Entretien avec Jeanne Cavelier – Liberté de la presse et guerre informationnelle dans le contexte de la guerre en Ukraine

Jeanne Cavelier est journaliste de formation et a rejoint Reporters Sans Frontières (RSF) il y a 5 ans. Jeanne Cavelier est à la tête du bureau Europe de l’Est et Asie Centrale. Dans ses activités, elle est chargée de la veille quotidienne sur la zone, incluant douze anciens pays de l’URSS (sauf États Baltes).
Entretien a retrouver dans le dossier Russie, isolée sur la scène internationale ?
Pourriez-vous nous parler de vos missions actuelles au sein du Bureau Europe de l’Est et Asie Centrale et plus largement du rôle de Reporters Sans Frontières en Russie depuis 2014 ?
Je suis journaliste de formation et j’ai rejoint Reporters Sans Frontières (RSF) il y a 5 ans, à la tête du bureau Europe de l’Est et Asie Centrale. Je suis ainsi chargée de la veille quotidienne sur la zone, incluant douze anciens pays de l’URSS (sauf États Baltes). RSF s’appuie sur la presse spécialisée, les sources locales et sur un réseau de correspondants dans chaque pays. Un volet majeur de notre travail est de dénoncer et mobiliser sur certains cas ou tendances, à travers des rédactions pour le grand public. Nous menons également des démarches de plaidoyers pour faire avancer la cause de la liberté de la presse auprès de diverses parties prenantes (les États, les organisations internationales, les communautés de journalistes, les propriétaires de média, des plateformes, etc.). Les contributions pour l’évolution du droit sont aussi importantes pour RSF avec des propositions de lois sur la liberté de la presse, mais aussi des activités d’assistance pour des journalistes, de la formation et de la protection pour ceux en terrain de guerre ou en exil. Il est également possible d’engager des actions de contentieux en cas de nécessité. Depuis le début de la guerre russo-ukrainienne, RSF se mobilise fortement au travers de divers actes d’assistance et de plaidoyer. Plus largement, nous répondons aux crises à travers des solutions innovantes.
Entretien a retrouver dans le dossier https://eurasiapeace.org/publications/russie-isolee-sur-la-scene-internationale
Comment évaluez-vous la liberté de la presse aujourd’hui en Russie ? Comment expliquer la 162ème place de la Russie au classement de la liberté de la presse de Reporters Sans Frontières?
Il s’agit du score le plus bas de la Russie depuis 20 ans. Il y a 10 ans, la Russie se plaçait 148ème dans ce classement, reflétant donc bien la gravité de la situation actuelle. Depuis 2022, la Russie est tombée dans la zone rouge de la carte de la liberté de la presse de RSF. Nous classons les pays sur la base de 5 indicateurs : l’environnement de travail des journalistes, le contexte politique et légal, l’aspect économique, l’aspect socio-culturel et l’aspect sécuritaire. Dans le cas de la Russie, tous les indicateurs ont baissé et en premier lieu les indicateurs politiques et sécuritaires. En revanche, la Russie a gagné deux places dans notre classement par rapport à l’année précédente, mais cela s’explique par un effet mécanique : on constate un recul général de la liberté de la presse des pays autour de la Russie. Il n’est pas possible de faire des prospections sur l’évolution de la liberté de la presse en Russie, bien que je ne sois pas très optimiste, mais les experts des pays en question évaluent chaque année la situation à travers 130 questions pour chaque indicateur. Il y a également un monitoring constant des arrestations de journalistes dans chaque pays.
Les médias indépendants et les journalistes qui tentent de critiquer le gouvernement ou d’enquêter sur des sujets sensibles sont souvent confrontés à des pressions, des menaces, et parfois des arrestations. Ce contrôle a été intensifié avec des lois restrictives, telle que la loi du 4 mars 2022 sanctionnant la publication de ce qui serait considéré comme information mensongère sur l’armée russe, ainsi que par la fermeture de plusieurs organisations médiatiques. Le verrouillage médiatique de la Russie s’est également accru, limitant l’accès à des sources d’information internationales pour ses citoyens. Quels sont les risques encourus par les journalistes en Russie lorsqu’ils couvrent des sujets sensibles comme la corruption gouvernementale ou les violations des droits de l’homme ?
On compte aujourd’hui au moins 37 journalistes emprisonnés en Russie et deux assignés à résidence. Ces chiffres illustrent tout particulièrement les risques encourus par les journalistes. Plus globalement, il y a une chape de plomb sur tout le pays. La situation est devenue très dangereuse pour les indépendants qui sont contraints de s’autocensurer, de se cacher ou même de fuir. On constate différents types de persécutions : cela va de l’arrestation aux poursuites juridiques. Il n’y a plus d’État de droit car les poursuites judiciaires se font sur des bases imprécises (qui ne sont pas clairement définies dans le droit européen) et contraires au droit international. Rappelons que la Russie s’est engagée sur plusieurs traités, tels que la Convention européenne des droits de l’homme ou le Pacte international relatif aux droits civils et politiques. En plus de cela, les journalistes subissent des pressions policières fortes avec parfois des visites à domicile en amont des manifestations et une forte censure avec des dizaines de lois. L’accès aux sources d’information en est donc restreint, avec le blocage de milliers de sites de médias indépendants et des sites qui sont fermés tels que l’Echo de Moscou, ou contraints de diminuer et délocaliser leur activité comme Novaïa Gazeta. Il existe aussi dorénavant le statut infamant « d’agent étranger » ou « d’organisation indésirable ». Cela concerne actuellement 16 médias, qui sont de faits interdits sous risque de 5 ans de prison pour collaboration.
Avec l’interdiction des médias indépendants et privés, l’espace médiatique russe a fortement évolué, impactant alors le métier de journaliste. Comment ces mutations ont-elles transformé la manière de travailler et d’interagir avec l’espace médiatique des journalistes ? Comment les nouvelles technologies et les plateformes de médias sociaux sont-elles utilisées par les journalistes russes pour contourner la censure et atteindre leur audience ?
La quasi-totalité des médias indépendants ont dû fuir la Russie du fait de ces persécutions : on comptabilise 1500 à 1800 journalistes en exil fin 2023. Des rédactions entières ont quitté la Russie pour poursuivre leur travail. Il y a donc une fuite des cerveaux journalistiques énorme, qui a d’ailleurs commencé avant 2022, c’est le cas de Meduza lancé en Lettonie en 2014. Ce mouvement s’est nettement accéléré en 2022. Cela relève donc d’un défi logistique et financier pour les rédactions. En ce sens, RSF soutient fortement certains médias pour qu’ils puissent reprendre leur activité hors de la Russie, notamment en lançant le JX Fund pour le journalisme en exil, lancé quelques jours après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine afin d’aider certains médias à reprendre rapidement leur activité.
Les médias indépendants en exil arrivent à atteindre une audience à 6 à 9 % de la population adulte russe (étude menée avec le partenaire The Fix et le JX Fund). Les rédactions et journalistes en exil ont massivement investi Télégram et Youtube, qui ne sont pas bloqués. L’utilisation des VPN s’est également largement répandue en Russie pour accéder à des sites bloqués par l’État. Il existe également beaucoup de sites miroirs : il s’agit de sites créés sur des hébergeurs, majoritairement ceux du GAFAM, qui ne sont pas bloqués par l’État Russe car cela entraverait fortement l’économie du pays. RSF propose en ce sens la création de sites miroirs pour beaucoup de médias en exil, ce qui est encore une fois le cas pour le média Meduza.
En ce qui concerne les journalistes toujours à l’intérieur de la Russie, ils se soumettent à l’autocensure. Nous pouvons notamment parler du cas de Novaïa Gazeta qui s’est auto censuré en tachant de ne plus utiliser le mot « guerre » pour traiter du conflit avec l’Ukraine. Cependant, cela n’a cependant pas fonctionné et le média a subi de nombreuses poursuites judiciaires. Ceux qui ne se soumettent pas à l’auto censure travaillent dans l’anonymat et se tiennent prêts : c’est une situation difficile psychologiquement ! Ils se tiennent prêts en cas d’arrestation et se doivent donc d’avoir une formation en matière de sécurité, d’être en lien avec des avocats spécialisés dans la défense des médias, doivent être très prudents avec leurs sources, conserver des documents dans des endroits sécurisés et utiliser des messageries sécurisées. Une des stratégies commune est également de positionner son téléphone dans une boîte en aluminium pour ne pas être repéré. Ainsi, ils se doivent de prendre toutes les précautions en termes de sécurité qui sont nécessaires lorsque l’on travaille dans un tel régime autoritaire. On peut cependant toujours relever des journalistes qui ne sont pas préparés et essaient de jouer avec ce qui reste de liberté, sans être tout à fait indépendant.
Pourriez-vous également retracer l’évolution historique des rapports entre médias et pouvoir en Russie depuis le début des années 90 ? Ces rapports ont-ils changé depuis l’assassinat de Anna Politkovskaïa en 2006 ?
Dès 1991, des lois très positives concernant les médias sont mises en place. Elles reprennent des modèles d’indépendance inspirés du monde occidental et on observe donc une vague d’espoir au sein de la société. Dans le même temps, c’est une décennie marquée par les intérêts des nouveaux hommes d’affaires russes, les oligarques, qui voient un moyen d’investir dans un secteur profitable et dans le même temps dans leur image. Les nouveaux médias sont alors détenus par une poignée d’oligarques, tel que Vladimir Goussinski le propriétaire de NTV qui a lancé son empire médiatique en contractant un prêt avec Gazprom. En ce qui concerne les branches régionales, elles passent sous le contrôle des gouverneurs, qui eux se distancent de Moscou.
Dans les années 2000, on observe la mise en place d’une verticale informationnelle dans le contexte de la deuxième guerre de Tchétchénie, avec des vagues d’enlèvements et d’assassinats de journalistes, dont le cas d’Anna Politkovskaïa en 2006 qui va devenir emblématique de cette période. En effet, la consolidation du régime passe par la prise de contrôle du média, c’est un secteur stratégique au même type que le secteur pétrolier. Dans cette lignée, il y a une véritable chasse aux oligarques voulant être trop indépendants et voulant faire de la politique. Par exemple, en 2000 Gazprom décide de réclamer le remboursement prématuré de l’oligarque Goussinski qui doit fuir le pays. Par la suite, les chaînes régionales perdent leur autonomie et deviennent des chaînes de télévision fédérales, tandis que les chaînes privées subissent des pressions économiques. La main mise sur les médias devient alors évidente et à la fin des années 2000 la grande majorité des chaînes nationales appartiennent soit à l’État, soit à une entreprise d’État (tel que Gazprom), soit à des sociétés contrôlées par des proches de Vladimir Poutine, comme c’était le cas avec Iouri Kovaltchouk. Il faut également noter que la télévision est le premier média d’information utilisé par les Russes, ce qui explique ce contrôle fort de la ligne éditoriale. Ce contrôle passe notamment par des réunions hebdomadaires au Kremlin réunissant les exécutifs des médias télévisés pour discuter de la couverture des événements.
En 2011 et 2012 on observe un nouveau tournant avec les manifestations à la veille de la réélection de Poutine. On passe donc de la répression pure des médias à un Internet souverain. Ces manifestations n’avaient jamais été vu aussi massivement dans la capitale et ont suscité la peur d’un tournant autoritaire en Russie. De ce fait, les médias ont été fortement instrumentalisés pour discréditer les manifestants. On observe également la pratique du documentaire Kompromat et le retrait des ondes de TV Rain qui était une nouvelle chaîne dont l’audience avait explosé en 2012 avec la couverture en live des manifestations. C’est également à partir de 2012 que l’on voit de plus en plus de lois contraignantes, notamment celle sur les agents étrangers et celle sur l’Internet souverain.
2014 marque un nouveau tournant avec l’annexion de la Crimée et donc le passage vers une utilisation propagandiste des médias. On entre alors dans une guerre d’information idéologique soutenue : début des « usines à troll », des attaques contre les médias indépendants et cooptation de grandes entreprises internet de type Yandex, se font plus fréquents. Le raidissement devient plus fort avec une autocensure de la part des pro-Kremlin. On note notamment le cas d’Alexandre Mamut qui licencie la rédactrice en chef de Lenta.ru, un site web d’information, ce qui conduit à la démission de la quasi-totalité de la rédaction. En définitive, la ligne directrice se fait de plus en plus agressive.
Toujours dans la même continuité, la situation ne fait que s’empirer à partir de 2022. Le temps d’antenne pour les propagandistes devient accru avec des propos qui incitent au crime de guerre et crime contre l’humanité. Les agences de presse d’État et autres médias proches de l’État russes subissent davantage de restrictions. On observe également une colonisation informationnelle de la Crimée depuis 2014, mais aussi sur le territoire du Donbass, avec une chasse aux journalistes locaux qui sont soit chassés soit amenés à fuir ou se cacher. Ce phénomène est répliqué en 2022. En plus de cela, il y a la création de nouveaux médias de propagande locale. RSF a d’ailleurs publié le rapport Malkevich portant sur la propagande russe dans les territoires occupés.
Les médias d’État, tel que Russia Today, constituent un média d’influence majeur au service de l’État. En parallèle, le média Echo de Moscou a dû cesser son activité puis se relocaliser à l’étranger par peur des conséquences. L’écosystème médiatique russe semble alors réduit et manque de diversité. Quelles sont les nouvelles stratégies des médias indépendants pour poursuivre leur mission à l’étranger et comment se financent-ils hors de la Russie ? Comment les médias d’État façonnent-ils la perception du public cible vis-à-vis des médias indépendants ?
L’écosystème médiatique indépendant se reconstruit en exil dans différents pays, avec des difficultés. Les correspondants restés sur place prennent davantage de risques et se doivent d’être extrêmement prudents dans leur travail. Les médias en exil sont dorénavant davantage sur Telegram ou Youtube avec des formats vidéos et fournissent du journalisme d’investigation par de l’analyse de données, grâce à des sources internes à la Russie. Depuis 2022 on observe de la part de ces médias une tendance à un intérêt croissant sur les sujets liés à la décolonisation et au dysfonctionnement de l’État. Enfin, le premier obstacle pour les médias en exil reste financier, avec une forte hausse des coûts en exil, que ce soit pour rémunérer les collaborateurs ou pour le coût de la vie. De plus, ils n’ont plus d’accès à la publicité et à leur audience locale russe habituelle qui amenait des financements en termes d’abonnement ou de donation. Du côté de l’audience russe, il est devenu risqué de suivre ces médias ou d’y faire des dons. Les médias en exil sont alors financés par des organisations telles que RSF ou par des dons de citoyens hors de Russie, toute possibilité de financement venant de Russie ayant été coupé. De leur côté, les médias d’État ne parlent pas beaucoup des médias indépendants. Le peu de fois où ils sont évoqués, cela se fait sous le nom de « traître » ou de média « à la solde des puissances étrangères ». Méduza, désigné à la fois comme agent de l’étranger et média indésirable, était un des médias les plus lu en Russie et était donc beaucoup cité. Cependant, dès sa qualification de média indésirable par l’État, toute référence à Méduza a été effacé des archives, par peur de représailles. On ne peut donc plus trouver de mention de Méduza sur Yandex.
Pensez-vous que nous puissions parler d’isolement médiatique de la Russie ? Par isolement médiatique, on entend la promotion d’un narratif propre à la Russie, l’accès limité aux sources d’information au sein de la Fédération russe, et l’absence d’échange des médias russes avec des médias non-russes.
Tout à fait ! Du moins, on voit la tentative de la Russie de créer les conditions d’un isolement médiatique et pour ce faire le Kremlin s’inspire du modèle chinois. A la veille de la pseudo-réélection de Poutine récemment, les blocages internet se sont intensifiés avec de nouvelles lois sur les ru.net ainsi qu’une tentative de contrôle des VPN. En plus de cela, le Roskomnadzor a annoncé faire des tests de censure via des outils d’intelligence artificielle, ce qui est inquiétant. On assiste donc à un jeu du chat et de la souris entre les fournisseurs et utilisateurs de VPN, et les autres technologies de contournement tels que les sites miroirs. Ceux-ci sont bloqués puis recréés : on essaie donc de part et d’autre d’utiliser les nouvelles technologies pour censurer mais aussi contourner.
Du fait de la censure gouvernementale et des difficultés d’accès et de traitement de l’information dans les médias, la population et les journalistes russes se retrouvent quelque peu isolés du monde extérieur car contraints de suivre un certain narratif. Comment pensez-vous que la censure et le contrôle gouvernemental des médias peuvent affecter la société russe ? Le rapport entre les médias et la population en a-t-il été changé ? Comment est reçu ce narratif unique au sein de la société ? Est-ce que la société russe ne renoue pas en ce moment avec un mode de fonctionnement soviétique : on acquiesce mais on en pense pas moins, et même on en rit quand on est dans l’entre soi familial ou amical ? Y-a-t-il une sorte de fatalisme au sein de la société russe ?
Une partie de la population est toujours réduite au discours du Kremlin : seulement 6 à 9 % s’informe toujours avec les médias russes en exil considérés comme des sources d’information fiables. Tous les discours de propagande infusent dans la société russe depuis 2014, il y a une vraie stratégie dans ce sens du pouvoir en place. La population est confortée dans l’idée selon laquelle la guerre serait une guerre juste œuvrant à dénazifier l’Ukraine qui serait gouvernée par des marionnettes de l’OTAN. Pour la Russie, il s’agit d’une guerre préventive avec des mises en scène occidentales montrant de fausses tueries. Avec cette tendance à l’œuvre depuis 2014, la propagande russe a préparé les esprits à une invasion en 2022 : c’est une propagande qui tue et ce n’est pas nouveau. En ce sens, on peut faire un parallèle avec l’URSS, mais dans une certaine mesure. Nous avons dorénavant des moyens pour contourner la censure, mais seulement les Russes assez curieux et avec les ressources techniques peuvent le faire. Il reste cependant compliqué de répondre à la notion de fatalisme sans sondage d’opinion fiable, ce qui est maintenant impossible à réaliser en Russie.
Les correspondants étrangers russes se retrouvent face à des questionnements difficiles, leur mission devenant plus complexe. Le cas du correspondant américain Evan Gershkovich, arrêté en mars 2023 à Moscou pour “espionnage”, révèle cette tension constante pouvant amener à l’autocensure. Dans ce cadre, est-il possible de produire de l’information fiable en tant que correspondant étranger ? Quelles sont les principales contraintes auxquelles les correspondants étrangers font face en Russie ?
Au tout début de l’invasion russe à grande échelle, une loi punissant de 15 ans de prison la diffusion qualifiée “d’information mensongère” ou qui discrédite les forces armées russes, a été mise en place et s’applique également aux correspondants étrangers sur place, au même titre que les autres journalistes russes. Il en est de même pour les autres lois instaurées par la suite. De plus en plus, les correspondants étrangers sont contraints de partir, l’accréditation étant dorénavant à renouveler tous les trois mois et difficile à obtenir. Le cas d’Evan Gershkovich, premier journaliste arrêté à tort pour espionnage depuis 1986, a été révélateur de la situation sur place et a fait l’effet d’un frisson au sein de la communauté des journalistes étrangers qui auparavant se sentaient protégés par leurs accréditations. Beaucoup d’entre eux se sont montrés prudents sur l’utilisation de certains mots et ont réussi à faire des publications plus libres au début de la guerre, mais cette arrestation a eu un effet d’autocensure et véhicule un sentiment encore plus aiguë de fragilité de la position de correspondant étranger, notamment autour de sujets tabous tel que celui de la défense. Par ailleurs, il devient encore plus difficile d’accéder aux sources avec une atmosphère de paranoïa au sein de la société. Avec l’arrestation d’Evan Gershkovich, un verrou a sauté et est perçu comme une prise d’otage institutionnelle, ce qui se voit davantage avec les dernières affirmations de Poutine : Evan va servir de monnaie d’échange avec les Etats-Unis.
De plus, le travail de journalisme est abordé très différemment en Russie. Leur vision est celle d’un journaliste qui doit représenter avant tout le pays dont il est issu, même s’il ne travaille pas pour un média d’État de ce pays. En conséquence, les correspondants étrangers sont pris pour cible et sont préparés à une expulsion potentielle car ils savent qu’ils sont suivis, et sont donc davantage prudents. Ils constituent malgré tout une source interne importante pour faire connaître à leur audience ce qui se passe réellement en Russie. Ils restent essentiels ! S’ils arrivent à résister aux tentatives de manipulations et de pression, il faut se montrer créatif. Ils ne publient parfois pas en leur nom ou sont amenés à donner des éléments à d’autres collègues dans leur pays d’origine, pour plus d’anonymat.
Vladimir Soloviev est une des principales figures de proue des médias d’État russe, notamment par le biais de son émission “Soirée avec Soloviev”, tout en faisant partie du régime poutinien. Comment la présence médiatique de figures pro-gouvernementales au sein des médias d’État influencent-elles la perception des événements nationaux et internationaux ? Sur le long terme, quels impacts pourrait avoir la stratégie médiatique des figures pro-gouvernementales sur la société russe en termes de confiance envers les institutions, de polarisation sociale et de perception ?
L’objectif de la propagande et de toutes ces opérations de manipulation de l’information est de créer un consensus autour du chef d’État russe et d’avoir une opinion monolithique pour mieux influencer les esprits. Et cela fonctionne ! Depuis deux décennies, cette influence a été progressive et l’est encore plus depuis 2014, surtout avec Internet. Au mieux, cette propagande pourrait créer de la confusion dans les esprits russes. Il peut y avoir plusieurs postures face à cette stratégie médiatique russe : soit l’on devient un relais de la propagande, soit la confusion amène à un rejet total de la politique et un désintérêt. C’est d’ailleurs toute l’idée des propagandistes tels que Soloviev, qui fait de l’information spectacle : ce n’est pas parce que la population regarde qu’elle croit totalement Soloviev. Encore une fois, cela reste difficile à évaluer.
Comment les ONG et les organisations de défense des droits de l’homme travaillent-elles pour soutenir les journalistes en Russie ? Quelles sont les principales difficultés rencontrées par ces organisations ?
Avec d’un côté les sanctions occidentales et de l’autre le harcèlement des ONG par les autorités russes, ce n’est plus possible pour les ONG d’avoir des entités légales en Russie pour soutenir sur place les journalistes. De l’extérieur, c’est également impossible d’envoyer de l’argent légalement en Russie avec le régime de sanction, il faut donc le faire par des moyens contournées via des acteurs à l’étranger et sur place. Mais cela constitue aussi un risque pour les récipiendaires de ces fonds sur place : risques de poursuites et au mieux d’être qualifiés « d’agents de l’étranger ». Il était déjà difficile pour les ONG de travailler en Russie avant 2022, mais c’est dorénavant impossible d’être sur le terrain.
Quelles formes d’assistance ou de pression diplomatique sont utilisées pour améliorer la situation des médias indépendants ?
Le plaidoyer est fortement utilisé auprès des potentiels pays d’accueil des journalistes, pour améliorer leur accueil et pour leur obtenir des visas. Oeuvrer à leur protection fait partie du quotidien des ONG telles que RSF. Des actions de plaidoyer auprès des institutions internationales contre les actions russes anti médiatique, mais également du contentieux font partie des luttes quotidiennes. RSF a d’ailleurs déposé huit plaintes contre la Russie pour crimes de guerre auprès du procureur général d’Ukraine, de la Cour Pénale Internationale mais également deux plaintes auprès de la justice française pour le cas de journalistes français morts en Ukraine. Ces plaintes visent directement les journalistes et les médias. Ce sont des actions sur du long terme pour lutter contre l’impunité en Russie et dans le monde pour les journalistes et leur travail. Pour l’assistance, cela s’axe sur les journalistes en exil ou qui souhaitent s‘exiler, via l’obtention de visas ou de bourses de relocalisation. La priorité reste de lutter contre la propagande : avec le Comité Diderot, RSF a notamment réussi à obtenir l’arrêt de la diffusion des chaînes de propagande russe (3 chaînes) par Eutelsat, un opérateur français, via des actions en justice. Pro-activement, les sites miroirs sont également une assistance essentielle. Cela a également été fait pour RSF, le site ayant été bloqué récemment par les autorités russes. Une des initiatives les plus récentes est le lancement du bouquet satellitaire Svoboda au mois de mars 2024, qui permet de diffuser via Eutelsat de l’information sur des chaînes russophones (russes ou étrangères). Ce satellite permet de couvrir une grande partie de la Russie européenne, toute l’Europe et le Moyen Orient. C’est une aide concrète aux médias russes indépendants.
Que disent les journalistes russes en exil sur les raisons de leur départ et les conditions de travail pour leurs collègues restés en Russie ? Quels sont les risques auxquels ils sont confrontés même à ‘étranger ?
Les journalistes en exil parlent très peu de leurs collègues restés sur place, notamment pour des raisons de sécurité et d’anonymat de leurs sources. Mais leur exil constitue le seul moyen de continuer à écrire ! A l’étranger, il existe toujours des risques sécuritaires auprès des pays d’accueil. Bien qu’en exil, les journalistes sont menacés et continuent de subir des poursuites judiciaires en Russie. Ces poursuites s’orientent vers la confiscation de leurs biens, et les journalistes exilés dans le Caucase ou en Asie Centrale pourraient être menacés d’une expulsion en Russie. Dans l’Union européenne, ils sont soumis à de la surveillance et cela peut aller jusqu’à l’empoisonnement. C’est le cas d’Elena Kostioutchenko, une journaliste russe (anciennement à Novaïa Gazeta) en exil le temps de la rédaction d’un livre et empoisonnée en Allemagne par un commando tchétchène. Dans ce cadre, RSF a publié un guide de sécurité digitale en russe, s’adressant aux journalistes en exil, puisqu’ils sont toujours confrontés à des risques importants malgré leur exil.
Comment la liberté de la presse en Russie depuis le début de la guerre se compare-t-elle à celles d’autres régimes autoritaires, et quelles leçons peut-on en tirer pour comprendre les stratégies de contrôle médiatique dans un contexte de guerre ?
En termes d’Internet, il y a clairement un glissement vers la Chine même si le contexte est différent. Il n’est en effet pas possible de mettre en place le même système sophistiquée qu’en Chine actuellement car cette volonté est arrivée post-internet, mais on identifie clairement cette envie d’aller vers le modèle chinois, le régime autoritaire le plus puissant au monde. Les lois russes anti liberté de la presse infusent dans les pays voisins, surtout en Asie Centrale. Dans le Caucase, on voit clairement l’influence en Géorgie avec la loi sur les agents de l’étranger, mais aussi dans les Balkans avec la Serbie qui est très perméable à la propagande russe, et même dans l’Union européenne avec la Hongrie. La Russie sert donc de modèle dans cette zone d’influence. On voit évidemment que la propagande alimente la guerre qui elle-même alimente la propagande : c’est un cercle vicieux. Les journalistes et médias indépendants sont les premières cibles dans ce contexte de guerre. En Russie même ou sur les territoires contrôlés en Ukraine, c’est la chasse aux journalistes : c’est la première chose que les forces russes cherchent à neutraliser. Cela prouve d’ailleurs que les médias libres, fiables et indépendants sont essentiels à la survie de la démocratie, ce qui explique qu’ils soient la première cible des attaques, du Kremlin ici en l’occurrence.
À propos de l'auteur
Eurasia Peace
Centre de réflexion et de prospective sur la Paix en Eurasie



