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Entretien avec Fanny Arnaud – Luttes mémorielles, tensions ethniques et aménagement du territoire dans les Balkans

Publié le 01/06/2024
26 min de lecture
Par Eurasia Peace
Entretien

Fanny Arnaud est anthropologue et enseignante à l’Institut Catholique de Paris. Elle a consacré sa thèse de doctorat sur la guerre d’ex-Yougoslavie, notamment sur les politiques mémorielles et l’influence du tourisme sur ces politiques mémorielles

Entretien a retrouver dans le dossier Balkans, la prochaine ligne de front ?

Tensions inter-ethniques, mémoire et aménagement du territoire dans les Balkans

Pourriez-vous nous présenter les principaux foyers de tensions ethnico-religieux dans la région des Balkans et leurs conséquences sur la stabilité économique et politique de la région ? Par ailleurs, ces tensions expliquent-elles à elles seules les difficultés rencontrées dans le cadre des différents processus d’adhésion à l’Union européenne ?

Non, ces tensions n’expliquent pas à elles seules les difficultés en lien avec l’adhésion. D’autres aspects, comme la démocratisation des États candidats, des questions en lien avec la corruption, des questions en lien avec les droits des minorités, avec la société civile et avec l’égalité sont susceptibles de constituer une entrave au processus d’adhésion. Cela a notamment été le cas lors de l’adhésion de la Croatie. Des demandes ont été faites concernant une presse libre, une société civile démocratique, l’élimination de la corruption dans les différents échelons de l’État et l’indépendance de la justice.

Concernant les foyers de tensions, ils sont nombreux, à la fois dans les relations inter-étatiques et à l’échelle intraétatique. De l’éclatement de la Fédération Yougoslave, sont ressorties un certain nombre de pays qui, malgré les tentatives d’homogénéisation territoriale des belligérants demeurent, dans une certaine mesure, pluriculturels et pluriethniques. Il s’agit donc d’une question de relations entre les États mais aussi entre les communautés au sein d’un même État. Cela constitue également une entrave à l’adhésion à l’Union européenne.

Il faut également prendre en considération la question mémorielle. Le passé concernant la Seconde guerre mondiale ou la dernière guerre ayant donné lieu à la Fédération yougoslave, n’a pas été résolu. Certaines tensions sont liées aux violences extrêmes qui ont été commises pendant la seconde guerre mondiale, aux crimes des Oustachies 1 en Croatie, aux crimes des Tchetniks 2 serbes ou encore aux crimes des partisans communistes. Tout cela a été mis sous le tapis afin de trouver une concorde nationale et d’étouffer ces violences et leurs conséquences.

Avec la fin de la Fédération yougoslave, ce passé n’a pas été résolu (peu de procès, pas d’indemnisation des victimes, pas de monument historique qui faisait consensus). De ce fait, ces tensions sont revenues à la surface et ont nourri des tensions présentes, notamment économiques ou en lien avec des questions politiques en matière de représentations.

Donc les questions ethno-nationales sont importantes en matière d’adhésion à l’UE mais ce ne sont absolument pas les seuls facteurs à prendre en considération.

Votre objet de recherche sur ces sujets concerne plus précisément les questions mémorielles dans les Balkans. Vous avez notamment soutenu une thèse fin 2022 sur le paysage mémoriel, le tourisme et les relations intercommunautaire en Croatie. Pourriez- vous définir pour nous ce que veut dire “paysage mémoriel”, ce qu’on entend par “mémoire” et nous expliquer comment on étudie les problématiques mémorielles ? Quelle est l’idée générale développée dans cette thèse ?

Je définis assez rapidement le terme de « paysage mémoriel » dans le cadre de ma thèse. Par paysage mémoriel, j’entends l’ensemble des dispositifs mémoriels, c’est-à-dire l’ensemble des monuments, des musées, des mémoriaux, des expositions temporaires, des cérémonies, mais aussi les manuels scolaires. Cela comprend fait tout ce qui permet de transmettre le souvenir du passé et notamment la version officielle des événements par des dispositifs qui sont souvent financés par les autorités soit à l’échelle nationale soit à l’échelle locale.

Il peut également s’agir de dispositifs qui sont le fait d’acteurs collectifs comme des associations de vétérans, des associations de familles de victimes et qui peuvent bénéficier de subventions de la part de l’État. Il y a donc quand même ce caractère officiel de ce récit sur le passé.

Ce paysage mémoriel permet d’entretenir le souvenir mais aussi de transmettre à la génération suivante la représentation du passé qui a cours de façon majoritaire. Le public scolaire en est souvent la cible. Ce n’est pas juste commémorer entre ceux qui ont connu les événements mais c’est aussi transmettre cette conception de l’histoire notamment aux jeunes générations.

Concernant la question de la « mémoire », l’histoire peut être considérée comme la version scientifique du passé, la version critique, celle avec laquelle on essaye de produire une connaissance objective et neutre. La mémoire est la transmission familiale d’un passé encore très lié à l’émotion, moins objectif, moins universel, moins consensuel. Un passé plus familial et lié à certains groupes comme les collectifs de vétérans.

Cependant, dans les Balkans, nous avons tendance à considérer un flou entre histoire et mémoire. Pour cette raison, nous parlons plutôt de mémoire officielle par distinction avec l’histoire comme discipline scientifique et critique. L’idée générale développée dans ma thèse est que les politiques mémorielles contribuent aux tensions intercommunautaires. Les politiques mémorielles telles qu’elles sont développées en Croatie – mais cela est valable dans les autres pays de la fédération yougoslave – sont généralement simplistes. Elles ont tendance à être très binaires et à définir les victimes et les bourreaux autour de catégories ethno nationales.

Par exemple en Croatie ce sont les Croates qui sont les victimes versus les Serbes qui sont les bourreaux. Au Kosovo, selon qui s’exprime, les Albanais sont considérés comme les victimes et les Serbes comme des bourreaux ou inversement. En Bosnie et en Serbie, existent des rhétoriques similaires. Ces politiques sont donc très binaires et dépolitisent la guerre, ses causes, ses conséquences, les belligérants, et lissent toute la complexité du récit.

Pouvez-vous nous dire où en est la question de la lutte mémorielle dans les Balkans aujourd’hui ? Peut-on considérer qu’il y a un décalage générationnel entre les “Anciens” qui ont combattu et subi les guerres balkaniques, pour lesquels ces conflits résonnent encore, et les nouvelles générations ? Comment le système scolaire et l’absence de mariages mixtes contribuent-t-ils à l’entretien de cette mémoire ?

Cette lutte mémorielle est encore extrêmement d’actualité. Dans les villes qui ont été peu exposées aux conflits, comme Zagreb, le nord-ouest de la Croatie ou la région de l’Istrie par exemple, il n’y a pas eu de répercussions de la guerre. Ces régions, étant éloignées des conflits, continuaient d’ailleurs à accueillir des touristes.

Donc, dans ces villes, l’empreinte de la guerre a tendance à s’estomper, en particulier parmi une jeunesse cosmopolite qui fait des études, qui voyage et qui n’a pas forcément d’ascendants ayant souffert de la guerre.

En revanche, dans d’autres territoires et notamment, à Vukovar, cette question va être très différente selon l’exposition, ou non, des jeunes générations nées après la guerre, aux conséquences de cette dernière. À Vukovar, les taux d’alcoolisme et de violences intrafamiliales sont importants. La transmission du traumatisme est donc conséquente. Cela joue nécessairement sur les relations intercommunautaires et sur le sentiment nationaliste. Ce n’est donc pas du tout la même chose dans ces territoires-là qu’à Zagreb, en Istrie, ou dans des régions comme ça.

Il y a donc une dimension générationnelle qui joue, c’est un fait, mais il y a aussi la question du poids de la guerre en fonction des territoires.

L’État entretient ces différences. Pour imager ce propos, la Croatie, avant d’entrer dans l’Union Européenne, devait se conformer à l’acquis communautaire, notamment en matière de droits des minorités. Cette législation implique de permettre – dans des communes où il y a plus de 30% de la population qui appartient à une minorité nationale – à ces populations d’avoir un enseignement dans leur langue. Dans certaines communes ou la population est majoritairement italophone, cette législation est appliquée. Les enfants peuvent suivre des cours de culture et de langue italienne.

La ville de Vukovar correspond à ce critère des 30%. Il y a donc 30% de la population qui, au dernier recensement, est considérée comme serbe. Cependant, la municipalité a refusé d’appliquer cette question du droit des minorités, notamment dans l’espace public. Cela impliquerait de mettre des panneaux bilingues sur les administrations, les noms de rue, etc. Donc la municipalité a refusé. Il y a donc eu un bras de fer entre les autorités à l’échelle nationale et locale.

L’Europe, ne voulant pas interférer, ne s’est pas vraiment prononcée. Finalement, ce bras de fer s’est soldé par un stand-by. Ce droit de l’acquis communautaire n’a pas été mis en application et la ville a bénéficié du vote d’un statut spécial pour ne pas mettre en place cette législation nationale.

En quoi l’étude de l’”urbicide” peut-elle éclairer notre compréhension des conflits ethnico-religieux dans les Balkans ? D’où vient cette notion ?

L’urbicide est une notion qui a été réactualisée au moment de la guerre d’ex-Yougoslavie, et notamment au moment du siège de Vukovar, du siège de Sarajevo et du siège de Mostar, trois des villes les plus multiculturelles de la Fédération yougoslave. Ce terme a été transposé et légèrement modifié. Au départ, il désignait plutôt des politiques de rénovation urbaine qui conduisaient à la destruction de certains quartiers, notamment de quartiers populaires. Là, l’urbicide, entendu dans le sens de la guerre d’ex-Yougoslavie, est vraiment l’idée de s’en prendre à la ville comme espace du vivre-ensemble. Détruire le multiculturalisme, détruire l’entente qui existait de fait entre différentes communautés, notamment par les mariages mixtes, en détruisant l’outil urbain. Notamment en poussant les habitants considérés comme indésirables, soit du fait justement de leur mixité, soit du fait de leur appartenance à une communauté considérée comme ennemie, les pousser à partir, pour produire une homogénéisation du territoire. C’est une manière de renier l’ancrage dans le territoire, par exemple en détruisant les cimetières. Mais c’est aussi une manière d’effacer les traces de ce vivre-ensemble.

Comment les dynamiques urbaines, telles que la composition ethnique des quartiers et la planification urbaine, influent sur les tensions ethnico-religieuses dans les Balkans ? Et à l’inverse, pouvez-vous nous donner des exemples de projets de reconstruction urbaine dans les Balkans post-conflit qui ont réussi à favoriser la réconciliation intercommunautaire ?

Je connais plutôt des exemples inverses. À Mostar, en Bosnie, la ville reste habitée par des communautés différentes mais avec une véritable ségrégation spatiale. Il y a d’un côté des quartiers croates et de l’autre des quartiers bosniaques qui sont répartis autour de l’ancienne ligne de front autour de laquelle se sont affrontés les combattants. Cette ligne de front est devenue une frontière presque infranchissable.

À Sarajevo, on observe quand même une augmentation de la proportion de population musulmane et beaucoup moins de multiculturalisme. Finalement, il y a quand même une homogénéisation territoriale importante.

L’accès de la Croatie à l’Union européenne a eu tendance à accroître cette homogénéisation car les habitants plus progressistes qui ne se reconnaissaient pas dans ces discours nationalistes ont eu tendance à émigrer, notamment en Allemagne. Généralement, en Croatie en tout cas, les politiques urbaines post-urbicides consistent à reconstruire le tissu urbain d’avant la guerre. Donc, reconstruire à l’identique comme si rien ne s’était passé. À l’échelle urbaine, il n’y a pas vraiment de politiques volontaristes, je dirais, qui sont mises en œuvre pour favoriser le vivre ensemble.

Au contraire, il y a des espaces de plus en plus marqués, de plus en plus homogènes sur le plan démographique. Les endroits avec le taux de mixité le plus important sont les capitales, comme Belgrade ou Zagreb par exemple. Cela est favorisé par l’anonymat des grandes villes.

Pourriez-vous nous expliquer les idées et les présupposés qui sous-tendent ces politiques d’aménagement du territoire si différentes ? Que préconiseriez-vous, à partir de vos analyses, pour favoriser le dialogue et l’instauration d’échanges intercommunautaires dans ces différentes situations ?

Très vaste projet. Mon rôle en tant que chercheuse en sciences sociales est rarement de faire des préconisations. En général, je fais des constats, je fais des analyses, j’essaie de comprendre le pourquoi du passé et du présent. Mais si je devais faire des préconisations, ce serait d’apporter un soutien de diverses manières aux acteurs de la société civile qui sont déjà ancrés, qui œuvrent déjà à leur échelle pour la paix, pour la non-violence, pour les droits humains, pour le féminisme… Voilà, un certain nombre d’axes qui peuvent être fédérateurs, soit à l’échelle intraétatique, soit à l’échelle inter-étatique.

Il faut également favoriser les échanges intercommunautaires des enfants. Faire des voyages scolaires ensemble, pas forcément en lien avec « notre pays, notre histoire, notre passé », mais aller à Berlin, voir comment s’est fait la réunification Berlin-Est, Berlin-Ouest. Je vous donne cet exemple car il m’avait été donné par un acteur de la société civile : les jeunes devraient rencontrer des enfants israéliens et palestiniens. Il faut apprendre aussi à une jeunesse qui s’éloigne progressivement. Il y a de plus en plus de jeunes adultes qui n’ont pas vécu le conflit et qui n’ont plus cet affrontement. Il faut donc leur offrir d’autres horizons.

Ces acteurs ont déjà des échanges entre eux. L’objectif serait de les soutenir, notamment financièrement, par le biais d’organisations d’événements, de rencontres diverses. Soutenir des médias indépendants pour que la presse nationaliste ne soit pas la seule à avoir voix au chapitre. Donc, il faut soutenir la société civile et lui donner des véritables moyens, lui donner de la visibilité grâce à des médias libres qui vont promouvoir d’autres types de discours. Il faut également s’assurer d’une justice indépendante, qui n’est pas entravée dans ses investigations. Mais tout cela est déjà suffisamment ambitieux.

De plus, il y a une censure dans ces pays. Il y a des violences exercées contre les journalistes, des procès intentés aux journalistes, une modification de la législation qui permet de poursuivre des journalistes pour atteindre aux intérêts de l’État. Il y a également des crimes commis contre les journalistes, qui sont régulièrement dénoncés par Reporters sans frontières ou des organisations de droits humains. Donc une presse libre et indépendante est indispensable pour faire avancer les choses.

Quels rôles la coopération régionale et la diplomatie jouent-elle en matière de gestion des tensions ethnico-religieuses dans la région ? Pour quels résultats ?

La diplomatie peut, selon la situation, exacerber les tensions ou permettre un apaisement et la création de nouveaux liens. La difficulté, est que cela est très lié aux majorités au pouvoir. Quand ce sont des acteurs nationalistes qui sont au pouvoir dans les différents pays de la région, cette coopération régionale est très difficile. Chacun va ressasser, entretenir le ressentiment et être fermé à la coopération régionale.

En revanche, nous avons vu des moments où, par exemple, le président de la Serbie va être invité à assister à une commémoration du siège de Vukovar parce qu’il n’appartient pas à un parti ultra nationaliste, et qu’en face, c’est un gouvernement plutôt de centre-gauche en Croatie, donc un dialogue est possible. Mais ce genre de moment dure peu de temps. Et il suffit d’un incident pour rallumer les étincelles, notamment parce qu’un certain nombre de partis politiques n’ont d’autres programmes que l’entretien des tensions.

C’est d’ailleurs le cas actuellement en Serbie et en Croatie. Les acteurs ultranationalistes, que ce soient des partis politiques, mais aussi des collectifs de vétérans ont besoin, finalement, d’entretenir ce ressentiment, d’entretenir l’attention, parce que c’est leur fonds de commerce.

Il est très difficile de mettre en place des programmes de coopération régionale, lorsqu’ un gouvernement freine des quatre fers pour empêcher des avancées. Comme je vous disais, cela a été le cas concernant l’attribution des subventions. Vous pouvez avoir des acteurs institutionnels ou associatifs qui se rencontrent mais si l’État décide de mettre un terme à cette coopération, cela complique considérablement les choses.

Les initiatives éducatives dont nous parlions peuvent également être opposées à cette coopération régionale, à cette possibilité de paix. Par exemple, en Croatie, il a été voté de rendre obligatoire un voyage scolaire à Vukovar. Il s’agit d’une sorte de pèlerinage, de visites des mémoriaux, qui, comme je vous le disais tout à l’heure entretiennent une certaine lecture de l’histoire. Donc, ces mesures éducatives peuvent être aussi prises pour empêcher l’apaisement et le pardon.

Plusieurs partis politiques jouent donc un rôle concernant le ressentiment anti ou pro- européen dans les Balkans. Dans ces conditions, quels sont les clivages existants dans la région concernant les perceptions sociales d’une possible intégration européenne ?

En Croatie, il y a eu un relatif enthousiasme. L’adhésion à l’Union européenne était aussi considérée comme un moyen de permettre de reconstituer un peu artificiellement une forme de Yougoslavie au sein de l’Union européenne, en permettant une circulation des populations de l’ancienne fédération dans l’espace européen.

Cela leur permet ne pas avoir besoin de demander un visa pour aller rendre visite à un proche en Serbie quand on est croate, de ne pas avoir besoin d’un visa pour aller à la plage sur la côte Adriatique quand on est serbe et qu’on y avait droit à l’époque yougoslave… Il y avait cette idée que pour assurer une paix durable dans la région, il fallait intégrer les pays de la fédération yougoslave au sein de l’Union européenne.

Seulement, ce n’est pas si simple, car pour se conformer à l’acquis communautaire – notamment en matière de démocratie, en matière de transparence des finances publiques, en matière d’atteinte aux droits humains, en matière de réformes économiques – il y a beaucoup de choses à mettre en place. Et le fait que l’Europe ait insisté, spécialement envers

la Croatie, et aussi envers les autres pays de la région, sur la question de la justice internationale – et notamment le fait de livrer les criminels de guerre au tribunal pénal international -, a provoqué des crispations qui ont diminué cet enthousiasme à l’égard de l’Union Européenne.

Il faut également prendre en considération les acteurs extérieurs, notamment la Russie, qui dans les questions géopolitiques ont des intérêts à ce que certains pays, notamment la Serbie, n’intègrent pas l’Union européenne. Ces acteurs vont progressivement entretenir une défiance à l’égard de l’UE.

Donc, à mon sens, l’adhésion aurait été la clé d’une paix durable dans la région si elle avait pu être faite plus rapidement. Si elle avait pu être faite avant que, finalement, l’accès à l’Union Européenne n’apparaisse pas si intéressant que ça aux pays qui sont candidats.

Peu après l’adhésion, notamment, avec les difficultés économiques qui ont émergé en Croatie, nous avons assisté à une inflation importante, une émigration d’une partie de la jeunesse qui est partie s’expatrier ailleurs dans l’Union Européenne, et au repli sur eux- mêmes de certains États des Balkans vis-à-vis d’une possible intégration. Il y a également des difficultés en lien avec une idée d’ingérence de l’Europe dans les affaires internes. L’exemple de la Croatie a pu échauder. Ce qui n’était pas le cas de la Slovénie, par exemple. La Slovénie est entrée beaucoup plus tôt, mais elle a été très peu affectée par la guerre. Elle était en meilleure santé économique, en meilleure santé sur le plan démocratique aussi. Elle a donc eu moins de difficultés à rentrer dans l’UE. La Croatie a servi effectivement un peu de contre-exemple.

Cependant, ce n’est pas la seule question. Le fait que, par exemple, le Kosovo puisse entrer dans l’Union Européenne, alors que la Serbie ne reconnaît pas son existence est aussi un point de tension. Il va être très difficile de faire entrer la Bosnie sachant que c’est une fédération tripartite, qu’il y a encore des questions sur la gouvernance qui se posent, qu’il y a encore des entités comme la République Srpska 3 dont certains des acteurs veulent faire sécession de la Bosnie et être rattachés à la Serbie. Donc il y a encore des choses très complexes à l’échelle régionale à régler qui sont des entraves à l’Union Européenne. Ce ne sont pas juste les représentations de l’UE qui sont moins, attractives. C’est aussi qu’entrer dans l’UE nécessiterait de résoudre des choses qui sont à l’heure actuelle assez insolubles.

Nous avons parlé des actions mises en place dans le cadre de la coopération des pays des Balkans pour atténuer les tensions ethnoreligieuse, mais nous savons que l’UE agit aussi sur les pays candidats à l’intégration à travers des politiques ou des aides.  Ces questions ethnico-religieuses sont-elles finalement abordées par les institutions telles que la Commission européenne et le Parlement européen ? Et si oui, sous quel angle ces problématiques sont-elles envisagées ? Savez-vous s’il existe aussi des initiatives de l’UE visant spécifiquement à résoudre ces tensions dans les Balkans en vue d’une possible future intégration ?

Il peut y avoir des initiatives qui permettent par un chemin détourné d’apaiser la situation. Par exemple, l’Union Européenne a contribué à financer la reconstruction. Donc cela constitue un moyen aussi, en recréant des villes qui ont été détruites, en participant à la reconstruction des infrastructures, des écoles, de la mairie de contribuer à une construction des relations. Mais ce n’est pas toujours suffisant et ce n’est pas toujours accepté. Dans ce genre d’institutions, les choses prennent du temps, il y a une certaine bureaucratie qui peut être aussi mal vécue à l’échelle locale, notamment par les habitants qui sont, eux, sur leurs propres agendas, sur leurs propres difficultés du quotidien en matière d’emploi, en matière de logement.   Donc, il existe des choses qui sont soit directes, comme les subventions à la société civile, encourager des réformes, soit indirectes en participant à la reconstruction. Mais cela a été perçu comme quelque chose de tardif et de conditionnel. L’idée qu’il fallait montrer patte blanche pour obtenir des financements, des aides à la reconstruction, est quelque chose qui a pu aussi être mal vécu et provoquer une relative hostilité aussi à l’égard de l’Union Européenne.

Concernant ces mêmes processus d’’intégration européenne, y a-t-il des exemples concrets d’événements conflictuels ethnico-religieux récents dans les Balkans qui ont eu un impact significatif sur celui-ci ? Je pense notamment à l’interdiction du dinar serbe au Kosovo, exacerbant les tensions.

Ce genre de situation, qui rappelle aussi fortement les débuts de la guerre, peut jouer. Par exemple, le fait de refuser d’utiliser l’alphabet cyrillique à Vukovar – en lien avec le droit des minorités – a été source de tensions entre les habitants Serbes et Croates, mais aussi entre la Croatie et la Serbie. Ce genre d’événement font ressurgir des tensions inter-étatiques qui amènent aussi l’Union européenne à avancer avec beaucoup de prudence.

La question du Kosovo est très délicate. Elle n’est pas réglée. Ce n’est pas juste la question de l’interdiction du dinar serbe mais il y a aussi beaucoup de luttes entre les forces de l’ordre, une histoire de plaques d’immatriculation, etc. Tout un tas d’aspects qui peuvent paraître minimes et dérisoires, mais qui vont cristalliser aussi des choses qui sont sous-jacentes et qui ne sont pas résolues.

Les élections sont souvent des moments très critiques parce qu’il peut y avoir des appels au boycott et des tensions autour des bureaux de vote. Les recensements sont aussi des événements assez critiques puisque cette question du poids démographique des communautés peut aussi être manipulée. Je vous donnais précédemment l’exemple de Vukovar et de la conformité avec l’acquis communautaire et de l’obligation qu’avait la municipalité d’utiliser l’alphabet cyrillique.

Dans ce cadre, des acteurs nationalistes ont contesté le recensement en affirmant que ces 30% de Serbes n’avaient qu’une résidence secondaire en Croatie. Selon eux, ils ne viendraient que pour peser démographiquement le jour du recensement. Donc, ces chiffres sont aussi des sources considérables de tensions.

La Serbie semble se détourner de plus en plus de l’UE ces dernières années. Quels sont les obstacles principaux entravant la progression de la Serbie vers une adhésion à l’UE, notamment vis à vis de la reconnaissance du Kosovo, des politiques de sécurité étrangère concernant la Russie, des réformes de l’état de droit et des questions relatives aux droits de l’homme. Est-il possible que ce phénomène se transpose à la Croatie, déjà membre de l’UE, dans les années à venir ?

Je pense que ça peut se transposer à la Bosnie. À la Croatie, j’ai tendance à penser que non, dans la mesure où elle est déjà dans l’Union européenne, qu’elle est déjà dans l’espace Schengen, que c’est une destination touristique majeure en Europe. Il y a quand même des intérêts importants pour la Croatie, malgré les critiques, malgré une perte d’enthousiasme. L’Europe est pour la Croatie un horizon indispensable.

Je connais moins bien le cas serbe mais je pense qu’il y a un vrai élan de la part d’une partie de la population, notamment d’une partie de la jeunesse, comme il y avait dans cette jeunesse urbaine à l’époque des manifestants anti-Milosevic. Il y avait des manifestations anti-guerre, etc. Je pense au’il existe un noyau plutôt pro-européen, mais également des tendances adverses et anti-européennes qui peuvent être aussi exacerbées par des acteurs extérieurs.

Nous pourrions plutôt imaginer qu’en fonction des circonstances, et notamment de l’actualité régionale, des pays comme la Croatie et la Slovénie mettent leur veto à l’adhésion de la Bosnie, de la Serbie, du Kosovo etc. Parce qu’ils n’auraient pas d’intérêt à ce que la Serbie entre dans l’Union européenne. Il était question à un moment donné que la Croatie ne soutienne la candidature de la Serbie, qu’à condition que la Serbie lui donne les localisations de charniers dans lesquels se trouvent encore des disparus de la guerre.

On peut donc tout à fait imaginer, surtout à l’heure actuelle, un veto des anciens pays de la fédération yougoslave vis-à-vis de l’adhésion d’autres États. Cela placerait vraiment les frontières de l’Union européenne au niveau de ces pays-là. Cela en ferait à la fois des frontières régionales et internationales.

Selon vous, comment se dessine l’avenir de cette intégration des Balkans à l’UE, compte tenu des défis existants ? Et pensez-vous que le processus d’intégration européenne soit plutôt propre à atténuer ou à favoriser ces tensions ?

Encore une fois, je ne suis pas sûre d’être la personne la mieux placée pour imaginer à quoi ressemblerait l’avenir de la région. Connaissant bien la situation croate, et connaissant quand même les tensions qui existent entre la Croatie et la Serbie ou entre la Croatie et la Bosnie et selon les circonstances aussi, je n’imagine pas une adhésion prochaine des autres pays de la région. Notamment en raison de l’influence qu’exerce la Russie sur la Serbie. Mais les faits peuvent tout à fait me faire mentir. Il peut y avoir, lors d’une nouvelle élection, des partis plutôt pro-européens qui arriveront au pouvoir… Mais je pense qu’il y a encore énormément de travail à faire en matière d’acquis communautaire pour se conformer aux exigences de l’Europe et entrer dans l’UE.

Tout cela est accentué par la perspective d’une adhésion de l’Ukraine à l’UE. Certains pays qui veulent être candidats à l’Union depuis de très nombreuses années et qui ne sont pas encore même considérés comme des potentiels candidats ont l’impression qu’une entrée de l’Ukraine dans l’UE serait très inéquitable. Donc ça pourrait crisper, aussi, les pays-là. De plus, le fait que des pays veuillent en sortir, qu’il y ait eu le Brexit, qu’en France on entende parler de Frexit de temps en temps, que la Pologne ait évoqué la possibilité de sortir de l’UE, fait paraître cette Union beaucoup moins unie, beaucoup moins attractive. Certains pays auraient l’impression d’être les perdants de l’intégration européenne s’ils entraient en ayant fait des réformes considérables pour entrer dans un moment où l’UE ne va pas très bien.

Compte tenu de votre connaissance du sujet, quelles seraient, en quelque mots, vos recommandations pour surmonter ces défis liés à la construction de la paix dans la région?

Pour le moment, je suis assez pessimiste et j’ai tendance à penser qu’en particulier, la lutte de pouvoir entre l’OTAN et la Russie dans les Balkans ne joue pas en faveur de la situation et de l’amélioration des relations intercommunautaires, interethniques et interreligieuses, Donc l’heure est plutôt au repli qu’aux initiatives.

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