Amérique centrale

Entretien avec Gilles Bataillon – Pouvoir, violence et démocratie en Amérique centrale

Publié le 15/08/2022
43 min de lecture
Par Anaïs Jacquin
Entretien

Gilles Bataillon, est sociologue, directeur d’études à l’EHESS (École des Hautes Etudes en Sciences Sociales). Il est spécialiste des sociétés latino-américaines contemporaines, de l’action armée, des mouvements sociaux et des processus de démocratisation. Il a mené de longues enquêtes de terrain, notamment au Nicaragua et au Guatemala, auprès de groupes armés indigènes et dans le contexte des transitions post-conflit. Gilles Bataillon travaille principalement sur les formes de violence armée en contexte latino-américain, guérillas et contre-insurrections (notamment en Amérique centrale), la construction du pouvoir par la violence, l’émergence de régimes démocratiques à partir des années 1980 et leurs remises en causes par les expériences néo-populistes et la violence prosaïque. Ses dernières parutions scientifiques sont : « Les inédits de Claude Lefort. Jalons d’une œuvre de pensée » (2024), Po&sie, (2024), « Les néo populismes latino-américains, éléments d’une analyse politique », (2024) Amérique latine, Politique, Sociétés, Histoire, n° 4-5 (2024), « Action politique et Politique dans l’œuvre de Claude Lefort », Politika 1 , et « Guatemala la chasse aux démocrates », Esprit, octobre 2025.

 

Monsieur Bataillon, merci de nous accorder cet entretien. Pour commencer, pourriez-vous présenter ainsi que présenter vos axes de recherche et les thématiques que vous abordez actuellement dans vos travaux ?

Cela fait maintenant un peu plus de quinze ans que je suis professeur à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). J’y occupe une chaire intitulée « Les formes du politique en Amérique latine aux XXe et XXIe siècles ». J’ai commencé à m’intéresser à la politique en Amérique latine un peu par hasard, à une époque où je faisais de l’ethnologie tout à fait classique, sur ce qu’on appelle les systèmes de charges : c’est-à-dire les formes que prenait le gouvernement traditionnel dans certaines communautés indiennes au Chiapas, notamment chez les Tzotziles et les Tzeltales. Je me suis intéressé à ce qui se passait au au Nicaragua, et plus précisément au sort fait à un groupe d’Indiens, les Miskitus, qui occupait une position très particulière puisqu’ils occupaient près d’un tiers du territoire national. Ils étaient à peine 100 000 habitants sur une population nicaraguayenne de plus de trois millions à l’époque. À la différence du reste des Nicaraguayens, ils n’étaient pas catholiques : ils s’étaient convertis à la religion morave au moment de l’incorporation de la Mosquitia au Nicaragua. Les Nord Américains, alors, ne voulaient pas qu’il y ait un autre Belize en Amérique centrale, car ce Belize aurait contrôlé une voie d’eau transocéanique – le Rio San Juan, le fleuve frontalier avec le Costa Rica par lequel passaient de petits vapeurs transportant les migrants en route vers la Californie pour y prospecter de l’or.

J’ai donc travaillé sur la manière dont la révolution avait traité ces Indiens, rétifs à l’emprise hispanique, et qui s’étaient littéralement reconstitués en se convertissant au protestantisme morave. C’était en quelque sorte des petits systèmes républicains dès le début du XXe siècle. Et dès les années 1960, ils avaient développé un mouvement d’affirmative action qui rappelle beaucoup le mouvement des droits civiques des Noirs aux États-Unis. De la même façon que les églises baptistes avaient joué un rôle fondamental dans ce mouvement aux États-Unis, l’Église morave jouait un rôle comparable dans la montée en force d’une revendication ethnique, centrée sur « le droit à avoir des droits » et à être traités dignement par les autorités nicaraguayennes. Celles-ci avaient une vision profondément raciste de ces populations indigènes, vision qui n’a jamais cessé, les considérant comme des « sauvages » et des bandits de grand chemin, car tout au long des XVIIe et XVIIIe siècles, ils avaient été les alliés de la flibuste contre la couronne espagnole.

Je me suis donc intéressé à cette dynamique et j’ai cherché à comprendre pourquoi ces populations s’étaient révoltées contre une révolution qui prétendait — ce sont les mots du ministre de l’Intérieur de l’époque, Tomas Borge — les faire passer « du communisme primitif au socialisme scientifique ».

Et pour reprendre les terminologies soviétiques, ils étaient d’une certaine façon un « peuple puni », suspecté d’alliance avec l’impérialisme aux yeux du nationalisme nicaraguayen. Et donc, de fil en aiguille, je me suis demandé : qu’est-ce que c’est que cette révolution sandiniste qui les persécute ?

En 1983, après deux premiers articles sur la situation des Miskitus, j’ai écrit un article qui cherchait à comprendre ce qu’était réellement la révolution sandiniste : « Nicaragua, de la tyrannie à la dictature du parti totalitaire » 2 . La tyrannie, c’était le régime de Somoza, renversé par la révolution de 1979. La dictature du parti totalitaire était celle du Front sandiniste de libération nationale (FSLN). Je mobilisais pour penser la construction d’un parti-État à vocation totalitaire dans la région des notions proposées par Cornelius Castoriadis et surtout par Claude Lefort, duquel j’étais très proche.

Comme j’avais été accusé par un certain nombre de gens, pas très malins, de vouloir m’enrôler dans la croisade de Reagan contre les sandinistes, ce qui n’était absolument pas mon intention, je me suis retrouvé en conflit avec mon directeur de thèse, Jacques Soustelle, qui pensait m’attirer dans ce genre de campagne.

C’est aussi ce qui m’a conduit à vouloir comparer les situations de guerres civiles : d’un côté, celle du Nicaragua, où il y avait eu une révolution grâce à une alliance très large — allant des sociaux-chrétiens, des conservateurs, des libéraux indépendants jusqu’aux marxistes-léninistes du Front sandiniste — contre un régime qui avait duré plus de quarante ans, une tyrannie assez classique en Amérique latine. Et, de l’autre, comment, contre ce régime révolutionnaire qui s’instaura en 1979, était apparue une contre-révolution paysanne. Une contre-révolution qui ressemblait, pour prendre un exemple français, davantage à la chouannerie qu’à la Vendée ; ou, pour prendre un exemple mexicain, au soulèvement paysan des années 1920-1930 contre la révolution déchristianisante.

Je voulais aller plus loin, comparer. Je me disais : on peut aussi rapprocher la situation nicaraguayenne ce qui se passe au Salvador et au Guatemala, où des guérillas marxistes-léninistes affrontent un pouvoir militaire. Avec une différence majeure toutefois : au Guatemala, une partie de la population indienne s’était mobilisée aux côtés de l’une des guérillas – l’Armée guérillera des pauvres (EGP) – et cette population avait été prise dans un conflit dont elle était devenue la principale victime. Ce conflit a ainsi fait près de deux cent mille morts entre le milieu des années soixante-dix et le milieu des années quatre-vingt.

C’est dans ce contexte que j’ai commencé à travailler sur les phénomènes politiques en Amérique centrale. Parallèlement, j’avais écrit, à la demande de François Furet, un premier article pour la Fondation Saint-Simon sur la fin des régimes militaires. Pourquoi ces régimes s’effondraient-ils ? Pourquoi les militaires rentraient-ils dans leurs casernes, comme on disait à l’époque, laissant place à des gouvernements civils élus démocratiquement ? C’était une nouveauté : il n’y avait plus de fraude électorale, et une véritable incertitude démocratique apparaissait. On ne savait pas d’avance qui allait l’emporter. Et c’était souvent des partis jusque-là exclus du jeu politique par les militaires ou par les partis conservateurs qui voyaient soudain l’un des leurs accéder à la présidence. Du coup, j’ai commencé, si j’ose dire, à travailler à trois échelles en parallèle, ce que je n’ai cessé de faire depuis. D’abord des analyses à l’échelle latino-américaine – par exemple mes derniers travaux sur les populismes, dont un article récent que j’ai publié dans une revue que j’ai lancée avec d’autres, Amérique latine : politique, société, histoire. Ensuite, des recherches plus centrées sur un pays, comme une série d’essais que j’ai consacrés au Nicaragua. Enfin, des études relevant davantage de la microsociologie ou de l’anthropologie politique, par exemple mes travaux sur la guérilla miskitue et sur les transformations internes à la société miskitue. Aujourd’hui, comme le Nicaragua m’est interdit – parce que j’ai publié des textes qui déplaisent au gouvernement – je travaille plutôt sur le Guatemala. À la fois sur la trajectoire d’un président démocrate, Bernardo Arevalo, fils de Juan José Arevalo qui avait renversé le vieux dictateur Ubico en 1944, élu récemment à la surprise générale et qui tente de rétablir un État de droit. Mais aussi sur le rôle des organisations indiennes, qui se définissent désormais comme mayas, dans la défense du suffrage face aux contestations après l’élection d’Arevalo il y a deux ans. Et j’explore aussi l’émergence d’une nouvelle façon de se concevoir comme Indien : non plus en termes locaux, dispersés en des communautés pensées comme indépendantes les unes des autres, mais en s’identifiant collectivement à l’ethnie maya, à un « monde maya ». Ce monde est mis en relation avec l’Antiquité maya, les grandes civilisations classiques mésoaméricaines qui ont connu leur apogées entre le 1 er et 9ème siècle de notre aire, civilisations prestigieuses, qui confèrent une forte légitimité symbolique aux Indiens mayas d’aujourd’hui. C’est, pour reprendre une expression de Weber, une affirmation nouvelle d’un « honneur ethnique », qui s’adosse à un passé qui jusque-là n’avait jamais été revendiqué de cette manière.

En bref, je travaille à la fois sur des sujets qu’on pourrait qualifier d’ethnologiques et sur d’autres qui relèvent davantage de l’analyse politique ou de la sociologie politique. Parallèlement à cela, parce qu’il m’a beaucoup inspiré et que j’ai eu la chance d’être proche de lui, je m’occupe aussi de l’édition des papiers posthumes de Claude Lefort. Je réfléchis beaucoup à ce qu’il a apporté à la pensée politique et j’ai écrit plusieurs textes sur son œuvre, un travail que je continue en parallèle à mes travaux américanistes.

En ce sens, j’ai sans doute le profil assez classique des enseignants de l’École des hautes études : une spécialité « à géométrie variable », oscillant entre des disciplines dont les contours paraissent très rigides mais qui, dans la pratique, le sont beaucoup moins. D’ailleurs, je ne vois pas de séparation très nette entre certaines formes d’histoire, de sociologie ou d’anthropologie. Prenez Les caractères originaux de la société féodale de Marc Bloch : est-ce un texte d’histoire, de sociologie historique ou d’anthropologie ? Je ne saurais le dire, mais il parle tout autant aux historiens qu’aux sociologues ou aux anthropologues.

Quand vous évoquez le Nicaragua, vous évoquez un « continuum guerrier » où, au fond, plusieurs acteurs — révolutionnaires ou contre-révolutionnaires — partagent les mêmes visions du monde. Comment peut-on les identifier ? Sur quelle base — tant idéologique que religieuse — ces différents acteurs se construisent-ils et se développent-ils les uns par rapport aux autres ?

Pour essayer de comprendre cela, il faut tracer un cadre plus large. Il faut se défaire d’une idée héritée de Weber : dans un de ses textes les plus célèbres, Weber explique que l’État détient le monopole de la violence légitime. En Amérique Latine, les choses étaient et sont encore dans certains pays toutes autres. Il y avait l’idée que le social, livré à lui-même, c’était l’anarchie et la barbarie, et que pour le structurer, il fallait imposer un ordre d’en haut. Il était donc considéré comme légitime d’utiliser la violence. Et les personnes ayant voix au chapitre pour discuter de ce qui constituait des mesures politiques légitimes, des lois applicables, n’étaient pas simplement les parlementaires élus.

Comme l’a très bien décrit le sociologue nord-américain Charles Anderson au milieu du XXᵉ siècle, il y avait de multiples « concurrents pour le pouvoir ». Il employait un vocabulaire inspiré de Talcott Parsons pour dire que quiconque dispose d’une ressource de pouvoir et peut s’imposer ou gêner ses concurrents dans les échanges entre agents sociaux est un « concurrent pour le pouvoir ». Parmi ces acteurs, l’Église catholique était, d’une certaine manière, le groupe qui avait le dernier mot sur la légitimité de l’ordre du monde. C’était un peu la clé de voûte de l’ordre social : si l’Église déclarait qu’un régime était corrompu, il n’avait guère de chances de durer. Par contre, si l’Église appuyait un régime, cela lui donnait une légitimité. C’étaient aussi les militaires qui se prétendaient les incarnations — ce qui parfois était vrai — des héritiers des armées d’indépendance, et qui avaient une espèce de véritable pouvoir modérateur, parfois reconnu dans les constitutions, comme au Brésil ou au Pérou, où en cas de trouble, l’armée devait remettre de l’ordre. C’étaient les grands propriétaires fonciers, et, au fur et à mesure de la modernisation des pays, venaient s’ajouter de nouveaux acteurs : les syndicats ouvriers, les syndicats d’employés, les maires de grandes villes, des partis politiques. Et tous ces acteurs discutaient, négociaient. Mais dans ces discussions et ces négociations, les épreuves de force étaient légitimes : le lock-out pour les patrons, qu’il s’agisse des propriétaires de mines ou de grandes entreprises agricoles, mais aussi la violence. On s’insurgeait, on prenait les armes, on faisait ce qu’on appelait un pronunciamento on se prononçait et on disait : « voilà, nous avons la capacité de déclencher la guerre, donc entrons en négociation ! ». Telle mesure que vous voulez prendre, il ne faut pas la prendre, et on arrivait à des arrangements. C’est ce jeu socio-politique qui modela l’histoire de l’Amérique latine, de l’indépendance aux années 50-60, et tout spécialement les guerres civiles entre conservateurs et libéraux en Amérique centrale.

Au Nicaragua, Somoza, le fondateur de la dynastie qui régna des années 1930 à 1979, s’était imposé comme ça. Il y avait des guerres entre conservateurs et libéraux. Il faisait partie d’une faction libérale, il devint le chef de la garde nationale et il s’imposa ainsi. Sandino, lui, était un libéral dissident qui ne voulait pas d’accord avec les conservateurs et entra en lutte avec lui. Il affirmait vouloir l’éviction de l’appui américain au groupe de Somoza et ce faisant la fin de leur présence au Nicaragua. Dans ce jeu d’affrontements entre libéraux et conservateurs, il apparaissait comme normal de faire venir les libéraux ou les conservateurs des pays voisins pour soutenir sa cause.

On parle toujours de l’impérialisme américain, nord-américain, mais par exemple Porfirio Diaz, le dictateur détrôné par la révolution mexicaine en 1910, a largement appuyé les dictateurs libéraux qui avaient pris le pouvoir à la fin du XIXᵉ siècle en Amérique centrale contre les conservateurs. Et ces derniers ont alors cherché l’aide des Américains. De la même façon, Sandino, dans sa guerre contre Somoza et l’infanterie de marine américaine, reçut l’aide de « patriotes », comme on disait à l’époque, d’Amérique centrale, mais aussi du Mexique révolutionnaire.

Le jeu de concurrents pour le pouvoir avait la capacité de faire place à de nouveaux acteurs. On élargissait le cercle de la négociation, et on ne disait jamais à des puissances établies : « vous êtes obsolètes, vous ne représentez plus personne, on ne vous prend plus en compte ».

Pourtant quatre pays ont sorti un certain nombre d’acteurs du jeu. La révolution mexicaine, où le parti conservateur a été éliminé de la scène politique, et la révolution bolivienne de 1952. La révolution cubaine va faire la même chose en 1958-1959. Mais la différence, c’est qu’elle va créer un régime d’inspiration totalitaire en s’alliant avec le bloc soviétique, et qu’il va y avoir une persécution qui ne cessera jamais contre les opposants. L’élimination d’une partie des concurrents avait été tolérée au Mexique et en Bolivie, et n’avait mobilisé que des acteurs mexicains et boliviens. A Cuba, les choses sont différentes : les élites ont peur d’une mainmise du monde soviétique, on est en pleine guerre froide latino-américaine, et plus encore les Etats Unis qui réagissent très vivement. Dorénavant l’aide extérieure à des groupes armés qui tentent de prendre le pouvoir n’est plus tolérée, à l’inverse de ce qui avait prévalu peu avant en Amérique centrale. Il y eut une dernière exception, la révolution nicaraguayenne de 1979, où une faction des sandinistes, alliée à d’autres composantes de l’opposition à Somoza, reçut un appui considérable du Venezuela, du Panama et du Costa Rica et à la toute fin de Cuba.

Ainsi au Costa Rica, lors de la révolution démocratique en 1948 : il y eut une légion des patriotes caraïbes qui appuyèrent les Costariciens, tels certains Guatémaltèques, qui avaient participé au renversement d’Ubico et à l’élection d’Arévalo en 1944.

Avec la révolution cubaine, s’imposa l’idée d’une guerre à mort entre les partisans du camp occidental et ceux du camp soviétique, dont Cuba était la tête de pont en Amérique latine. Là, les choses changèrent : nombre de guérillas, furent appuyées à des degrés divers par Cuba. Ce fut le fameux slogan de Guevara : « Créer un, deux, trois Vietnam » dans la Sierra Maestra et dans toute l’Amérique latine . Cette stratégie du foco, le « foyer de guérilla » fut un échec magistral et fut une invention qui ne tint pas compte de la façon dont s’était déroulée la révolution cubaine. Celle ci ne fut possible que grâce à l’alliance de toutes les factions contre le dictateur, qui apparut comme quelqu’un qui bloquait le jeu politique. Et dans de telles situations, comme cela avait été le cas avec Porfirio Díaz au Mexique, la lutte armée et le fait d’éjecter du système apparut comme légitime.

La révolution cubaine a eu un impact assez important. Comment le Front sandiniste se construisit-il ? Sur quelle logique, sur quel discours le Front se développe-t-il, jusqu’à la révolution de 1979 ? Y eut-il une progression, une évolution au sein du gouvernement ?

Oui, il y eut une évolution. Dans les années 1960, le FSLN joua la stratégie du foco, ses militants essayèrent de créer des maquis avec un appui des Cubains. Ce fut un échec total, et ils ne commencèrent à avoir du succès que vers le milieu des années soixante-dix. À ce moment, ils étaient divisés en trois tendances, férocement antagonistes.

Un des dirigeants de la tendance dite « prolétaire », Jaïme Wheelock, était menacé de mort par Tomas Borge, un des leaders de la tendance « guerre populaire prolongée ». Et il y avait une tendance dite « tercériste » qui, devant les échecs répétés du Front, comprit qu’il fallait reprendre le vieux jeu des guerres entre conservateurs et libéraux. Ils cherchèrent à s’allier avec les conservateurs qui avaient tenté plusieurs coups de force armés contre Somoza, avec l’aide des Costariciens. Fort de cette nouvelle stratégie, ils devinrent le pole dominant au sein du FSLN en recevant une aide du Venezuela, de Panama et du Costa Rica et en toute fin de Cuba.

D’une certaine façon, les terceristes changèrent complètement leur discours : le socialisme n’était plus à l’ordre du jour. Ils s’allièrent avec toutes les factions politiques opposantes à Somoza — des socio-chrétiens, des libéraux indépendants ayant rompu avec le Parti libéral nationaliste de Somoza, jusqu’aux jeunes entrepreneurs, et même au vieux parti conservateur divisé en multiples familles rivales. Ils reçurent la bénédiction de l’Église. Dès lors, ils appellèrent à former un gouvernement pluraliste, à pratiquer l’économie mixte, et avoir un gouvernement non aligné. Et lorsque Somoza fut renversé, c’est ce programme qui fut mis en place.

Si les sandinistes n’avaient pas la majorité au gouvernement, il adoptèrent pourtant très vite une rhétorique où tout non-sandiniste était considéré comme un contre-révolutionnaire. Un document connu sous le nom de « document des soixante-douze heures », des directives étudiées par les cadres du parti en août, quelques semaines après le triomphe du 19 juillet, posa les choses très nettement. Il y était écrit que, « la vieille tactique d’alliance était caduque. Qui n’était pas sandiniste était un contre-révolutionnaire ».

Les sandinistes invitèrent tous les gens qui avaient participé au mouvement anti-tyrannique à intégrer le Front. Ceux qui s’y refusèrent furent conspués comme autant de nostalgiques du somozisme. Le Front phagocyta le nouvel État et se constitua en parti-État, exactement comme l’avait fait Castro dans les années 1959-60. Les Nicaraguayens ne saisirent pas vraiment ce qui se passait car la société n’était pas démocratique et fonctionnait sur le modèle des concurrents pour le pouvoir. Les sandinistes apparurent comme des concurrents un peu plus brutaux que les autres. On les perçut comme « des Somoza de gauche », mais qui allaient in fine laisser certaines marges au monde entrepreneurial et à un certain nombre d’associés rivaux, qui seraient en situation de vassaux, tout en conservant une certaine autonomie. On assista à la mise en place de l’image d’un peuple en lutte contre ses ennemis, qui étaient forcément des alliés de l’impérialisme. Et le Front mobilisa la figure de Sandino — Sandino, qui avait toujours été un nationaliste assez classique, jamais un socialiste. Il fut d’ailleurs traîné dans la boue par l’Internationale communiste dans les années 30, comme un nationaliste petit-bourgeois. On transforma l’image de Sandino « héros anti-américain », en une manière de précurseur du socialisme.

Toutes ces personnes qui avaient été rejetées par les sandinistes, et étaient victimes de cette polarisation, comment s’unifièrent-elles ?

C’est le discours des sandinistes qui les unifia : le « qui n’est pas avec le Front est un contre-révolutionnaire ». Contra qui était un sobriquet infamant au début, devint une image de ralliement. Le phénomène fut un peu à l’image de la façon dont les Noirs américains retournèrent l’appellation « Black », qui était très discriminante, en quelque chose de positif. Les gens qui composèrent la contre-révolution, la Contra, venaient de milieux complètement hétérogènes.

Il y eut des paysans qui avaient été favorables à la révolution et qui avaient créé les MILPAS – en résonance avec le nom du champ de maïs en espagnol – l’acronyme de « milicias populares antisomozistas ». Ces milices se transformèrent très vite en milices populaires antisandinistes.

Qui étaient ces paysans ? C’étaient des petits et moyens producteurs qui avaient soutenu une faction du Front et qui espéraient que la réforme agraire distribue des terres, démantèle les grands domaines et donne des crédits aux petits et moyens producteurs. Or, la révolution eut un projet agraire à rebours de leur souhait, celui de créer un capitalisme d’État agraire, pour réaliser une accumulation primitive sur le dos de la paysannerie afin de financer une industrie naissante.

Il y eut aussi les Miskitus, auxquels la direction du Front avait promis une reconnaissance de droits culturels et fonciers, qui furent accusés de « plan séparatiste ». Et il y eut enfin des gens qui avaient été alliés des sandinistes et qui se retrouvèrent eux aussi accusés d’être des contre-révolutionnaires.

Un des premiers accusés fut d’ailleurs un social-chrétien qui avait fondé la Commission permanente des droits de l’homme, José Esteban Gonzalez. Il avait critiqué les sandinistes pour avoir pratiqué des exécutions sommaires au lendemain de la victoire, et avait réclamé la mise en place d’un État de droit.

Beaucoup de jeunes, au moment où avait été mis en place le service militaire patriotique obligatoire au début des années 1980, qui ne voulurent pas servir dans l’armée sandiniste, partirent en exil et certains rejoignirent la Contra.

Ce fut parallèlement aux accords régionaux de paix de 1987 que l’opposition armée, s’unifia dans une même organisation, la « Résistance Nicaraguayenne », qui appuya la candidature de Violeta Barrios de Chamorro, la femme d’un très grand journaliste d’opposition à Somoza, dont l’assassinat avait déclenché l’alliance de tous les secteurs opposés à Somoza. Doña Violeta, comme l’appelle les Nicaraguayens, qui avait été membre du premier gouvernement révolutionnaire (1979-1980), fut la candidate de l’opposition et remporta les élections de 1990 haut la main. Mais longtemps, l’opposition civique fonctionna de façon désarticulée par rapport à l’opposition armée.

Comment cette opposition, assez hétérogène au sein de la Contra a-t-elle pu aboutir à un projet politique ? Que s’est-il passé après la défaite électorale du Font sandiniste en 1990 ? Quelles options politiques autour de Violeta Barrios de Chamorro ont-elles prévalu ?

Voyons un peu secteur de l’opposition par secteur de l’opposition et prenons tout d’abord le cas des Miskitus. Il existait des traditions démocratiques au sein de l’église morave, du fait de la structure du protestantisme. Si vous lisez L’éthique protestante et le capitalisme de Weber, vous remarquerez qu’il analyse autant les liens entre protestantisme et républicanisme que ceux entre protestantisme et capitalisme. Les Miskitus avaient des habitudes de décision collégiale, héritées des pratiques de l’église morave, qui avaient été un temps suspendues pendant la guerre avec un dirigeant de la guérilla, Steadman Fagoth qui se prenait pour une sorte de reviviscence du dernier roi Miskitu à la fin du XIXème siècle.

La guerilla miskitue organisa une gigantesque assemblée des guérilleros et des représentants des communautés exilées au Honduras. Dans un premier temps : on vota pour décider si on continuait ou pas la guerre. L’option de continuer la guerre l’emporta. Vint dans un deuxième temps, un autre vote pour élire un nouvel état-major. C’est cette assemblée qui a élu une petite dizaine de personnes pour constituer le nouvel état-major qui allait diriger la guerre. On assista à un mouvement du même ordre au sein de la Contra paysanne hispanophone. Ses dirigeants auto-proclamés qui s’étaient mis en surplomb des paysans et étaient, pour certains, d’anciens militaires liés à Somoza, furent écartés, et de nouveaux leaders furent élus.

Lorsqu’en 1987 des accords de paix régionaux furent signés, les différents gouvernements durent rétablir les libertés suspendues en raison de l’état de guerre et le gouvernement sandiniste fut obligé de se plier à cette injonction. Parallèlement le Costa Rica et le Honduras qui avaient des gouvernements démocratiquement élus depuis 1948 pour le premier et 1982 pour le second durent accepter que leurs territoires ne servent plus de bases d’appui et de sanctuaires aux guérillas opérant au Salvador, au Guatemala ou au Nicaragua.

Ainsi, les groupes armés — aussi bien la Contra antisandiniste que les révolutionnaires guatémaltèques ou salvadoriens — furent contraints d’entrer dans un jeu de négociation. Il faut se souvenir qu’il y avait déjà eu, en 1982, des élections démocratiques au Salvador, et ensuite en 1984 au Guatemala. A l’inverse le Nicaragua avait connu des élections truquées et non démocratiques en 1984. À partir de 1987, toute la presse d’opposition, qui avait été interdite ou confisquée, ainsi que les radios privées fermées, purent fonctionner à peu près normalement. Il y eut une effervescence démocratique et on se mit à réfléchir sur le rôle de la violence. On accepta de constater que la violence de ces guerres n’avait mené à rien. Les acteurs armés s’étaient souvent transformés en contre-Etats brutaux, autoritaires et peu respectueux des droits des populations qu’ils prétendaient représenter et défendre. On jugea que la violence n’était plus un moyen de mettre en forme la société, et qu’il fallait passer par d’autres modalités d’action.

C’est là qu’eut lieu la conversion aux idées démocratiques. Toute une série d’intellectuels — sociologues, écrivains, poètes, historiens — les frontières disciplinaires et professionnelles sont très poreuses en Amérique centrale, se convertirent aux idéaux démocratiques au cours des années 1980. Il faut citer un homme : un immense sociologue guatémaltèque, Edelberto Torres Rivas, l’un des pères de la théorie de la dépendance. Au milieu des années 1970, il était assez partisan des thèses foquistes et insurrectionnalistes, mais il fit le constat suivant: « Tout cela ne mène à rien, il faut revenir à d’autres voies politiques. » Il a d’ailleurs été ensuite un des instigateurs d’un grand mouvement démocratique qui, en 2015, au Guatemala, par une mobilisation massive, a mis fin à la présidence d’Otto Pérez Molina, pour des faits de corruption.

Toute une série de cadres intellectuels, de cadres politiques, découvrirent les thématiques démocratiques à partir du milieu des années 1980 jusqu’au milieu des années 1990. Et vous avez néanmoins aujourd’hui en Amérique centrale — à l’exception du Guatemala et du Costa Rica avec des tas de problèmes – des régimes incontestablement non démocratiques, totalitaire au Nicaragua, une dictature autoritaire au Salvador avec Bukele, un régime qui flirte avec des thématiques autoritaires au Honduras, et en même temps dans l’ensemble des pays centraméricains une conscience civique, un grand nombre d’ONG, des journaux indépendants, des mouvements féministes, des mouvements ethniques, qui tous se définissent par rapport à des thématiques démocratiques.

Le paradoxe, c’est qu’il y a une tension absolument formidable entre ces gouvernements autoritaires ou totalitaire et une conscience collective de plus en plus démocratique.

Et concernant les Contras, quelle influence avaient les États-Unis sur cette opposition ? Pourrait-on considérer certains groupes armés comme des proxys, c’est-à-dire des groupes agissant dans l’ intérêt d’une puissance étrangère, ou est-ce que ce serait une lecture trop polarisante et un peu trop simpliste  ?

C’est une lecture que l’on retrouve dans les théories de l’action collective, notamment dans les théories de Mancur Olson et chez les gens partisans de la théorie de la mobilisation des ressources. Pour simplifier, ces derniers avancent qu’il y a de véritables entrepreneurs en mouvements sociaux ou en grandes causes et que le ressort de leur « engagement » est tout autant le fait que c’est une profession – donc avec des bénéfices individuels – que la défense d’idéologie ou et la recherche de biens collectifs. Ces théories ont une part de vérité et quelque chose de très simpliste. Elles sont souvent utilisées pour délégitimer certains acteurs.

C’est la théorie des agents provocateurs ou de l’argent étranger qui finance les mouvements insurrectionnalistes. Ainsi Somoza a largement dénoncé le fait que les sandinistes recevaient un appui matériel du Venezuela, du Panama, du Costa Rica et de Cuba. Cet appui matériel a certes joué un rôle mais ce n’est pas ce qui a fait la révolution sandiniste. C’est le fait qu’en se refusant à toute négociation, Somoza a agglutiné les oppositions. Pas seulement ces appuis matériels de pays latino-américains, loin de là !

Et de la même façon, qu’est-ce qui a fait surgir la Contra ? La Contra surgit au départ avec des gens qui étaient profondément déçus – le mot est faible – et se sentaient bafoués dans leur honneur. Quand les Américains décidèrent de les appuyer, ils le firent dans des circonstances très particulières et de façon très circonspecte, nullement inconditionnelle.

Jeane Kirkpatrick, l’ambassadrice de Reagan à l’ONU, eut des discussions avec les sandinistes. Et les discussions portaient sur les points suivants — ce sont des faits connus aujourd’hui et révélés à l’époque dans la presse. A l’époque, lors d’un entretien du Monde avec Jane Kirkpatrick, absolument stupéfiant, elle affirma peu ou prou ceci : « si les sandinistes optent pour un communisme à la yougoslave ou à la chinoise, c’est à dire sans projet d’expansion régionale, ils sont libres de faire ce qu’ils veulent. Les États-Unis acceptent d’avoir perdu le Nicaragua, mais il n’est pas question qu’ils appuient de quelconques mouvements révolutionnaires en Amérique centrale et moins encore dans l’ensemble de l’Amérique latine ».

Les sandinistes, pensant que de toute façon les États-Unis allaient intervenir contre la révolution — ce qui n’était absolument pas à l’ordre du jour tant que Carter était au pouvoir — soutinrent massivement le Front Farabundo Martí au Salvador qui croyait que la corrélation des forces était la même qu’au Nicaragua et qu’ils l’emporteraient sans tarder. Or, il n’y avait absolument pas d’alliance entre l’Église, le gros de la bourgeoisie et les mouvements révolutionnaires marxistes-léninistes. La situation était la même au Guatemala.

Un slogan qui tenait de la prophétie auto-réalisatrice était alors très en vogue en Amérique centrale : « Hier le Nicaragua, aujourd’hui le Salvador, demain le Guatemala ». Les guérillas se lancèrent dans une stratégie insurrectionnaliste qui échoua faute de forces suffisantes. On pense même que les Cubains ont à un moment promis des armes au Guatemala, et qu’il y avait probablement des pistes d’atterrissage préparées pour cela, les hautes terres centrales du pays pour réceptionner ces armes — mais elles n’ont jamais été livrées, probablement à cause de négociations avec les Nord Américains qui menacèrent les Cubains d’intervention directe à leur encontre.

Revenons à la Contra ! Au début de ce soulèvement, les paysans n’avaient pas d’armes ou très peu : ils avaient leurs armes de chasse et quelques armes récupérées, mais c’était tout. Pourtant, il y avait une large population prête à les soutenir. Et lorsque les Nord Américains intervinrent — alors même que les sandinistes avaient bien fait comprendre qu’ils ne voulaient pas cantonner la révolution au Nicaragua et qu’il fallait étendre le mouvement pour mettre l’impérialisme en difficulté — ils armèrent la Contra, c’est à dire différents noyaux de guérilleros contre-révolutionnaires qui pratiquaient des embuscades et des assassinats sélectifs contre des cadres sandinistes ou de proches du Front. Comme le rappelle un ancien ministre nicaraguayen, Henri Ruiz, aujourd’hui aux arrêts domiciliaires du fait de la décision de l’actuel dirigeant du Nicaragua Daniel Ortega son ancien compagnon d’arme : « Quand la Contra s’est soulevée, il n’y avait pas assez d’armes pour le nombre de gens qui voulaient les prendre. »

C’est-à-dire qu’il y avait vraiment un rejet massif, par une grande partie de la paysannerie des zones centrales du pays, du modèle de capitalisme d’État agraire qu’on leur proposait. De la même façon au Guatemala et au Salvador, lorsque les paysans –indiens au Guatemala, métis au Salvador- se mobilisèrent et se soulevèrent derrière les groupes armés, il y avait un désir profond d’en finir avec un monde pétri d’injustices et, pour certains, la croyance en une possible société socialiste à l’image de Cuba, qui était perçue avant tout comme une société plus juste. Et c’est ce qui a poussé les gens à se lancer dans la lutte armée.

Que les appuis extérieurs aient joué à certains moments et qu’on le leur ait fait miroiter pour mobiliser les gens, c’est sûr, mais ce n’est pas ça qui a permis aux gens de tenir dans la durée. Ce qui leur a permis de tenir, c’est une foi dans une possible victoire, une identification à une cause qui donnait sens à leur vie et enfin, devant les horreurs de la guerre, un sens du martyr. D’ailleurs, quand la Contra n’a plus reçu d’appuis des Etats Unis, elle a continué à opérer. Mais ce qui est très vrai, c’est que les Américains n’ont jamais voulu donner une autonomie stratégique à la Contra. S’ils l’avaient fait, ils auraient immédiatement fourni des armes antiaériennes pour permettre la sanctuarisation d’un territoire, ce qu’ils se sont bien gardés de faire.

On observe une constante tout au long de la guerre froide : les Américains avaient la spécialité de faire des promesses et de ne pas les tenir et de toujours agir, en fonction de leurs intérêts immédiats, ce avec un cynisme et une immoralité totale à l’égard de ceux qu’ils encourageaient à se soulever. Cela commença en Hongrie en 1956, où les insurgés se virent promettre des armes qu’ils n’ont jamais reçues.

Et en Amérique centrale, quand les Américains ont jugé qu’ils pouvaient finalement s’accommoder avec les sandinistes et qu’ils avaient mis suffisamment affaibli les sandinistes, ils ont abandonné la Contra.

Vous évoquiez au début de cet entretien ce basculement, cette absence désormais de revendication politique ou cette évolution chez les acteurs étatiques. Pouvez-vous expliquer davantage à quel moment ce basculement s’est produit ? Vous parliez de la floraison de guérillas d’inspiration castriste au lendemain de la révolution cubaine — créer un « un, deux, trois Vietnam » dans la Sierra Maestra. Tous ces mouvements avaient l’idée de créer des sociétés à l’image de la société cubaine, et la théorie du foco — la théorie la plus fausse théorisée par Guevara et largement diffusée par Régis Debray — s’est révélée un échec partout.

Tous ces mouvements armés prétendaient contrôler un territoire, créer une armée révolutionnaire et établir des embryons de société nouvelle sur des portions du territoire où apparaîtrait un homme nouveau, socialiste. Ce fut le projet des guérillas dans les années 60 : des Tupamaros uruguayens, de Mariguela au Brésil, du MIR au Chili, des jeunesses péronistes d’une autre manière, et d’autres mouvements au Pérou. Il y eut la même chose en Colombie et bien évidemment en Amérique centrale. Le seul pays où ces mouvements ne reçurent pas d’appui des Cubains fut le Mexique, car il y avait un accord entre le Mexique et Cuba : Cuba ne soutenait pas de mouvements de guérillas au Mexique et le Mexique maintenait des relations diplomatiques avec Cuba. Il y avait même une liaison aérienne entre Mexico et Cuba.

Toutes ces guérillas croyaient en un socialisme aux couleurs du castrisme. Le seul mouvement qui a été un peu différent a été le Sentier lumineux au Pérou.

Le Sentier lumineux, comme les FARC, a commencé comme un mouvement visant la construction du socialisme, mais tous deux sont entrés en interaction avec le narcotrafic et en sont devenus parties prenantes. Ils étaient implantés dans des zones où l’on produisait de la pâte base avec la coca et à partir celle-ci de la cocaïne, et ils prélevaient une partie des bénéfices sur ces opérations. Ils se transformèrent ensuite en acteurs qui contrôlaient le trafic de drogue dans les territoires où ils opéraient. Le Sentier lumineux fut défait par l’armée au cours d’une guerre extrêmement cruelle, et surtout parce que son dirigeant Abimaël Guzman fut capturé par la police à Lima.

Quant aux FARC, elles se sont peu à peu installées dans ce que Daniel Pecaut — un excellent connaisseur de la Colombie — a appelé « une guérilla sans fin ». Elles n’ont plus eu d’autre but que de survivre comme organisation armée, prédatrice, vivant des revenus du trafic de drogue et contrôlant certains territoires pour maintenir cette activité. Quand un accord de paix a été signé entre celles-ci et le gouvernement colombien, il restait un problème auquel on a pas trouvé de solution : quid des activités liées au narcotrafic ?

Une partie de ces groupes armés a refusé un accord de paix et a poursuivi cette activité, perpétuant une « guérilla sans fin » et le contrôle de certaines ressources. Avec le boom de la consommation de cocaïne aux États-Unis, puis en Europe, un marché s’est développé. Les producteurs et chefs de cartels colombiens, initialement puissants, ont subi de lourds coups de la police et de l’armée colombienne, appuyés par les Américains via le DEA.

Les transporteurs mexicains, initialement faibles, sont alors devenus très puissants : les cartels colombiens ont éclaté en micro-cartels, et les transporteurs sont montés en puissance, constituant une série de monopoles rivaux face aux petits détaillants. Au Mexique, certains se sont mis à produire des métas amphétamines ou de l’opium pour faire de l’héroïne. Ces acteurs naguère soumis au pouvoir politique du PRI ont vu celui-ci perdre sa toute puissance avec l’élection de gouverneurs issus des rangs de l’opposition puis en 2000 d’un président venu d’un parti d’opposition. C’est tout un système de transaction entre l’État mexicain et les monde du narco trafic qui s’est trouvé déséquilibré au profit des narcos.

Au Mexique comme en Colombie, les narcos ont très vite voulu contrôler des territoires, souvent dans des zones sous-administrées. Il faut souligner que les territoire où se sont implantés les narcos étaient des zones en marge de la présence étatique : en Colombie bien évidemment les zones de colonisation agraire ; au Mexique, le Sinaloa, certains coins du Michoacán, le nord du pays De la même façon, certains groupes de narcos se sont implantés dans les bidonvilles et les zones d’habitat précaire au Brésil : là aussi, il n’y a pas de forte présence des autorités étatiques. Ces acteurs donnent du travail et imposent un certain nombre de régulations minimales, mais ils n’ont pas d’ambition politique autre que : « laissez-nous régner comme nous voulons dans les territoires que nous contrôlons et laissez-nous contrôler tous les commerces illicites que nous souhaitons ». Ce n’est pas un projet politique comparable aux projets socialistes des guérillas foquistes. Ce. basculement s’est fait au moment de l’explosion du marché de la cocaïne dans les pays centraux, les États Unis et l’Europe.

Pour conclure, j’aimerais poser une double question. Vous décrivez la politique de Daniel Ortega au Nicaragua comme totalitaire : comment est transmis aujourd’hui ce passé du vingtième siècle au Nicaragua ? Quelle place occupe-t-il encore, y compris au sein des familles ? Comment se remémore-t-on cet héritage ? Et de manière plus générale, pensez-vous que ces différentes expériences révolutionnaires ont laissé un impact sur les sociétés actuelles d’Amérique latine et centrale ?

Le régime politique que Daniel Ortega a mis en place à son retour au pouvoir en 2007 est incontestablement totalitaire. Il n’est parvenu à emporter les élections présidentielles avec moins de 50% de suffrages, que grâce à un arrangement ad hoc avec son principal concurrent, un ex président libéral, Arnoldo Aleman condamné pour corruption. Il s’est entendu avec lui pour réformer le système électoral et mettre la main sur l’institution organisant les élections. Il a ensuite truqué toutes les élections suivantes. Aujourd’hui son régime ressemble à celui de Ceaucescu en Roumanie à la fin des années 1980, le régime d’une dynastie totalitaire avec des traits ubuesques. Après la tentative de soulèvement démocratique de 2018, brutalement réprimée, les groupes de choc sandinistes et la police ont tiré avec des armes de guerre sur des manifestants désarmés, le régime a méthodiquement emprisonné tous les opposants, les politiques comme les représentants de la société civile et les membres du clergé catholique. Ceux-ci ont ensuite été expulsés et déchus de leur nationalité. Il n’y a plus de figures visibles de l’opposition. La seule institution indépendante est l’Église catholique qui fait le gros dos. C’est dire qu’aujourd’hui la population vit dans la terreur et la survie au jour le jour. Pour autant Ortega garde un nombre conséquent de partisans représentant 20 à 25% de la population. Ce sont à la fois des gens ayant été sandinistes dans les années 1980 et qui sont membres de l’appareil d’État ou de ses multiples organisations de masse et des opportunistes, comme le milieu entrepreneurial qui brille par son cynisme. Il faut aussi comprendre que le plus gros de la population nicaraguayenne est né après les années 1980, et que toute autre évocation que celle des sandinistes des années de la révolution est impossible dans l’espace public.

L’héritage des ces années dans l’ensemble des pays de l’isthme est très paradoxal. C’est à la fois une violence devenue prosaïque avec des taux d’homicides un temps proches des pays en guerre et une insécurité qui empoisonne la vie des gens ordinaires, plus spécifiquement dans les zones urbaines, tout particulièrement au Salvador jusqu’à la mise au pas du pays par Bukele, mais aussi au Honduras et au Guatemala. Si les bandes de jeunes délinquants, les maras, sont emblématiques de cette violence, on ne saurait dissocier cette violence de phénomènes de corruptions multiples qui vont de la collusion des autorités et d’une partie de la société civile avec le monde du narcotrafic, comme à toute une série d’autres activités illégales, notamment d’activités minières où des concessions sont données moyennant pots de vin aux autorités.

Mais c’est aussi un sentiment nouveau du « droit à avoir des droits » qui n’a jamais été aussi fort et qui a conduit à la destitution d’un président corrompu au Guatemala en 2015 puis à l’élection d’un démocrate comme Bernardo Arevalo au Guatemala en 2023. C’est une incontestable aspiration à la démocratie et à la paix civile. Mais cette aspiration à la mise en place de gouvernements démocratiques, au respect des libertés fondamentales est contrecarrée par ce que les Guatémaltèques ont justement dénoncé comme des « pactes de corruption » entre le monde du crime organisé et une partie des élites politiques. Celles-ci sont presque partout plus préoccupées d’obtenir des prébendes que du soucis du bien commun. Parallèlement s’est faite jour l’idée que le recours à la violence n’est plus légitime et que les conflits sociaux et politiques doivent trouver d’autres formes d’expression. Les exemples les plus frappants ont été les manifestations pacifiques de 2018 au Nicaragua et celles de 2015 et de 2023 au Guatemala. De même, si les manifestants érigèrent des barricades en 2018 au Nicaragua, et bloquèrent les routes, ils ne choisirent pas l’action armée.

Il faut constater pour finir que la mémoire des années de guerres internes est loin d’être une mémoire partagée. Elle ne fait pas l’objet d’un consensus et les débats un peu apaisés sont souvent difficiles. Chaque groupe politique cultive sa propre mémoire héroïsant certains moments et en en oubliant méthodiquement d’autres. Les violences sont trop souvent perçues comme le fait des actions de l’adversaire.

La violence est trop fréquemment pensée comme ayant été défensive : contre la violence structurelle des classes possédantes pour les uns ou contre la subversion communiste pour les autres. Sauf dans les groupes féministes, il n’y a que rarement l’idée que la violence fut un habitus partagé par l’ensemble des groupes socio-politiques et qu’il faudrait réfléchir à posteriori systématiquement sur la légitimité de certaines formes de recours à la violence.

Si des commissions de la vérité ont vu le jour au Guatemala et au Salvador, il n’y en pas eu au Nicaragua. Et dans les deux premiers de ces pays, leurs conclusions sont loin d’être partagées par de larges secteurs de la société. Les intellectuels ayant fait leurs des convictions démocratiques peinent parfois pour certains à réexaminer les années de guerre. De ce point de vue là les sciences sociales centraméricaines, qui ont peu de moyens pour mener leurs recherches, tout comme les sciences sociales des pays centraux, qui en ont infiniment plus, ont incontestablement un rôle civique à jouer. Il est urgent de se mettre à accepter d’examiner dans toutes leurs complexités les différents moments qui vont des années 1960 à l’époque contemporaine. C’est ce qu’ont commencé à faire de façon admirable et courageuse des intellectuels et des chercheurs dans différents pays centraméricains. Il appartient à leurs pairs d’autres pays de les appuyer dans ces travaux.

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