Entretien avec Julien Vercueil – Sanctions et isolement économique de la Russie

Julien Vercueil est économiste de formation, et travaille au sein du CREE-Inalco à l’analyse de la trajectoire macroéconomique de la Russie, dans le contexte de son insertion internationale et de la guerre d’invasion qu’elle a déclenchée en Ukraine. Il a par ailleurs une production scientifique centrée autour de questions plus théoriques, liées aux approches institutionnalistes et évolutionnaires : Russie, espace post-soviétique, Eurasie, BRICS. Il a publié récemment deux textes destinés au grand public, l’un sur l’économie russe intitulé « la résilience de la Russie » publié dans la revue La vie des idées du Collège de France, l’autre sur les BRICS+, intitulé « Quatre scénarios d’évolution pour le groupe des BRICS + », publié par Futuribles.
Entretien a retrouver dans le dossier Russie, isolée sur la scène internationale ?
Question d’introduction : Pourriez-vous nous donner un aperçu de vos recherches actuelles concernant la Russie, au sein du Centre de recherche Europes-Eurasie ?
Économiste de formation, je travaille au sein du CREE-Inalco à l’analyse de la trajectoire macro-économique de la Russie, dans le contexte de son insertion internationale et de la guerre d’invasion qu’elle a déclenchée en Ukraine. J’ai par ailleurs une production scientifique centrée autour de questions plus théoriques, liées aux approches institutionnalistes et évolutionnaires, que je m’efforce d’appliquer à mes terrains de recherche – Russie, espace post-soviétique, Eurasie, BRICS. J’ai publié récemment deux textes destinés au grand public, l’un sur l’économie russe intitulé « la résilience de la Russie » publié dans la revue La vie des idées du Collège de France, l’autre sur les BRICS+, intitulé « Quatre scénarios d’évolution pour le groupe des BRICS+ », publié par Futuribles.
Entretien a retrouver dans le dossier https://eurasiapeace.org/publications/russie-isolee-sur-la-scene-internationale
Dans votre article “Le moment politique de l’économie russe”, publié en 2015 dans la Revue Défense Nationale, vous décrivez la Russie comme étant rentrée dans un “moment politique” avec l’annexion de la Crimée, c’est-à-dire une situation ou le système économique et système social doivent s’adapter à une situation politique précise. Il semblerait que la Russie soit à nouveau dans un “moment politique” avec la guerre russo-ukrainienne. Ainsi, quel est l’impact économique du “moment politique” enclenché en février 2022, dans la prolongation de l’annexion de la Crimée ?
La Russie n’est jamais vraiment sortie de cette logique particulière entamée en 2014, au cours de laquelle les impératifs politiques se sont imposés face au raisonnement économique. La décision, prise par Vladimir Poutine de manière assez solitaire selon toutes les apparences, de tenter d’envahir militairement l’Ukraine en est une illustration : il était alors déjà évident, pour tout analyste russe ou occidental correctement informé, que ses conséquences économiques seraient très défavorables à la Russie. Nonobstant, cette décision a été prise. C’est donc bien que les logiques non économiques – ici, un raisonnement combinant des considérations de politique intérieure et de politique internationale, associées à un fond idéologique panrusse – l’ont emporté. En résumé, le moment politique se prolonge et s’approfondit en Russie : le président a réussi à persuader une partie non négligeable de sa population que les sacrifices économiques et humains qu’elle subit pour prolonger la guerre d’invasion de l’Ukraine en valent la peine.
En sanctionnant économiquement la Russie dès le début du conflit Ukrainien, l’Union Européenne entendait “provoquer l’effondrement de l’économie russe” (extrait du discours du 1er mars 2022 du ministre Bruno Le Maire). Cependant, on observe au 1er trimestre 2024 une croissance de 5,4% pour la Russie qui semble donc déjouer les pronostics. Quelle est votre appréciation de la situation ?
Cette expression maladroite du ministre français de l’économie illustre bien la difficulté d’apprécier correctement les conséquences économiques d’un conflit de cette ampleur. L’effondrement a été tout près de se produire mars et début avril 2022. A ce moment, le système financier a été en proie à une série de chocs dont il aurait pu ne pas se relever, ce qui aurait plongé l’activité économique russe dans une dépression qui aurait pu durer assez longtemps. Il n’en a rien été, pour trois raisons principales :
La fermeture partielle du système financier aux échanges avec le reste du monde, décidée par la Banque centrale de Russie – avec l’imposition d’un contrôle des changes sévères, qui a par exemple temporairement interdit l’accès des particuliers à leurs avoirs en devises déposés en Russie – et prolongée, paradoxalement, par les sanctions occidentales qui ont déconnecté une partie du système financier russe du reste du monde en débranchant de grandes banques publiques russes du système SWIFT -, ce qui a tari les fuites de capitaux provoquées par l’entrée en guerre. C’est la décision présidentielle d’entrer en guerre, et non les sanctions, qui ont mis en danger mortel l’économie de la Russie.
Les mesures anti-crises prises par les autorités financières russes vis-à-vis des banques en difficulté. Le risque était que le doute se développe sur la solvabilité d’acteurs systémiques. Le soutien public a permis que ce doute soit cantonné et ne se propage pas.
L’effet d’aubaine constitué par la flambée des prix des hydrocarbures, principale source de revenus d’exportations de la Russie, provoquée par l’incertitude sur les marchés mondiaux suite à la guerre en Ukraine. Pour des raisons évidentes de sécurité énergétiques, mais aussi parce que certains pays, comme la Hongrie, ont joué de leur proximité avec la Russie, l’UE a été relativement lente à se dégager de l’emprise russe en termes de livraisons d’hydrocarbures. Dans l’intervalle, les entreprises russes ont eu le temps de réorienter leurs livraisons et d’apprendre à contourner certaines sanctions. La rente prélevée par la Russie sur l’Europe a donc pu continuer comme avant, ce qui a permis d’alimenter les caisses de l’État et de soutenir la valeur du rouble. Depuis, la croissance s’est d’abord rétablie en 2023, pour se consolider fin 2023-début 2024 dans un contexte inflationniste. Compte tenu des bonnes perspectives de croissance dont bénéficiait la Russie avant la décision d’entrer en guerre, on peut dire que le conflit et les sanctions ont, ensemble, fait perdre à ce jour deux années de croissance à la Russie. S’en tenir à cela relèverait toutefois d’une analyse incomplète, puisqu’on ne tiendrait pas compte des pertes humaines (près de 90000 morts, pour un total de plus de 350000 pertes au combat d’après le ministère de la défense britannique), de l’émigration temporaire ou permanente (plusieurs centaines de milliers de personnes actives de niveaux de qualification divers), et de la réorganisation forcée de l’économie russe, qui s’est tournée massivement vers une production militaire sans valeur ajoutée sociale et qui a fortement perdu en variété, et une érosion de la qualité tant de la production que du management, éléments qui ne sont pas immédiatement traduits dans les chiffres de PIB.
Depuis le début de la guerre russo-ukrainienne, les banques commerciales russes n’alimentent plus leurs sites en données et le service des douanes russes a cessé de publier régulièrement ses données commerciales. Du fait de cette rétention d’information, comment dimensionner réellement l’impact de la guerre et des sanctions sur l’économie russe ? Dans ce contexte sensible, comment obtenir des données précises ?
Il faut abandonner l’idée que nous pouvons obtenir des données précises sur l’économie de la Russie. La qualité des données se dégrade avec la mainmise d’un régime qui glisse chaque jour davantage sur la pente conduisant au totalitarisme. Toutefois, si l’on est un peu astucieux, on peut trouver des indications qui permettent de dégager des tendances utiles à l’analyse. Par exemple, les « étourderies » de certaines entreprises, d’organismes publics ou les déclarations publiques de responsables politiques sont des sources d’information qui, lorsqu’elles peuvent être recoupées, sont intéressantes, et dans certains cas peuvent être utilisées.
Quelques semaines après le déclenchement du conflit en Ukraine, l’Union Européenne a pris la décision de s’orienter vers une réduction de sa dépendance aux hydrocarbures russes à 90% d’ici 2024, alors que 45% de ses importations de gaz naturel provenaient de la Russie en 2021 : comment la Russie en a-t-elle finalement été impactée ? L’Union Européenne a-t-elle atteint cet objectif ?
L’impact de la décision de l’UE est considérable : les opérateurs russes ont dû revoir de fond en comble leur stratégie. Ceux qui ont pu le faire à temps ont tiré leur épingle du jeu. Les autres sont en difficulté : Gazprom, qui a bénéficié de la très forte hausse des prix fin 2021 et 2022, a engrangé des bénéfices record durant ces années. Mais sa dépendance structurelle à l’Union Européenne et au transport par gazoducs l’handicape désormais fortement. Cette observation illustre le fait que, en tant que moloch d’État, l’entreprise a toujours manqué de vision stratégique. Les résultats qu’elle a publiés pour l’année 2023 sont très mauvais. En revanche, les pétroliers se sont révélés plus agiles et ont su réorienter leurs livraisons.
Quels ont été les résultats concrets des sanctions financières imposées par l’Union Européenne sur les banques russes, notamment du fait de leur exclusion du système SWIFT ?
Jusqu’en 2014, ces banques se refinançaient essentiellement en dollars sur les marchés internationaux. Cela leur donnait l’occasion de prélever une rente d’intérêt car les taux débiteurs étaient nettement plus faibles que les taux créditeurs sur leurs placements en Russie. Une telle manne était certes commode mais avait l’inconvénient de créer un « risque de change » : si la banque centrale cessait de viser la stabilité du taux de change comme objectif principal, le déclin tendanciel du rouble pouvait provoquer à l’occasion de décrochages des problèmes de solvabilité pour les banques car leurs revenus étaient majoritairement libellés en roubles. L’annexion de la Crimée, le soutien aux milices séparatistes du Donbass entrées en guerre contre les autorités ukrainiennes et les premières sanctions occidentales ont coïncidé avec l’amorce d’un changement structurel d’objectif de la politique monétaire, annoncé de longue date par la Banque centrale : la stabilité du taux de change a cédé le pas au ciblage d’inflation. Associée à la chute brutale des prix du pétrole, cette coïncidence a conduit à une forte crise de change fin 2014 et une récession en 2015. Depuis, les banques russes se sont efforcées de dédollariser leur endettement. Leur débranchement en 2022 du système Swift a donc complété et accéléré ce mouvement, plus qu’il ne l’a suscité. Concrètement, la fin de l’accès à Swift oblige les banques russes à renoncer au financement du commerce extérieur et à chercher leurs sources de financements auprès d’acteurs situés en marge des marchés financiers internationaux, pourtant plus abondants et moins chers : soit en Russie même – mais le taux d’épargne y est structurellement faible -, soit indirectement par le recyclage de la rente pétrolière – ce qui remet la Banque centrale au centre du jeu -, soit auprès de sources alternatives au monde occidental, comme la Chine et l’Inde. Ceci complique la donne pour les banques russes et renchérit leur financement. Mais cela reste bien sûr possible, car les partenaires ne manquent pas pour le moment.
L’effort financier demandé par la guerre en Ukraine combiné avec la baisse des recettes énergétiques et les sanctions économiques internationales diverses, ont mené à une dépréciation historique du rouble face au dollar, de plus de 76% en 2022. Pourriez-vous nous expliquer par quels procédés les sanctions internationales peuvent impacter la valeur du rouble ? Malgré ces épisodes de forte dévaluation, le rouble a réussi à atteindre à nouveau des valeurs supérieures à celles d’avant-guerre : comment expliquer cela ?
La valeur du rouble est aujourd’hui dictée par plusieurs paramètres : le niveau du contrôle des changes exercé par la Banque centrale. Des analyses économétriques non publiées à ce jour montrent qu’il y a un changement de régime très net pour le rouble à partir du moment où la Banque centrale met en place ce contrôle. Le niveau des recettes en devises de la Russie, lui-même lié aux prix internationaux du pétrole, qui dicte les prix auxquels la Russie peut vendre son gaz, son pétrole et ses produits pétroliers à l’étranger. La confiance des résidents russes (particuliers et entreprises) envers leur monnaie, qui s’est effondrée au début de la guerre, puis a été restaurée par la politique monétaire stricte menée par la Banque centrale, et s’est ensuite à nouveau effritée. Pour bien comprendre ces phénomènes, il faut donc être attentif à leur chronologie, car plusieurs phases doivent être distinguées depuis l’entrée en guerre de la Russie. Aujourd’hui, l’inflation persiste à des niveaux relativement forts en dépit de taux d’intérêt très élevés ; le taux de change du rouble est relativement faible, en dépit de niveaux des prix internationaux du pétrole très favorables. Ces deux paradoxes apparents signalent que toutes les tensions du système financier de la Russie ne sont pas résolues, loin s’en faut.
L’instauration de barrières douanières est discutée par la Commission Européenne afin de taxer les importations de céréales en provenance de la Russie, ces produits n’étant pour le moment pas concernés par les sanctions. Dans quelle mesure les sanctions économiques européennes peuvent-elles réellement affecter les exportations agricoles russes ?
Il ne faut pas sous-estimer la capacité des acteurs économiques, russes ou pas, à s’adapter aux nouvelles règles, incitations et contraintes qui leur sont imposées. On l’a vu abondamment pour les sanctions sur le pétrole et les produits pétroliers, on le voit pour les exportations de technologies occidentales. L’important, pour qu’une sanction soit dotée d’une certaine effectivité, est que les modalités de sa mise en œuvre soient intégrées dès les premières étapes de la réflexion.
Au regard de l’évolution des relations économiques de la Russie avec les pays occidentaux, l’Union Économique Eurasiatique pourrait-elle constituer un radeau économique face aux défis globaux auxquels fait face la Russie ?
L’UEE n’a pas progressé significativement depuis 2015. L’un des intérêts théoriques possibles de recourir à cette institution aurait été d’améliorer la coordination des politiques énergétiques et financières des pays membres, ce que la Russie a toujours refusé. Dans le contexte actuel de la guerre en Ukraine, ses dispositifs permettent théoriquement de faciliter le transfert de marchandises entre le Kazakhstan, l’Arménie et le Kirghizstan, pays membres non sanctionnés, et la Russie. Mais les menaces de sanctions secondaires, qui frapperaient tout pays surpris à aider la Russie à contourner les sanctions, sont désormais prises au sérieux par les autorités de ces pays, qui savent qu’il faut garder de bonnes relations avec leurs partenaires occidentaux et ne pas insulter l’avenir.
Comment les sanctions économiques influencent-elles le quotidien des citoyens russes en termes de pouvoir d’achat et de disponibilité des biens ? De quelle manière ces multiples sanctions économiques ont-elles affecté les représentations qu’ont les citoyens russes de l’”Occident collectif” dénoncé par Poutine ?
La disponibilité des biens a été fortement affectée, au début de la période car un mouvement de panique a saisi les consommateurs russes qui ont dévalisé les étals des magasins par crainte de l’inflation et de la pénurie. Une fois cet épisode passé, ces phénomènes se sont calmés et l’inflation a été réduite, sans être résorbée puisqu’elle se situe encore aujourd’hui aux alentours de 7-8 % en rythme annuel. Comme dit précédemment, la qualité et la variété des productions ont été négativement affectées par la guerre, les sanctions et le départ de certains investisseurs. On observe donc bien quelques tensions sporadiques sur un petit nombre de biens, mais l’économie russe reste à dominante capitaliste et les acteurs économiques privés ont intérêt à trouver des solutions d’approvisionnement si la demande est là. C’est le cas en Russie et les marchés sont donc correctement approvisionnés en biens nécessaires à la satisfaction des clients.
Avez-vous observé une diversification des partenaires commerciaux de la Russie ou un changement significatif des volumes d’exportations et d’importations depuis le début du conflit ukrainien ? Les sanctions ont-elles affecté la balance commerciale de la Russie ?
Les partenaires commerciaux ne se sont pas diversifiés, mais se sont réorientés. D’Européenne, l’économie russe est progressivement devenue de plus en plus asiatique, dans ses débouchés comme dans ses fournisseurs. Un pays a émergé de manière spectaculaire : l’Inde, qui n’était qu’un partenaire sectoriel (armements, produits pharmaceutiques, un peu d’énergie), est devenu un client stratégique pour le pétrole et les produits pétroliers de Russie. Les sanctions ont donc modifié la composition géographique de la balance commerciale de la Russie, tant directement – en coupant certains flux et en obligeant la Russie à se réorienter – qu’indirectement – par les flux de contournement qu’elles ont suscité bien malgré elles, notamment par la Turquie, le Sud Caucase et l’Asie centrale.
Le 8 mai 2024, l’Union européenne a officiellement adopté un accord de “principe” pour utiliser les intérêts des 210 milliards d’euros d’avoirs russes gelés afin de soutenir l’aide militaire et la reconstruction en Ukraine. Quels pourraient être les impacts économiques à court et long terme de cette décision sur la Russie ?
Pour la Russie, il n’y a pas d’impact économique majeur à attendre d’une telle décision. C’est pour l’Ukraine, et sans doute principalement sur le terrain militaire que les conséquences attendues sont importantes. Sur le plan économique et politique, un soutien massif (en montants et en nombre de pays concernés) à la reconstruction de l’Ukraine est également crucial, si l’on veut donner une perspective d’avenir à une population traumatisée par la tentative d’invasion et les bombardements incessants sur les populations et les infrastructures civiles du pays. Trouver le moyen d’alléger le fardeau financier de cette reconstruction est donc d’une grande importance. Les actifs russes gelés par les sanctions font partie de la solution.
Quelles pourraient être les conséquences à long terme des sanctions économiques sur la croissance économique de la Russie ? Des secteurs spécifiques pourraient-ils en bénéficier, ou au contraire, difficilement se rétablir ? Quels pourraient être les gains économiques d’une sortie de crise, autant pour la Russie que pour l’Union européenne ?
Tout dépend de la politique menée en Russie même. Ce que l’on observe depuis le début de la guerre est une transformation de l’économie russe en trois temps, partiellement confondus : repli, réorientation et étatisation. Dans les conditions d’une répression accrue de toute contestation politique et d’une analyse du conflit portée par le pouvoir en place qui ne laisse aucune place à la réflexion objective mais la remplace par la propagande, l’étatisation n’est pas une bonne nouvelle pour l’économie russe à long terme. Tant que la rente pétro-gazière continuera d’affluer en Russie, elle financera l’effort de guerre d’une manière qui évite au pouvoir d’en faire porter le fardeau à la population, sauf sous la forme d’une inflation rampante. Certains signes peuvent faire penser que cette période touche à sa fin : les fonds structurels sont aujourd’hui moins facilement mobilisables que durant les deux dernières années pour limiter le déficit budgétaire. L’étatisation pourrait toucher ses limites, qui sont à la fois budgétaires et politiques. Ne resterait plus alors à Vladimir Poutine que la solution de la réorientation encore plus poussée vers la Chine, qui pour être efficace ne pourrait consister qu’en une inféodation économique – et, dans une certaine mesure, politique – à un voisin huit à dix fois plus puissant que la Russie, qui peut continuer à l’aider à tenir l’effort dans la durée. Toutefois, il n’est pas sûr, si l’économie russe connaît des difficultés croissantes à l’avenir, que Xi Jinping considère qu’il est dans son intérêt à long terme d’en supporter le fardeau, surtout si cela aggrave ses relations avec les puissances occidentales. Quant au principal secteur bénéficiaire de la guerre en Russie – le complexe militaro-industriel, il risque de se retrouver en grave difficulté si la guerre baisse en intensité, ou s’arrête. Depuis 2014, on peut donc dire que la Russie est dans une fuite en avant perpétuelle, d’un point de vue économique comme politique. Les premières sanctions économiques sur la Russie ayant commencé dès 2014 avec l’annexion de la Crimée, pourrions-nous dire que le pays était finalement préparé à ces sanctions et que le manque de surprise a amené la Russie à déjouer les pronostics de l’Ouest ? La question est pertinente pour ce qui concerne la dépendance au dollar : en effet, comme je l’ai rappelé précédemment, la dédollarisation a commencé avec l’annexion de la Crimée et ses conséquences. La Russie était donc mieux préparée en 2022 qu’en 2014 à faire face à des sanctions financières.
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