalisme » est en résonance avec la conviction répandue en Russie selon laquelle les relations internationales sont gouvernées par la loi du plus fort, la poursuite cynique des intérêts, et par l’action des forces occultes.
Cette vision centrée sur le passé peut aussi être exploitée aujourd’hui et justifier des revendications territoriales, sous prétexte que les territoires d’ex-républiques soviétiques faisaient historiquement et culturellement partie de l’Empire russe.
Ilyine faisait en outre une distinction importante entre les puissances proches, comme l’Allemagne, qu’il voyait comme des menaces directes, et les puissances lointaines, comme les États-Unis, qu’il considérait comme moins menaçantes. Il craignait que les puissances proches puissent profiter de la faiblesse de la Russie pour la démembrer, alors qu’il voyait les États-Unis d’un œil plus favorable, notamment en raison de leur politique d’endiguement contre l’URSS qu’il appréciait.
Ilyine mettait en garde contre le démembrement de la Russie, une crainte qu’il associait aux ambitions des puissances étrangères après la chute de l’URSS. Cette idée de démembrement (rastchlenie) fait partie du vocabulaire politique russe actuel, souvent utilisé pour évoquer les menaces externes et internes à l’intégrité territoriale de la Russie.
Pour certains Ivan Ilyine aurait prédit l’effondrement de l’URSS, et c’est l’une des raisons de l l’intérêt renouvelé pour ses écrits dans les années 1990. Ses prédictions et ses réflexions sur la reconstruction de la Russie après la chute de l’URSS ont offert une voie pour reconquérir une identité compromise, rendant ses idées particulièrement pertinentes pour les débats idéologiques contemporains.
Dans ses discours, Poutine utilise des citations d’Ilyine pour renforcer l’idée d’une Russie unificatrice et protectrice, destinée à rassembler les peuples russophones et orthodoxes. Par exemple, lors de la cérémonie d’annexion de quatre régions ukrainiennes le 30 septembre 2022, Poutine a cité Ilyine pour illustrer un profond attachement à la nation russe : « Si je considère la Russie comme ma patrie cela signifie que j’aime, que je contemple, que je pense comme un Russe, que je chante et que je parle comme un Russe, que je crois aux forces spirituelles du peuple russe, son esprit est mon esprit, sa destinée est ma destinée, sa souffrance est ma souffrance, sa prospérité est ma joie ».
Cette utilisation des idées (ou plutôt de citations décontextualisées) d’Ilyine sert entre autres à justifier les actions géopolitiques de la Russie, en particulier les interventions militaires et politiques dans l’étranger proche. Les peuples ciblés par cette rhétorique incluent les Ukrainiens, les Biélorusses, et les diverses minorités ethniques au sein des républiques comme la Tchétchénie et le Daghestan.
Les réactions à ces déclarations varient. Dans certaines régions russophones d’Ukraine, cette rhétorique trouve un écho favorable parmi ceux qui s’identifient culturellement et historiquement à la Russie. Cependant, dans d’autres régions, surtout en Ukraine occidentale et parmi les minorités nationales, ces déclarations sont perçues comme une justification de l’impérialisme russe et sont fortement rejetées. L’idée d’une intégration forcée est vue comme une menace à l’autonomie et à l’identité nationale de ces peuples.
En résumé, Ivan Ilyine est utilisé par le Kremlin comme une figure symbolique pour justifier une vision géopolitique expansionniste, centrée sur l’intégration des petits peuples de l’étranger proche dans une Russie unie. Cette stratégie trouve des partisans mais aussi de vives résistances, reflétant la complexité des identités et des loyautés dans la région.
Quelles autres influences idéologiques inspirent aujourd’hui les prises de décision au Kremlin et constituent le corpus idéel de Poutine ?
Outre Ivan Ilyine, plusieurs autres courants idéologiques et penseurs influencent les prises de décision au Kremlin et constituent le corpus idéel de Vladimir Poutine.
Premièrement, le panslavisme, une idéologie apparue au XIXe siècle qui prône l’unité et la solidarité entre les peuples slaves sous la direction de la Russie, reste une influence majeure. Nikolaï Danilevski (1822-1885) puis Ivan Aksakov (1823- 1886) estimaient que la Russie pourra consolider son identité en soutenant les mouvements indépendantistes de divers peuples slaves unis à la Russie par le sang et la foi. Le mouvement possède une dimension messianique, et mobilise les passions religieuses. Historiquement, cette idéologie a été utilisée pour justifier l’interférence de l’Empire russe dans les Balkans et, en URSS, pour maintenir l’influence sur les nations slaves voisines (notamment par Staline après 1945). Aujourd’hui, cette idéologie se manifeste dans le soutien de la Russie aux populations russophones et orthodoxes en Ukraine et dans d’autres anciennes républiques soviétiques sous l’égide de la défense du « monde russe ».
Deuxièmement, l’eurasisme dont nous avons parlé, par la mobilisation de penseurs comme Lev Goumilev (1912-1992) et le contemporain Alexandre Douguine (1962-).
Troisièmement, le cosmisme, une idéologie qui combine science, religion et utopie sociale, influence également certaines sphères du pouvoir en Russie. Le cosmisme, promu par des figures comme Nikolaï Fiodorov (1929-1903) et Constantin Tsiolkovski (1857-1935), prône la conquête de l’espace et l’immortalité par le progrès scientifique. Le club d’Izborsk, un think-tank influent, utilise les idées du cosmisme pour promouvoir une vision de la Russie comme une nation destinée à conduire l’humanité dans la conquête spatiale et à transcender les limites humaines.
En outre, des penseurs plus contemporains et moins idéologiques, tels que les stratèges militaires et les économistes, influencent les décisions du Kremlin. Le pragmatisme joue un rôle clé dans les politiques économiques et de sécurité nationale, souvent en tandem avec des idéologies issues des traditions nationalistes ou conservatrices radicales.
Enfin, la mémoire historique joue un rôle central dans la formation de l’idéologie du Kremlin. La glorification de la victoire soviétique dans la Grande Guerre patriotique et l’utilisation de symboles historiques comme le ruban de Saint-Georges sont des outils pour renforcer l’unité nationale et justifier les actions actuelles. Cette continuité historique est utilisée pour légitimer les actions du Kremlin et pour mobiliser le soutien populaire en évoquant des périodes de grandeur et de sacrifice national.
En résumé, le corpus idéel de Poutine est un mélange de panslavisme, d’eurasisme, de cosmisme, de pragmatisme contemporain et d’une forte utilisation de la mémoire historique. Ces influences diverses sont habilement exploitées et recombinées pour soutenir les objectifs géopolitiques et domestiques de la Russie actuelle.
Quelle place prend aujourd’hui la philosophie/idéologie du Cosmisme, cette idéologie prônant un dépassement des différences humaines par la recherche et le progrès pour la conquête de l’espace ? Le club d’Izborsk, principal relai de ces idées aujourd’hui, est-il influent auprès des instances de pouvoir ? En quoi le Cosmisme trouve-t-il un nouveau souffle depuis le début d’internet ?
Le Cosmisme, une philosophie unique prônant le dépassement des différences humaines par la recherche scientifique et le progrès, occupe une place intéressante dans la Russie contemporaine. Originellement développé par des penseurs comme Nikolaï Fiodorov et Constantin Tsiolkovski, le Cosmisme propose une vision utopique de l’humanité, où les avancées scientifiques permettent non seulement la conquête de l’espace mais aussi des réalisations radicales telles que l’immortalité et la résurrection des ancêtres.
Nikolaï Fiodorov, un précurseur du Cosmisme, développait une utopie où l’immortalité et la résurrection des ancêtres étaient des tâches scientifiques pour l’humanité. Ses idées, alliant science et religion, visent à transformer la Terre en un navire stellaire et à peupler les espaces stellaires, une vision qui inspire encore les idéologies contemporaines sur le transhumanisme et la conquête spatiale.
Constantin Tsiolkovski, considéré comme le père de l’astronautique soviétique, prônait une religion panpsychiste où les atomes avaient une conscience primitive. Il voyait l’humanité comme devant sortir de la Terre, qu’il considérait comme un berceau, pour conquérir l’espace, une idée qui continue de résonner avec les ambitions spatiales actuelles de la Russie.
Aujourd’hui, le Cosmisme trouve un nouvel élan, en partie grâce à des groupes comme le club d’Izborsk. Ce think-tank, qui réunit des intellectuels et des personnalités influentes, promeut activement les idées cosmistes comme une composante de la nouvelle idéologie russe. Le club d’Izborsk cherche à concilier les acquis du régime soviétique avec les valeurs de l’orthodoxie russe, et voit dans le Cosmisme une plateforme idéale pour cela. Ils considèrent que la Russie, par son histoire et sa géographie, est particulièrement bien placée pour mener l’humanité dans la conquête des espaces infinis.
Le club d’Izborsk promeut l’idée que la Russie, historiquement et géographiquement, est particulièrement bien disposée pour développer une sensibilité aux espaces infinis à conquérir, en raison de sa conquête historique des steppes. Cette vision alimente les ambitions contemporaines de la Russie en matière de conquête spatiale.
Le Cosmisme trouve un nouveau souffle avec l’essor d’internet et des technologies modernes, qui permettent une diffusion plus large et plus rapide des idées. Des concepts comme le transhumanisme et le prolongement de la vie humaine, qui étaient jadis confinés à des cercles intellectuels restreints, gagnent maintenant en popularité à l’échelle mondiale. Internet facilite également les échanges entre les partisans de ces idées et leur intégration dans des mouvements plus larges de pensée scientifique et technologique.
Le Cosmisme, avec son mélange de spiritualité et de science, s’aligne bien avec les nouvelles idéologies comme le scientisme et le holisme, tout en ayant une dimension nationaliste. Les cosmistes russes voient leur pays comme étant à l’avant-garde de cette nouvelle mission humaine. Par exemple, Constantin Tsiolkovski, considéré comme le père de l’astronautique soviétique, a promu une utopie où l’humanité, guidée par la science, conquiert l’espace et transcende ses limitations terrestres.
Cette idéologie trouve une résonance particulière dans le contexte de la politique spatiale russe actuelle. Le lancement de missions spatiales comme Luna 25, bien qu’elles rencontrent parfois des échecs, symbolise cette ambition continue de la Russie à jouer un rôle majeur dans l’exploration spatiale. Même si ces projets sont utilisés pour de démonstrations de puissance face à l’Occident, ils s’inscrivent aussi dans une tradition cosmiste qui valorise la conquête spatiale comme un objectif ultime de l’humanité.
En résumé, le Cosmisme occupe une place de choix dans l’idéologie contemporaine russe, soutenu par des groupe influents comme le club d’Izborsk. Internet et les technologies modernes ont revitalisé cette philosophie, permettant une plus large diffusion et adoption de ses idées, tout en soulignant le rôle de la Russie comme leader dans la quête de la conquête de l’espace et du progrès humain.
Il est souvent admis que la relation entre la Russie post-soviétique et l’Occident est marquée par l’intervention occidentale en soutien aux Kosovars contre l’allié historique de Moscou, Belgrade. Quelle place occupe la Serbie dans l’imaginaire russe, ou plus largement les Yougoslaves (littéralement slaves du sud) ? En quoi cette zone est-elle au cœur du panslavisme ?
La Serbie, et plus largement les Slaves du Sud, occupent une place particulière dans l’imaginaire russe, en raison de liens historiques, culturels et religieux profonds. Le panslavisme, une idéologie prônant l’unité et la solidarité entre les peuples slaves sous la direction de la Russie, accorde une importance centrale à la Serbie et aux autres nations slaves du sud.
Historiquement, la Russie a toujours vu la Serbie comme un allié naturel et un frère slave à protéger. Cette relation spéciale s’est manifestée à plusieurs reprises, notamment lors des guerres des Balkans et des conflits contre l’Empire ottoman. Pendant les années 1990, la guerre en ex-Yougoslavie et l’intervention de l’OTAN au Kosovo ont renforcé ce sentiment de solidarité. L’intervention occidentale en soutien aux Kosovars contre Belgrade a été perçue par la Russie comme une attaque contre un allié historique, exacerbant la méfiance et la rivalité entre la Russie et l’Occident.
Le panslavisme, idéologie qui a émergé au XIXe siècle, envisageait une fédération slave dirigée par la Russie, avec Constantinople (aujourd’hui Istanbul) comme capitale symbolique. Cette idéologie soulignait les liens culturels et religieux partagés entre les peuples slaves orthodoxes, et voyait la Russie comme leur protectrice naturelle contre les influences occidentales et musulmanes.
Dans le contexte contemporain, la Serbie continue de symboliser cette solidarité slave. Le soutien de la Russie à la Serbie sur la question du Kosovo est un exemple tangible de la mise en pratique de ces idéaux panslavistes. Moscou utilise cette relation pour maintenir son influence dans les Balkans et pour promouvoir une image de protectrice des peuples slaves et orthodoxes.
Pour la Russie, les Slaves du Sud, y compris les Serbes, les Monténégrins et les Macédoniens, représentent une extension naturelle de sa sphère d’influence culturelle et politique. Cette région est perçue comme un bastion contre les influences occidentales, et la solidarité panslaviste est souvent invoquée pour justifier le soutien de la Russie à ces nations dans des contextes internationaux.
Les diverses diasporas en Russie jouent un rôle crucial dans les positions internationales du pays. La présence de nombreuses communautés ethniques et religieuses influence les stratégies de politique étrangère de la Russie, en particulier dans le renforcement des liens avec les pays d’origine de ces diasporas.
En résumé, la Serbie et les autres nations slaves du sud occupent une place privilégiée dans l’imaginaire russe en raison des liens historiques, culturels et religieux. Le panslavisme continue de jouer un rôle crucial dans la politique étrangère russe, avec la Serbie comme un symbole central de cette solidarité slave. La relation entre la Russie et la Serbie, marquée par une coopération et un soutien mutuel, est un reflet contemporain de cette idéologie qui voit la Russie comme le protecteur naturel des peuples slaves orthodoxes.
Comment la Russie perçoit-elle le Moyen-Orient ? Bien qu’elle ait longtemps tenu une position réactive à l’agenda occidental dans cette région, elle semble aujourd’hui définir un agenda proactif, par la vente d’armes, l’installation de bases militaires et la présence de groupes paramilitaires. Moscou se positionne en tant que troisième Rome et protecteur des minorités chrétiennes, ainsi que des valeurs traditionnelles. Comment ce discours s’intègre-t-il dans l’histoire culturelle russe et comment est-il promu au Moyen-Orient ? Est-il efficace ? S’agit-il d’un habillage pour une stratégie plus réaliste de maintien des régimes en place contre des oppositions diverses et alliées aux Occidentaux ?
La Russie perçoit le Moyen-Orient comme une région cruciale où elle peut affirmer son rôle de puissance mondiale et contrer l’influence occidentale. Historiquement, la Russie a toujours eu un intérêt marqué pour le Moyen-Orient, notamment en se positionnant comme protectrice des minorités chrétiennes et des valeurs traditionnelles.
Aujourd’hui, la Russie adopte une position proactive dans la région, marquée par la vente d’armes, l’installation de bases militaires, et le soutien à divers régimes via des groupes paramilitaires. Moscou se positionne comme l’héritière de Byzance et la défenseure de la chrétienté orthodoxe. Cette idée de la Russie en tant que protectrice des chrétiens et gardienne des valeurs traditionnelles est profondément ancrée dans l’histoire culturelle russe.
Le discours de la Russie sur sa mission de protection des minorités chrétiennes et de défense des valeurs traditionnelles est promu de plusieurs façons. Les médias russes diffusent largement des histoires sur les efforts de la Russie pour protéger les chrétiens en Syrie et ailleurs, tout en critiquant l’Occident pour son soutien présumé à des groupes islamistes radicaux. Ce discours est également relayé par des diplomates et des responsables religieux russes qui mettent en avant le rôle de la Russie comme défenseure des chrétiens orthodoxes.
La propagande russe est extrêmement flexible et ciblée pour divers publics. Par exemple, dans le contexte du conflit à Gaza, la Russie maintient de bonnes relations avec Israël tout en questionnant un soutien inconditionnel à un Israël perçu comme ne soutenant pas la Russie en Ukraine. Cette capacité à adapter le message pour différents publics permet à la Russie de maintenir des relations complexes et stratégiques dans la région.
Cette rhétorique trouve un écho favorable dans certaines parties du Moyen-Orient, où les minorités chrétiennes voient en la Russie un protecteur contre les persécutions et l’instabilité. Par exemple, en Syrie, la Russie a réussi à maintenir le régime de Bashar al-Assad, en grande partie en se présentant comme un défenseur des minorités chrétiennes contre les rebelles islamistes.
Cependant, cette rhétorique sert également à masquer une stratégie plus pragmatique et réaliste. La véritable motivation derrière l’engagement de la Russie au Moyen-Orient est de maintenir et d’étendre son influence géopolitique. En soutenant les régimes en place, la Russie s’assure des partenaires fiables et contrecarre l’influence occidentale dans la région. Cela inclut des accords pour l’installation de bases militaires, des ventes d’armes lucratives, et des alliances stratégiques qui renforcent la position de Moscou sur la scène mondiale.
En résumé, la Russie perçoit le Moyen-Orient comme une région stratégique où elle peut affirmer son rôle de puissance mondiale en opposition à l’Occident. Le discours de protection des minorités chrétiennes et des valeurs traditionnelles est profondément ancré dans l’histoire culturelle russe et est utilisé pour promouvoir l’influence russe. Cependant, cette rhétorique sert principalement à couvrir une stratégie pragmatique visant à maintenir des régimes alliés et à renforcer la présence géopolitique de la Russie dans la région.
Pour se rapprocher de partenaires moyen-orientaux, la Russie met en avant la présence d’une importante minorité musulmane sur son sol. Assiste-t-on à une arsenalisation de l’Islam ? Comment le discours officiel est-il perçu dans les oblasts à majorité musulmane comme la Tchétchénie et le Daghestan ?
La Russie utilise stratégiquement la présence d’une importante minorité musulmane pour se rapprocher des partenaires au Moyen-Orient. Avec environ 20 millions de musulmans, la Russie peut légitimement se présenter comme un pays multiconfessionnel où l’Islam joue un rôle significatif. Lev Goumilev avait développé une théorie selon laquelle l’activité solaire provoque des pics de « passionarité », coïncidant avec des mouvements religieux, politiques ou révolutionnaires. Il parlait de « superethnies » comme les musulmanes, byzantines, occidentales chrétiennes, turques et slaves, concepts qui influencent encore certaines perspectives idéologiques en Russie.
Cette approche permet à la Russie de se positionner comme un allié naturel des pays musulmans, renforçant les liens politiques, économiques et militaires. Cela se traduit par une politique proactive qui inclut la vente d’armes, des partenariats énergétiques, et une coopération militaire accrue avec des pays comme l’Iran, la Syrie, et les États du Golfe.
L’arsenalisation de l’Islam par la Russie se manifeste par la promotion de la religion musulmane comme un élément de l’identité nationale russe, participant à des cérémonies officielles et bénéficiant d’un soutien financier de l’État. Cette reconnaissance institutionnelle de l’Islam vise à montrer que la Russie respecte et intègre les valeurs et traditions musulmanes, facilitant ainsi la coopération avec les nations musulmanes.
Le discours officiel sur l’Islam est également conçu pour renforcer la stabilité interne dans les régions à majorité musulmane telles que la Tchétchénie et le Daghestan. En valorisant l’Islam et en intégrant les leaders musulmans locaux dans le processus politique, le Kremlin cherche à maintenir la paix sociale et à éviter les conflits ethniques et religieux.
Dans des régions comme la Tchétchénie, ce discours est souvent bien reçu, en grande partie grâce aux efforts de dirigeants locaux comme Ramzan Kadyrov, qui promeut une version de l’Islam compatible avec la loyauté envers le Kremlin. Kadyrov utilise cette plateforme pour consolider son pouvoir tout en se présentant comme un défenseur de l’Islam traditionnel et des valeurs conservatrices, en phase avec les politiques du Kremlin.
Cependant, cette politique n’est pas sans défis. Dans le Daghestan, par exemple, où les tensions ethniques et religieuses sont plus prononcées, la perception du discours officiel peut varier. Certains groupes peuvent voir la promotion de l’Islam par l’État comme une tentative de contrôle et de manipulation, plutôt que comme une véritable reconnaissance de leur identité religieuse et culturelle.
En résumé, la Russie utilise la présence de sa minorité musulmane pour renforcer ses relations avec les partenaires moyen-orientaux et promouvoir une image de pays respectueux des traditions islamiques. Cette stratégie, bien reçue dans des régions comme la Tchétchénie, vise à consolider la stabilité interne et à faciliter la coopération internationale. Cependant, elle rencontre des perceptions mitigées dans des régions comme le Daghestan, où les dynamiques ethniques et religieuses sont plus complexes.
Après la guerre russo-turque de la fin du XVIIIème siècle, la guerre de Crimée, puis en tant que dernier bastion de l’armée blanche, quelle place pour cette péninsule dans le roman national russe ? Et comment le Kremlin parvient-il à expliquer que la péninsule est fondamentalement russe et non ukrainienne, mais que les Ukrainiens sont fondamentalement russes ?
La Crimée occupe une place centrale dans le roman national russe, en raison de ses liens historiques et symboliques avec la Russie. Depuis son annexion par l’Empire russe en 1783 après la guerre russo-turque, la Crimée est vue comme un territoire crucial, symbolisant la puissance et l’expansion russe. La guerre de Crimée (1853-1856) a renforcé son importance malgré la défaite, car elle a été perçue comme une lutte héroïque contre les puissances occidentales. De plus, durant la guerre civile russe, la Crimée a servi de dernier bastion pour l’armée blanche, les forces anti-bolcheviques, ajoutant une dimension supplémentaire à son importance historique pour la Russie.
Pour le Kremlin, expliquer que la Crimée est fondamentalement russe repose sur plusieurs arguments historiques et culturels. Le discours officiel insiste sur le fait que la Crimée a toujours été un territoire russe, évoquant des périodes comme celle où Sébastopol était un port militaire clé et une ville de gloire militaire russe. La narration officielle utilise également l’annexion par Catherine la Grande et les sacrifices russes durant diverses guerres pour renforcer cette idée.
En ce qui concerne les Ukrainiens, le Kremlin affirme que les Ukrainiens sont fondamentalement russes, une seule nation divisée artificiellement par des décisions politiques du passé. Selon Poutine, l’Ukraine en tant qu’État séparé est une création artificielle des bolcheviques et de l’Occident. Cette perspective est renforcée par l’idée que les frontières ukrainiennes actuelles ont été tracées de manière arbitraire et ne reflètent pas les réalités historiques et culturelles.
La propagande russe souligne que le peuple ukrainien soutient la Russie et que seule une minorité, manipulée par une élite corrompue et soutenue par l’Occident, cherche à s’en éloigner. Cette minorité est présentée comme responsable des tensions actuelles, tandis que la majorité des Ukrainiens serait naturellement en faveur d’une union avec la Russie, partageant une identité, une langue et une culture communes.
En résumé, la Crimée est décrite dans le roman national russe comme un territoire historiquement et culturellement russe. Le Kremlin utilise cette narrative pour justifier son annexion, affirmant que les Ukrainiens sont fondamentalement russes et que les divisions actuelles sont le résultat de manipulations par une élite à la botte de l’Occident.
Le Kremlin mobilise régulièrement des symboles historiques centraux comme la victoire de l’URSS dans la Grande Guerre patriotique contre le nazisme le 9 mai, ou encore le ruban de Saint George. Est-ce la preuve de la nécessité pour le Kremlin de placer cette guerre dans une continuité historique, et donc une question vitale de survie pour la Russie ? Comment le gouvernement russe parvient-il à inscrire cette guerre dans une continuité historique ? Et comment ce récit permet au pouvoir de vendre cette « opération spéciale » comme vitale ?
Le Kremlin utilise de manière intensive des symboles historiques comme la victoire de l’URSS dans la Grande Guerre patriotique et le ruban de Saint George pour renforcer un sentiment de continuité historique et de survie nationale. La célébration du 9 mai, date marquant la victoire sur le nazisme, est devenue un élément central de la mémoire collective en Russie et un outil puissant pour légitimer le pouvoir actuel.
Le recours à ces symboles sert plusieurs objectifs. Premièrement, il renforce l’idée d’une continuité historique qui lie les exploits passés à la situation actuelle. En inscrivant la lutte contre le nazisme dans une longue tradition de défense de la patrie, le Kremlin crée un cadre narratif où chaque génération doit se battre pour la survie et la grandeur de la Russie. Cette continuité historique est utilisée pour justifier les actions présentes du gouvernement, en les présentant comme une extension logique des sacrifices et des victoires passées.
Le gouvernement russe parvient à inscrire la Grande Guerre patriotique dans cette continuité historique en utilisant des récits et des commémorations qui exaltent le patriotisme et le devoir envers la nation. Les médias d’État, les discours officiels, et les événements publics mettent en avant des histoires héroïques de la guerre, tout en établissant des parallèles avec les défis actuels. Le ruban de Saint George, un symbole de bravoure militaire, est largement utilisé dans ces commémorations pour évoquer le sacrifice et le courage des générations passées.
Un exemple important de cette stratégie est le « Régiment des immortels », une initiative de commémoration où les citoyens russes portent des portraits de leurs ancêtres qui ont combattu pendant la Grande Guerre patriotique. Cette pratique a commencé comme une initiative populaire louable, visant à honorer les sacrifices personnels des familles pendant la guerre. Cependant, elle a rapidement été instrumentalisée par le gouvernement pour renforcer le narratif officiel. Le « Régiment des immortels » est devenu un événement national, largement diffusé et soutenu par l’État, symbolisant l’unité et la continuité de la nation à travers les générations.
Pour promouvoir l’idée de réconciliation entre les Blancs et les Rouges, la Russie met en avant des figures de tout bord, de Pierre le Grand à Staline, ayant participé à la grandeur de l’État russe. Cette tentative de créer une mémoire commune vise à renforcer l’unité nationale en valorisant des contributions diverses à l’histoire russe.
En utilisant ces récits, le pouvoir parvient à vendre l’ « opération spéciale » en Ukraine comme une lutte vitale et existentielle similaire à celle de la Grande Guerre patriotique. Le gouvernement présente cette opération comme nécessaire pour défendre la Russie contre des menaces extérieures, souvent en qualifiant les adversaires de fascistes ou de nazis, exploitant la charge émotionnelle et historique de ces termes. Cette rhétorique vise à mobiliser le soutien populaire en évoquant un ennemi commun et en rappelant les sacrifices nécessaires pour protéger la nation.
La narration officielle utilise également des figures héroïques et des symboles historiques pour créer un sentiment d’urgence et de légitimité. En reliant l’opération actuelle à des moments glorieux de l’histoire russe, le Kremlin cherche à galvaniser le public et à justifier ses actions. Cela permet de présenter les interventions militaires comme des actes de défense patriotique, indispensables à la survie et à la grandeur de la Russie.
En résumé, le Kremlin mobilise des symboles historiques centraux pour inscrire ses actions dans une continuité historique, légitimant ainsi l’ « opération spéciale » en Ukraine comme une lutte vitale et existentielle. En utilisant des récits de bravoure et de sacrifice, y compris des initiatives comme le « Régiment des immortels », le gouvernement instrumentalise la mémoire historique et espère ainsi renforcer la légitimité de ses actions présentes.
L’Occident est souvent comparé à un diable perverti en croisade contre le monde russe et les valeurs traditionnelles. Peut-on considérer ce discours de guerre de civilisation comme le cœur de la justification de la guerre et le principal discours auprès des partenaires internationaux, en opposition aux valeurs occidentales perçues comme post-modernistes et perverties ?
Le discours de guerre de civilisation est effectivement au cœur de la justification de la guerre par le Kremlin et constitue un élément central de sa rhétorique auprès des partenaires internationaux. Ce narratif oppose le monde russe, défenseur des valeurs traditionnelles, à un Occident perçu comme décadent, perverti et engagé dans une croisade contre la Russie.
Le Kremlin présente l’Occident comme un adversaire menaçant les valeurs morales, religieuses et culturelles russes. Cette opposition est souvent formulée en termes de protection contre une « perversion » occidentale, où les valeurs post-modernistes, les droits LGBTQ+, et le sécularisme sont vus comme des menaces existentielles pour la société russe. Cette rhétorique vise à mobiliser le soutien intérieur en invoquant un ennemi commun qui cherche à déstabiliser et à corrompre les fondements traditionnels de la Russie.
À l’international, cette notion est utilisée pour rallier des alliés et des partenaires qui partagent des préoccupations similaires concernant les valeurs traditionnelles et le conservatisme. La Russie se présente comme un bastion contre l’impérialisme culturel occidental, trouvant un écho favorable auprès de nombreux pays qui se sentent également menacés par l’influence occidentale. Par exemple, la Russie établit des partenariats avec des nations du Moyen-Orient et d’Afrique en mettant en avant une solidarité basée sur la défense des valeurs traditionnelles contre le libéralisme occidental.
Cette stratégie est particulièrement efficace dans des régions où les critiques de l’Occident sont courantes et où les gouvernements cherchent des alternatives à l’influence occidentale. En se positionnant comme le défenseur des valeurs traditionnelles et en dénonçant l’Occident comme un ennemi commun, la Russie parvient à tisser des alliances stratégiques et à renforcer sa position sur la scène internationale.
Cependant, il est crucial de noter que cette rhétorique sert également à masquer des ambitions géopolitiques plus pragmatiques. En insistant sur une guerre de civilisation, le Kremlin justifie ses actions militaires et politiques comme des mesures de défense nécessaires contre une agression occidentale. Cela permet de légitimer des actions qui pourraient autrement être perçues comme des agressions injustifiées.
En résumé, le discours de guerre de civilisation est un élément central de la justification de la guerre par le Kremlin. En opposant le monde russe aux valeurs occidentales perçue comme perverties, cette rhétorique mobilise le soutien intérieur et forge des alliances internationales basées sur la défense des valeurs traditionnelles. Cependant, elle masque également des motivations géopolitiques plus pragmatiques visant à renforcer l’emprise du régime actuel sur la société et de combattre l’isolement de la Russie sur la scène mondiale voulu par l’Occident.
Pour le départ vers les Balkans, vous expliquez dans votre article, « 1876, Les Routes de la Croisade slave » publié en 2008, que les Serbes étaient présentés comme « des frères de la même foi et du même sang ». Est-ce le cas des Ukrainiens dans leur ensemble, ou uniquement des russophones de l’est ?
En 1876, l’idée de la croisade slave pour soutenir les Serbes se basait sur la notion de fraternité de la même foi et du même sang, unissant les peuples slaves sous une identité commune et une cause partagée. Cette idée de fraternité slave s’étendait au-delà des Serbes pour inclure tous les Slaves orthodoxes, perçus comme membres d’une grande famille culturelle et religieuse.
Pour ce qui est des Ukrainiens, le discours officiel russe contemporain tend à étendre cette notion de fraternité à l’ensemble du peuple ukrainien, et non uniquement aux russophones de l’est. Selon ce narratif, les Ukrainiens sont considérés comme les « petits frères » faisant partie intégrante d’une nation russe élargie partageant une histoire, une culture et une foi communes. Cette vision soutient l’idée que les Ukrainiens et les Russes forment un seul et même peuple issu de la « Rus’ de Kiev » médiévale, artificiellement divisés par des frontières politiques et des interventions extérieures.
Cependant, dans la pratique, cette idée de fraternité se manifeste de manière plus complexe. Le Kremlin met particulièrement l’accent sur les régions de l’est de l’Ukraine, où la population russophone est plus nombreuse et où les liens culturels avec la Russie sont plus prononcés. Ces régions sont souvent présentées comme des bastions de la culture et de l’identité russes, en opposition aux régions occidentales de l’Ukraine, perçues comme plus influencées par l’Occident et plus nationalistes.
Le discours officiel russe soutient que les Ukrainiens dans leur ensemble devraient reconnaître leur appartenance à la grande famille russe. Toutefois, il y a une différenciation dans la manière dont cette fraternité est appliquée, avec une attention particulière portée aux russophones de l’est, considérés comme les plus fidèles à cette identité partagée.
En résumé, bien que le discours officiel russe prétende que tous les Ukrainiens font partie de la même famille que les Russes, cette notion de fraternité est souvent plus fortement mise en avant pour les russophones de l’est. Cette approche permet au Kremlin de justifier ses actions en Ukraine en invoquant des liens historiques et culturels profonds, tout en cherchant à minimiser les différences et les aspirations indépendantistes au sein de la population ukrainienne.
En 1876, alors que la Serbie est en guerre avec l’Empire Ottoman, est lancée la croisade slave en soutien au peuple serbe. Les volontaires russes se sont mobilisés sous l’influence du panslavisme et de la presse naissante en Russie. Aujourd’hui, Moscou semble peiner à recruter des volontaires pour le départ vers l’Ukraine. Est-ce parce que ce terrain n’est plus favorable à une propagande similaire ? Quelles sont les composantes de ce terrain favorable ? Est-il plus propice pour les populations en difficulté dans les républiques à forte minorité de l’est russe que pour les Russes des métropoles de l’ouest ?
On peut difficilement appeler « volontaires » les contractuels recrutés par l’armée russe aujourd’hui. La comparaison entre 1876 et aujourd’hui permet cependant de faire ressortir la spécificité des rapports entre État et société dans la Russie actuelle. En 1876, la mobilisation des volontaires russes pour soutenir les Serbes en guerre contre l’Empire Ottoman a été largement influencée par le panslavisme et la presse naissante en Russie. Cette croisade slave s’appuyait sur une forte idéologie de solidarité entre les peuples slaves et une presse capable de galvaniser le soutien populaire pour la cause serbe. Ces volontaires s’engageaient par idéalisme, l’attrait pour l’exotisme jouait un rôle important. Certains voulaient simplement changer de vie.
Aujourd’hui, la situation en Ukraine est incomparable pour plusieurs raisons :
Premièrement, la société russe actuelle est beaucoup plus sécularisée, individualiste et âgée que celle de la fin du XIXe siècle. Après 70 ans de communisme, la Russie a connu une profonde transformation de ses valeurs, avec un niveau de sécularisation comparable à celui de la Chine. Le sentiment d’une mission religieuse ou idéologique commune est moins présent, ce qui rend plus difficile la mobilisation autour d’une cause nationale ou internationale.
Deuxièmement, la stratégie de propagande actuelle diffère de celle de 1876, qui n’était pas orchestrée par l’État mais par la presse, les intellectuels panslaves, et diverses associations issues de la société civile naissante, caritatives à l’origine, mais qui se politisent rapidement (les Comités slaves). C’était un mouvement d’« en bas », au sens où il n’était pas suscité par l’État ; le panslavisme avait toujours un côté transgressif et révolutionnaire qui suscitait la méfiance des autorités. C’était aussi tout simplement une société très différente,essentiellement rurale mais en proie à une modernisation explosive. La situation aujourd’hui diffère du tout au tout. Le Kremlin maintient une distance entre la vie quotidienne des citoyens et la réalité de la guerre en Ukraine qui ne suscite pas un engouement populaire. La propagande contemporaine vise d’ailleurs à minimiser l’impact de la guerre sur la population civile, en insistant sur le fait que tout continue normalement, et que seule une « opération spéciale » est en cours. Cette approche démobilise plutôt qu’elle mobilise la population. Le pouvoir se méfie de tout activisme non suscité par les autorités, même lorsqu’il est patriotique.
Troisièmement, le terrain de recrutement est également différent. Les régions en difficulté, notamment les républiques à forte minorité de l’est russe, sont souvent plus propices à la mobilisation de volontaires pour des raisons économiques et sociales. Les incitations financières et les avantages pour les familles des combattants peuvent être attrayants pour les populations vivant dans des zones économiquement sinistrées. En revanche, les Russes des métropoles de l’ouest, relativement plus prospères et sécularisés, sont moins susceptibles de répondre à ces appels.
En résumé, la difficulté de Moscou à recruter des « volontaires » pour l’Ukraine résulte de plusieurs facteurs : une société plus sécularisée et individualiste, une stratégie de propagande qui minimise l’impact de la guerre sur la vie quotidienne, et un terrain de recrutement différent où les incitations économiques jouent un rôle crucial. Les populations des régions en difficulté sont plus réceptives à ces appels, contrairement aux habitants des grandes villes de l’ouest du pays.
La spécialiste Françoise Daucé parle d’une militarisation de la société russe depuis le début de la guerre en Ukraine. Ce phénomène est-il réellement nouveau ? Doit-on parler d’une remilitarisation de la société par rapport à une démilitarisation depuis la perestroïka ? Comment cette militarisation se manifeste-t-elle dans l’imaginaire collectif ?
Le phénomène de militarisation de la société russe depuis le début de la guerre en Ukraine n’est pas entièrement nouveau, mais il représente plutôt une remilitarisation par rapport à la période de relative démilitarisation qui a suivi la perestroïka. Après l’effondrement de l’Union soviétique, la Russie a traversé une phase de démilitarisation et de réorientation vers une économie de marché et des valeurs plus occidentales.
Cependant, depuis les années 2000, il y a eu des signes de remilitarisation progressive de la société russe, avec des jalons tels que la célébration de plus en plus grandiose du 9 mai, jour de la victoire sur le nazisme. Les enfants portant des tenues militaires de la Seconde Guerre mondiale lors des festivités du 9 mai en sont un exemple symbolique. Cette remilitarisation a pris une dimension plus marquée avec l’annexion de la Crimée en 2014 et s’est intensifiée avec la guerre en Ukraine.
Cette militarisation se manifeste de plusieurs manières dans l’imaginaire collectif. Tout d’abord, à travers l’usage intensif des symboles de la Grande Guerre patriotique. La victoire de l’URSS sur le nazisme est un élément central de l’identité nationale russe contemporaine, et les symboles associés, comme le ruban de Saint George, sont omniprésents dans les commémorations et les discours officiels. Ces symboles sont utilisés pour renforcer l’idée que la Russie doit rester forte et prête à se défendre contre les menaces extérieures.
Ensuite, le Régiment des Immortels est un autre exemple clé de cette militarisation. Cette initiative a commencé comme un mouvement populaire pour commémorer les soldats de la Seconde Guerre mondiale, mais a rapidement été instrumentalisée par l’État pour renforcer le narratif de continuité historique et de patriotisme. Les défilés du Régiment des Immortels, où des citoyens portent les portraits de leurs ancêtres ayant combattu, sont devenus des événements majeurs, soulignant l’importance de la mémoire militaire dans la société russe.
La militarisation se manifeste également à travers le discours officiel et les médias, qui mettent l’accent sur les sacrifices nécessaires pour défendre la patrie. Les critiques de l’armée sont sévèrement réprimées, et les lois contre la diffusion de « fausses informations » sur l’armée servent à contrôler le narratif autour de la guerre en Ukraine. Cette atmosphère de contrôle et de surveillance contribue à renforcer une culture de respect et de vénération pour les forces armées.
Enfin, la militarisation de la société se reflète dans les politiques éducatives et les programmes pour la jeunesse. Les cours de formation militaire dans les écoles, les camps de jeunesse paramilitaires, et les initiatives pour inculquer des valeurs patriotiques aux jeunes générations montrent l’effort du Kremlin pour intégrer la militarisation dans le quotidien des citoyens dès le plus jeune âge.
En résumé, la militarisation de la société russe depuis la guerre en Ukraine représente une remilitarisation par rapport à la période post-perestroïka. Cette militarisation se manifeste dans l’imaginaire collectif à travers l’usage intensif des symboles de la Grande Guerre patriotique, des initiatives comme le Régiment des Immortels, le discours officiel et les politiques éducatives, renforçant un sentiment de devoir patriotique et de préparation constante à la défense de la patrie.
Beaucoup d’analystes ont vu dans le lancement de Luna 25 vers la Lune le 11 août un pied de nez aux Occidentaux et aux sanctions, qui semblent dès lors inefficaces puisque l’assemblage d’une fusée nécessite les mêmes pièces qu’un missile militaire. Pensez-vous qu’il faut y ajouter la réactivation de la supériorité du système soviétique/russe par la conquête spatiale ? Comment son échec a-t-il pu être admis ou masqué aux/ par les Russes ?
Le lancement de Luna 25 vers la Lune le 11 août a été largement perçu comme un défi lancé aux sanctions occidentales et une démonstration de la capacité de la Russie à maintenir ses programmes technologiques et spatiaux malgré les pressions économiques internationales. Ce projet spatial symbolise non seulement la résilience technologique de la Russie, mais aussi une volonté de réactiver la supériorité du système soviétique/russe en matière de conquête spatiale.
L’assemblage de la fusée Luna 25 nécessite des pièces et des technologies qui sont similaires à celles utilisées pour les missiles militaires, ce qui démontre la capacité de la Russie à continuer à produire du matériel de pointe malgré les sanctions. En relançant son programme spatial, la Russie cherche à rappeler les succès de l’ère soviétique, notamment les réalisations en astronautique avec des figures emblématiques comme Konstantin Tsiolkovski et Sergueï Korolev (1907-1966), le fondateur du programme spatial soviétique. Cette démarche vise à raviver la fierté nationale et à affirmer la place de la Russie en tant que leader dans la conquête spatiale.
Cependant, le lancement de Luna 25 n’a pas été sans difficulté. Son échec, bien que potentiellement embarrassant, a été géré de manière à minimiser l’impact sur la perception publique. Les médias russes contrôlés par l’État ont souvent omis de rapporter les aspects négatifs ou les ont relativisés, en se concentrant plutôt sur les aspects positifs du programme spatial russe. Dans de nombreux cas, des informations sur l’échec sont soit occultées, soit présentées de manière à souligner les défis techniques et les efforts pour les surmonter, plutôt que l’échec en lui-même.
La propagande officielle utilise plusieurs stratégies pour masquer ou admettre les échecs de manière acceptable pour le public. D’une part, les réalisations passées et les succès intermédiaires sont amplifiés, créant un contexte dans lequel chaque tentative, même infructueuse, est perçue comme une étape vers un objectif plus grand. D’autre part, l’idée que les sanctions et les pressions extérieures sont à l’origine des difficultés est fréquemment évoquée, déplaçant ainsi la responsabilité des échecs sur des facteurs externes plutôt que sur des inefficacités internes.
En résumé, le lancement de Luna 25 est à la fois un symbole de défi aux sanctions occidentales et une tentative de raviver la gloire passée du programme spatial soviétique/russe. Malgré son échec, la manière dont cet événement est géré par les médias et les autorités russes permet de maintenir un narratif positif, soulignant la résilience et la détermination de la Russie à poursuivre ses ambitions spatiales. Cela montre aussi la capacité du Kremlin à manipuler l’information pour contrôler la perception publique et minimiser les impacts négatifs des échecs techniques.
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Eurasia Peace
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