Asie
OTAN
Russie
Sécurité

Entretien avec Isabelle Facon – Le complexe militaro-industriel et la défense russe depuis 2014

Publié le 15/08/2024
24 min de lecture
Par Eurasia Peace
Entretien

Isabelle Facon est spécialiste des politiques de sécurité et de défense russes à la Fondation pour la Recherche Stratégique. Elle s’intéresse notamment à la transformation de l’outil militaire russe et aux évolutions dans l’industrie d’armement. Elle a par ailleurs consacré de nombreux travaux à la politique étrangère de la Russie, en particulier son positionnement en Europe et ses relations asiatiques. Elle est membre du Conseil scientifique de la revue en ligne Journal of Power Institutions in Post-Soviet Societies. Elle est également directrice de la collection Perspectives stratégiques de la Fondation pour la recherche stratégique chez L’Harmattan (depuis 2021).

Entretien a retrouver dans le dossier Russie, isolée sur la scène internationale ?

L’Organisation du Traité de Sécurité Collective se présente régulièrement comme un pendant oriental de l’OTAN. Peut-on y voir une volonté de résurrection du pacte de Varsovie en coalisant les pays de l’étranger proche de la Russie? Quelle place pour cet organisme dans la stratégie russe?

A dire vrai, il ne me semble pas que l’OTSC se présente comme un « pendant » de l’OTAN, même si Poutine a un temps proposé des relations entre ces deux organisations, pour donner du poids et de la crédibilité à la première. C’est plutôt une interprétation qui a cours en Occident et qui s’est renforcée à mesure que la tension entre l’OTAN et la Russie (et le Belarus, autre membre de l’OTSC) s’est accrue. En revanche, des éléments ont pu encourager cette interprétation – l’existence de l’équivalent d’un « article V » (article IV), un logo qui fait penser à celui de l’OTAN, etc. Pour la Russie, cette alliance constitue un marqueur de son rôle, qu’elle veut prédominant par rapport aux autres puissances, dans l’espace ex-soviétique, qu’elle considère comme son pré carré. Moscou met en avant les coopérations militaires nouées avec plusieurs États issus de l’éclatement de l’URSS comme un gage de son rôle singulier dans cette zone (exercices, formation d’officiers dans les écoles militaires russes, vente d’équipements militaires…) ; de fait, aucun autre pays n’a une présence militaire aussi développée que la Russie dans cet espace. Dans la perspective de Moscou, l’appartenance à l’OTSC doit contraindre les partenariats diplomatiques, de sécurité et de défense des États membres. L’enjeu pour elle est de convaincre les pays membres de l’OTSC qu’elle peut faire des contributions à leur sécurité face à différents types de menaces – surtout le terrorisme et des événements type « révolutions de couleur ». Il est cependant reproché à l’OTSC de n’avoir été d’aucun secours dans différents conflits – entre pays d’Asie centrale, sur le Haut-Karabakh, etc.

L’usage de la menace nucléaire par le Kremlin semble être le sujet le plus litigieux avec ses partenaires internationaux, notamment lorsque Xi Jinping avait appelé à une désescalade à la suite de menaces d’usage d’armes nucléaire par le Kremlin. Cette menace nucléaire est utilisée par Moscou lorsque celle-ci souhaite appuyer l’importance de ses lignes rouges. Mais ne peut-on, au contraire, la considérer comme un signe de faiblesse ? Et ne présente-t-elle pas un risque d’escalade? Par ailleurs, ces menaces ont-elles plutôt pour objectif de renforcer l’opinion russe favorable à l’égard de Vladimir Poutine ou d’obtenir des gains sur le plan international ?

Moscou a usé et abusé de la rhétorique nucléaire, ce dès avant l’invasion de l’Ukraine le 24 février 2022. L’objectif en était d’empêcher l’engagement de l’OTAN dans le conflit, puis, quand il s’est avéré que les pays occidentaux entendaient soutenir l’Ukraine militairement, d’influencer leurs choix en la matière en les amenant à prendre en compte le risque d’escalade nucléaire. La récurrence des références par les officiels russes au statut nucléaire du pays traduit en soi la reconnaissance des limites des autres moyens de la puissance russe, notamment de ses forces conventionnelles. Si l’on décortique les différentes prises de position, on constate que les déclarations les plus menaçantes ont émané non pas des autorités politiques (à l’exception de l’ancien président Dmitriï Medvedev, aujourd’hui vice-président du Conseil de sécurité), mais de personnalités des médias, de députés ou de « chefs de guerre » dont l’influence sur la prise de décision est très relative. Le président russe, les diplomates s’en sont, eux, tenus à renvoyer aux termes de la doctrine nucléaire officielle, qui comporte des conditions à l’emploi du feu nucléaire forcément vagues mais assez restrictives, et Poutine a dit à plusieurs reprises qu’il n’y avait pas, dans le contexte de la guerre en Ukraine, de raisons d’utiliser l’arme nucléaire. Le problème est que le pouvoir russe a laissé les voix les plus dures s’exprimer, en espérant sans doute maximiser l’effet coercitif et d’intimidation vis-à-vis des opinions publiques occidentales, tout en galvanisant le sentiment national russe (parler de nucléaire permet de dramatiser les enjeux et de forcer le trait sur l’idée que la Russie est soumise à une menace occidentale forte). Il est intéressant de noter aujourd’hui que les Russes semblent s’interroger sur les limites de cette « gesticulation nucléaire » récurrente, et sur ses effets sur la crédibilité de la dissuasion nucléaire. Le débat interne à ce sujet s’active à un moment où, à Moscou, on prend au sérieux le risque que le conflit en Ukraine sorte du cadre dans lequel il est resté jusqu’ici, pour évoluer vers une guerre impliquant l’OTAN plus directement (cf. les hypothèses sur le déploiement de troupes au sol par exemple). Reste à voir sur quoi peuvent déboucher ces réflexions (on parle d’une modification prochaine de la doctrine nucléaire), mais on note déjà une évolution notable du positionnement nucléaire de la Russie, qui, lui, était resté assez stable depuis février 2022 : déploiement d’armes nucléaires sur le territoire du Belarus, exercice des forces nucléaires non stratégiques…

Bien que la Russie concentre ses efforts sur l’Ukraine, elle possède des bases à l’étranger, que ce soit en Syrie ou en Asie Centrale. La Russie est-elle capable de maintenir ces forces malgré l’effort de guerre, et quel rôle pour cette armée russe dans ces régions?

On peut supposer que la Russie va conserver ces bases, qui servent à ses yeux des intérêts stratégiques importants. L’essentiel des bases russes à l’étranger est concentré dans l’ex-URSS, ce qui rejoint ce que je vous disais précédemment sur le rôle de l’OTSC dans la stratégie russe : ces bases sont pour la Russie un marqueur d’influence, et elles sont d’ailleurs intégrées dans le dispositif militaire russe (les bases dans les territoires occupés de Géorgie – Ossétie du Sud, Abkhazie – sont rattachées au District militaire Sud, de même que celles en Arménie, celles en Asie centrale dépendent du District militaire Centre, etc.). La Russie a, au début de la guerre, dégarni un peu certaines de ces bases, notamment celle au Tadjikistan, qui est la plus importante base russe à l’étranger, pour les besoins de la guerre en Ukraine. Il est difficile de savoir si les effectifs ont depuis été recomplétés. Si la Russie a également diminué le nombre de ses troupes en Syrie, ce qui correspond aussi à l’évolution de la situation militaire dans ce pays, son empreinte militaire s’y est densifiée à la faveur de l’intervention militaire qu’elle a engagée en septembre 2015 pour assurer le sauvetage du régime d’Assad. Le point d’appui naval de Tartous a fait l’objet d’une extension et d’une modernisation de même que la base aérienne de Khmeimim, établie pour les besoins de l’intervention russe ; les deux ont fait l’objet, en 2017, d’un accord sur 49 ans entre Moscou et Damas (reconductible pour 25 ans). Cela confirme que la Russie conçoit la Syrie comme sa principale porte d’entrée au Moyen-Orient, où elle entend enraciner les intérêts qu’elle y a recouvrés depuis 2015, et l’importance, pour les Russes, du théâtre Méditerranée-mer Noire ; les bases peuvent également permettre des escales logistiques pour des bâtiments ou des aéronefs russes qui doivent pousser au-delà. A part cela, on entend régulièrement, depuis plus de dix ans, des rumeurs selon lesquelles la Russie chercherait à obtenir des accès pour ses forces armées ailleurs (on a parlé de l’Égypte, de la Libye…) mais rien de très concluant ne s’est produit à ce stade. Un projet a pris une tournure plus sérieuse – avec un accord signé en 2019 sur la possible installation d’un point d’appui logistique naval russe à Port-Soudan, mais il est en stand-by depuis plusieurs années.

Comment expliquer le fait que la Russie achète des munitions et équipements à des partenaires comme l’Iran ou la Corée du Nord ? La construction de matériel militaire entre ces pays a-t-elle été uniformisée comme l’a été le matériel des pays membres de l’OTAN ?

La question de l’achat d’équipements à l’Iran et la Corée du Nord s’est posée à un moment où l’industrie d’armement russe venait tout juste d’être mobilisée par le Kremlin pour répondre aux besoins du front en Ukraine, vorace en équipements militaires et en munitions (automne 2022), et peinait à s’adapter et à compenser les pertes en matériels. Il fallait aller vite, d’où le recours à des appuis extérieurs (ces deux pays, mais aussi le Belarus). La Russie, constatant l’importance des drones sur le champ de bataille ukrainien mais aussi les limites récurrentes de son industrie en la matière, a jugé bon d’acquérir en masse des drones iraniens tout en développant avec l’Iran un partenariat industriel lui permettant d’espérer améliorer ses propres capacités à terme et en fonction de ses besoins propres (une usine de production de drones a été établie au Tatarstan). Les munitions nord-coréennes, dont certaines sont compatibles avec les matériels d’origine soviétique de l’armée russe du fait des coopérations passées, ont également permis de pallier partiellement les difficultés de l’industrie russe, avec d’ailleurs des déconvenues (une partie des munitions nord-coréennes livrées s’avérant défectueuses à l’usage). Il est intéressant de noter que la Russie a montré assez tôt après son invasion de l’Ukraine en février 2022 un intérêt pour l’expérience de ces deux pays en matière de production d’armement sous sanctions internationales massives. Avec les deux pays, certains verrous dans différents domaines de coopérations ont sauté, la Russie se devant de « rétribuer » à juste hauteur cette aide précieuse.

Dans le cadre de la coopération croissante entre la Russie, la Chine et les pays d’Asie centrale, comment les questions de défense et de sécurité sont-elles abordées ? Par exemple, l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), connue pour favoriser la collaboration économique et sécuritaire dans la région, a également pour objectif la promotion des partenariats sécuritaires. Quels sont les sujets sécuritaires déjà traités par l’organisation et ceux susceptibles de le devenir?

Il y a de longue date entre la Russie et la Chine une forme de recherche de modus vivendi sur l’Asie centrale. Moscou, bien entendu, s’inquiète de l’affirmation de l’influence chinoise, mais elle n’a pas véritablement la possibilité de s’y opposer. Un élément qui permet de pallier les tensions liées à ces éléments de rivalité est que les deux pays considèrent de longue date que ce voisinage commun est porteur de risques pour leur propre stabilité et sécurité (du fait notamment de la proximité de l’Afghanistan) et ont opté pour des démarches de coopération ; c’est du reste la raison d’être originelle de l’Organisation de Coopération de Shanghai. La concurrence entre les deux pays existe, mais chacun occupe le terrain « Asie centrale » selon des axes différents, ce qui a plutôt favorisé l’idée d’une complémentarité : à la Chine l’économie, à la Russie l’action de sécurité – notamment via l’OTSC et ses bases au Tadjikistan et au Kirghizstan. La Chine a commencé à nouer des coopérations de sécurité avec certains des pays centrasiatiques, surtout le Tadjikistan, mais celles-ci sont encore limitées. L’OCS joue un rôle en matière de sécurité selon des axes délimités qui ne permettent pas de justifier l’analyse des experts qui supposent qu’elle pourrait se muer à terme en une « OTAN de l’est » : lutte contre le terrorisme et l’extrémisme, lutte contre les trafics illicites, notamment de drogue, etc. Les rares et modestes exercices militaires se déroulant sous les auspices de l’OCS portent en majorité des cas sur ces thématiques. L’instance la plus importante en matière de sécurité est la « Structure régionale anti-terroriste » de l’OCS, dont le siège est à Tachkent. Le plus inquiétant est plutôt la mise sous étiquette « sécurité » tout ce qui touche à la stabilité des régimes des États membres (sécurité politique). On observe une convergence assez forte entre les gouvernements de l’OCS sur la conception de la « sécurité de l’information » (contrôle de l’internet et des réseaux sociaux) et de la lutte contre l’extrémisme (souvent instrumentalisée pour justifier l’emprisonnement d’opposants). En revanche, les intérêts géostratégiques divergents, voire antagonistes, des États membres de l’OCS élargie (Inde et Pakistan entrés en 2017, Iran en 2023) éloignent le risque de la constitution d’une alliance militaire en bonne et due forme.

L’Inde, le plus gros importateur d’armes, représentant 11% du total mondial est grandement dépendante au complexe militaro-industriel russe. Cette dépendance seule explique-t-elle le refus de New Delhi de condamner la guerre en Ukraine? Comment cette situation s’est-elle installée et quelle est l’évolution de ce partenariat depuis 2022?

Je ne suis pas spécialiste de l’Inde. La dépendance à l’égard de la Russie dans le domaine de l’armement, qui tire ses racines dans la période de la Guerre froide, est certainement un facteur du positionnement indien sur la guerre en Ukraine mais pas le seul. D’autant que l’Inde cherche à relativiser cette dépendance depuis plusieurs années. D’après le SIPRI, les exportations d’armement russe vers l’Inde ont diminué de 34 % entre les périodes 2014-2018 et 2019-2023, espace temporel qui intègre le repli de la BITD 1 russe sur le marché mondial de l’armement du fait du conflit en Ukraine, qui a en plus ralenti la réalisation de certains contrats. Mais l’influence technologique russe sur l’armée indienne demeure structurante, les deux pays semblent vouloir continuer les coopérations d’armement sous forme de R&D et de production conjointes. D’autres facteurs d’explication résident dans la recherche – traditionnelle pour l’Inde – d’équilibre entre ses partenaires extérieurs, l’espoir de Delhi de contribuer à contenir l’expansion de « l’amitié sans limites » entre la Russie et la Chine, qui l’inquiète, la bonne relation entre Modi et Poutine (que la récente visite du Premier ministre indien à Moscou a montrée)… Pour l’Inde, enfin, la guerre en Ukraine est source d’opportunités économiques (elle n’a par exemple jamais acheté autant de pétrole russe, avec un bon rabais et dont elle ré-exporte une partie, et le commerce bilatéral a augmenté).

En plus d’une proximité dans le discours politique, la Turquie avait fait l’acquisition en 2019 du système de défense antiaérienne et antimissile mobile russe S-400. La Turquie, pourtant membre de l’Otan, a  toujours des partenariats clés avec Moscou, comment l’expliquez-vous?

Poutine a su nouer une relation pragmatique avec Erdogan, dont l’attitude vis-à-vis de l’exercice du pouvoir est assez proche de celle de son homologue russe. Poutine a su jouer sur le sentiment répandu en Turquie que ses partenaires de l’OTAN sont restés sourds à ses préoccupations de sécurité – en Irak, en Syrie –, en particulier sur le dossier kurde. Un tournant a été la tentative de coup d’État en Turquie en 2016 : tandis que Poutine affirmait son soutien à Erdogan, les pays occidentaux le critiquaient pour les répressions engagées dans les médias, les milieux intellectuels, l’armée, etc. ; les États-Unis refusent toujours d’extrader Gülen, accusé d’être le cerveau du coup d’État manqué, etc. La Russie a fait bien des efforts pour cultiver ce partenariat, qui a le mérite d’être une source d’embarras et de divisions pour l’Alliance atlantique, qu’elle voit comme son adversaire principal. Elle a renforcé le partenariat énergétique avec la Turquie, qui contribue à ancrer la relation dans un temps long, du moins l’espère-t-elle (gazoduc Turkish Stream, centrale nucléaire d’Akkuyu…). Sur le Haut-Karabakh, la Russie, par ailleurs contrariée par les positions du Premier ministre arménien Pachinian, a fait le choix de se rapprocher des positions de l’Azerbaïdjan et de la Turquie… Moscou considère d’ailleurs certainement que l’effort paie : sur le dossier de la guerre en Ukraine, la position turque a été une position d’équilibre, avec des propositions de médiation. La Turquie, au moins jusqu’à début 2024, a aussi été une ré-exportatrice importante de biens sous sanctions vers la Russie, aidant de fait à sa production militaire.

Quelle place et indépendance la Biélorussie a-t-elle aujourd’hui dans le contexte d’utilisation de son territoire pour l’offensive en Ukraine ?  Son armée constitue-t-elle une pression supplémentaire, notamment autour de la défense du corridor de  Suwałki? Comment expliquer la capacité de Minsk, pourtant très dépendante de Moscou, à ne pas s’engager dans ce conflit?

La Russie a-t-elle vraiment besoin de l’engagement de l’armée bélarusse, qui n’est pas une armée de premier plan ? Ce que je veux dire, c’est que le Belarus de Loukachenko lui a déjà donné beaucoup de gages tout aussi utiles, en fait beaucoup plus utiles : un des axes de l’invasion russe en février 2022 (au nord) était le territoire du Belarus, qui a livré des munitions à l’armée russe, soigné ses blessés de guerre, etc. Aujourd’hui, le partenariat de défense avec le Belarus, dont le territoire semble être désormais très « ouvert » aux forces armées russes, est intégré dans la posture de la Russie vis-à-vis de l’OTAN, lui conférant un surcroît de profondeur stratégique, avec un effet amplificateur de la menace potentielle pour les pays voisins membres de l’OTAN (Pologne, Lituanie, Lettonie). Et bien sûr, dans ce cadre, le corridor de Suwalki apparaît particulièrement sensible – les pays voisins craignant que la Russie puisse s’appuyer sur la complicité du Belarus pour couper ce corridor, qui les priverait d’accès terrestre à l’OTAN. Le déploiement d’armes nucléaires russes sur le territoire du Belarus n’offre pas d’options opérationnelles supplémentaires majeures à la Russie, qui a sur son propre territoire nombre de systèmes susceptibles de frapper des pays européens. Mais il incarne de façon assez, dramatique cette intégration militaire et politique forte entre les deux pays, d’autant plus importante pour le Kremlin que la situation stratégique dans la zone Baltique s’est durcie en conséquence de son invasion de l’Ukraine (cf. notamment adhésion de la Finlande et de la Suède à l’OTAN).

Après l’attentat du Crocus City Hall perpétré par l’État islamique au Khorassan et ayant coûté la vie à 145 personnes, quelle place occupe cette question du contre-terrorisme dans les enjeux de sécurité russes ? Et aujourd’hui, peut-on dire que le Kremlin s’est enfermé dans le narratif de l’attentat organisé par Kiev?

La lutte contre le terrorisme n’était pas totalement oubliée dans la politique de sécurité de la Russie, frappée dans les années 2000 et 2010 par de nombreux attentats, en lien, entre autres, avec la problématique tchétchène, puis avec l’intervention russe en Syrie. Cependant, depuis 2012, l’appareil de sécurité s’est recentré sur les enjeux liés à l’Ukraine et sur les oppositions politiques internes. Il se peut que cela ait affecté l’efficacité des services sur le dossier contre-terrorisme. Le Kremlin a fini par reconnaître l’implication de l’EI-Khorasan, dans l’attentat du Crocus City Hall et même si sa priorité absolue est le « dossier ukrainien », on peut supposer que son attention aux développements en Afghanistan et en Asie centrale va rester soutenue. Le fait que Moscou envisage de retirer les Talibans de sa liste des groupes terroristes suggère, entre autres, qu’elle entend travailler avec eux dans la lutte contre l’EI-K, vu comme une menace plus importante en termes de risque de « débord » sur le territoire de l’Asie centrale.

Depuis le 24 février 2022, la position française a beaucoup évolué, avec des prises de positions de Macron appelant à ne pas humilier la Russie le 4 juin 2022, puis le 16 mars 2024 la proposition d’envoi de troupes au sol en Ukraine. Cette relation complexe et changeante peut-elle expliquer que le 3 avril le ministre de la Défense Shoigu ait refusé l’aide de la France pour la lutte contre l’État Islamique suite à l’attentat du Crocus City Hall?

Si j’ai bien compris la teneur de l’appel côté français, il s’agissait certes de proposer des échanges accrus sur la lutte contre le terrorisme, sujet sur lequel la Russie et la France ont effectivement collaboré, mais aussi de nier les liens allégués par la Russie entre l’attentat et l’Ukraine et de demander à la Russie d’éviter toute instrumentalisation. Le communiqué du ministère des Armées en date du 3 avril était très clair à ce sujet, et réitérait la « condamnation sans réserve » de la guerre d’agression russe en Ukraine, la volonté de Paris de continuer le soutien à l’Ukraine ce, pour couper l’herbe sous le pied des autorités russes qui prétendaient que les deux ministres avaient dialogué sur les voies de la paix en Ukraine. Il est clair que le contexte n’était de toute façon pas très propice à un échange apaisé – peu de temps après les propos du président français sur la possibilité d’envoyer des troupes au sol en Ukraine et alors que les officiels russes ont très tôt après l’attentat évoqué une « piste ukrainienne » (voire occidentale). L’évolution de la politique de la France est une des plus mauvaises surprises qu’a eues la Russie dans la réaction de « l’Occident collectif » à son agression de l’Ukraine, car en perspective de long terme, Paris a souvent été un des pays européens les plus enclins à pousser au maintien des liens et du dialogue avec la Russie.

Depuis la mort de Prigojine, comment la reprise en main du groupe Wagner par Moscou s’est-elle déroulée? Le Kremlin a activé ses réseaux diplomatiques en Afrique notamment, pour rassurer les partenaires internationaux. Mais Wagner était également impliqué sur le front ukrainien : joue-t-il toujours un rôle significatif dans le conflit ?

Même avant la disparition de Prigojine, qui a incontestablement été l’un des agents les plus efficaces du retour de Moscou sur le continent africain, le pouvoir russe a multiplié les signaux que cela ne serait pas la fin de la réaffirmation de l’influence russe en Afrique, et a engagé une mise sous contrôle et une réorganisation des « actifs » de Wagner, y compris en termes de personnels. Le ministère de la Défense est désormais en contrôle des activités de la plupart des entreprises de sécurité sur le continent. L’Africa Corps, qui a recruté d’anciens de Wagner, est l’élément le plus en vue de cette stratégie russe, qui s’affiche désormais clairement (passer par Wagner permettait de relativiser l’engagement du gouvernement russe). Le continent est identifié comme important stratégiquement (mise en cause des intérêts occidentaux) et économiquement, on peut donc s’attendre à ce que la Russie soutienne l’effort d’influence et de captation de ressources. Quant à l’Ukraine, après la prise de Bakhmout, qui avait laissé des traces si délétères dans la relation entre Prigojine et le ministère de la Défense, l’empreinte de Wagner s’était réduite. Il semble aujourd’hui que certains membres de Wagner combattent toujours en Ukraine, et sont intégrés dans l’armée russe.

A la mi-juin 2024, des exercices militaires conjoints avec Cuba ont été organisés par l’armée russe, au large des côtes floridiennes. Parmi les navires impliqués dans les manœuvres, on peut notamment compter le Kazan, un sous-marin nucléaire. Comment interprétez-vous cette démonstration de force russe, qui rappelle la crise des missiles de 1962 ? Pensez-vous qu’il s’agit d’un avertissement de la marine russe, ou d’un signe que Moscou et Washington s’opposent dans une nouvelle Guerre Froide ?

Quelques bâtiments russes de la flotte du Nord, dont la frégate Admiral Gorchkov (qui peut emporter des missiles hypersoniques Tsirkon) et le sous-marin à propulsion nucléaire Kazan (qui peut emporter des missiles Kalibr, comme la frégate), ont mené des exercices de missiles dans l’océan Atlantique (simulation de frappes sur des cibles situées à plus de 600 km) avant de faire escale quelques jours à La Havane, traduisant les bonnes relations entre les deux pays, dont les vues convergent, notamment, sur le thème des sanctions prises en dehors du cadre onusien. Pour la Russie, il s’agit de projeter sa puissance, avec un groupe naval assez restreint tout de même, dans la « zone d’influence » américaine, en rétribution de ce qu’elle perçoit comme la politique américaine d’entrisme dans son « étranger proche ». Pour certains observateurs, c’était peut-être une réponse de Moscou à la décision de Joe Biden d’autoriser l’armée ukrainienne à frapper des cibles russes avec des moyens américains dans le cadre de la défense de Kharkiv. Cela vise aussi à rappeler que la Russie n’est pas isolée au-delà des pays occidentaux et de leurs plus proches alliés – Japon, Corée du Sud, etc.

À propos de l'auteur

Photo de Eurasia Peace

Eurasia Peace

Centre de réflexion et de prospective sur la Paix en Eurasie

Auteur vérifié

Articles à lire dans cette rubrique

Arménie
Azerbaïdjan
+ 1
il y a un mois

Entretien avec Fahrad Mammadov – Directeur du Center for Studies of the South Caucasus – au sujet du « Peace Bridge Initiative »

Fahrad Mammadov, Docteur en philosophie et historien,  a dirigé le Centre d’études stratégiques auprès du Président de l’Azerbaïdjan (2012-2019) et a travaillé au sein de l’administration présidentielle (2008-2012). Auparavant, il dirigeait l’ONG Centre pour les initiatives stratégiques. Depuis trois ans, il dirige le Centre d’études du Caucase du Sud. Il est l’auteur de deux ouvrages […]

En savoir plus
Russie
il y a 2 ans

Entretien avec Ilya Platov – L’évolution de l’imaginaire et de l’idéologie russe

Ilya Platov est maître de conférences à l’Inalco et chercheur affilié au Centre de recherche Europes-Eurasie (CREE). Ses recherches se concentrent sur l’histoire culturelle de la Russie aux XIXème et XXème siècles. Il explore diverses dimensions de cette période, en particulier l’histoire des représentations, les relations entre religion et société, ainsi que la culture, la […]

En savoir plus
Russie
il y a 2 ans

Entretien avec Julien Vercueil – Sanctions et isolement économique de la Russie

Julien Vercueil est économiste de formation, et travaille au sein du CREE-Inalco à l’analyse de la trajectoire macroéconomique de la Russie, dans le contexte de son insertion internationale et de la guerre d’invasion qu’elle a déclenchée en Ukraine. Il a par ailleurs une production scientifique centrée autour de questions plus théoriques, liées aux approches institutionnalistes […]

En savoir plus
Russie
il y a 2 ans

Entretien avec Jeanne Cavelier – Liberté de la presse et guerre informationnelle dans le contexte de la guerre en Ukraine

Jeanne Cavelier est journaliste de formation et a rejoint Reporters Sans Frontières (RSF) il y a 5 ans. Jeanne Cavelier est à la tête du bureau Europe de l’Est et Asie Centrale. Dans ses activités, elle est chargée de la veille quotidienne sur la zone, incluant douze anciens pays de l’URSS (sauf États Baltes). Entretien […]

En savoir plus
Restez informé !

Recevez notre newsletter 4 à 5 fois par mois et restez en connexion avec l'actualité internationale.

  • Analyses mensuelles thématiques exclusives
  • Décryptage des enjeux mondiaux
  • Désabonnement facile à tout moment
Newsletter

Cultivez-vous et montez en compétences !
Recevez en exclusivité nos dernières parutions et nos offres de formation.

En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir nos emails.
Désabonnement en un clic