Entretien avec David Teurtrie – Résilience économique russe et discours sur l’isolement dans le contexte de la guerre russo-ukrainienne

David Teurtrie est maître de conférences en science politique à l’Institut catholique d’études
supérieures (ICES) de Vendée. Il est l’auteur de Russie, le retour de la puissance. Son livre aborde la question de la puissance de la Russie : comment l’évaluer sous cet angle, les points forts et les faiblesses de cette puissance. Il mène également des recherches sur les questions de résilience économique, mais plus largement sur les relations et interactions de la Russie avec son « étranger proche ».
Entretien a retrouver dans le dossier Russie, isolée sur la scène internationale ?
Pourriez-vous nous parler de vos recherches actuelles, notamment au sein du Centre de recherches Europes-Eurasie (CREE, INALCO) ?
Je suis maître de conférences à l’Institut catholique de Vendée et chercheur associé au Centre de recherches Europes-Eurasie (CREE) de l’INALCO. Je suis notamment l’auteur d’un ouvrage intitulé Russie, le retour de la puissance, dont la première version a été éditée chez Armand Colin en novembre 2021, soit quelques mois avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie. J’y évoquais notamment la possibilité d’une intervention russe en Ukraine, ce qui explique qu’il ait été remarqué et qu’une deuxième version en poche, actualisée et augmentée d’un chapitre sur la guerre en Ukraine, ait été proposée chez l’éditeur Dunod. L’Académie des sciences morales et politiques m’a d’ailleurs attribué le prix Albert Thibaudet pour cette deuxième version sortie en janvier 2024. Cet ouvrage aborde la Russie sous l’angle de la puissance, ses points forts et ses faiblesses. Il y a notamment un chapitre intitulé “La Russie a-t-elle les moyens de ses ambitions ? ” où j’aborde la crise démographique, les questions d’inégalités socio-économiques, etc. A l’inverse, les points forts de la Russie, très largement sous-estimés par les élites occidentales, expliquent la résilience économique inattendue du pays. Un chapitre était consacré à la stratégie de résilience économique dès la première édition. Cela a suscité de nombreuses sollicitations visant à mieux comprendre comment la Russie, à la surprise générale, est parvenue à résister à la vague sans précédent de sanctions qui l’a frappée depuis le début de l’invasion de l’Ukraine.
Entretien à retrouver dans le dossier thématique : https://eurasiapeace.org/publications/russie-isolee-sur-la-scene-internationale
La résilience économique russe :
Dans un contexte de sanctions internationales omniprésentes envers la Russie, autant au niveau économique que diplomatique, comment qualifieriez-vous la résilience de la Russie ? Que révèle le conflit ukrainien sur cette résilience ?
La résilience russe est due à plusieurs facteurs, il n’y a pas d’explication monocausale. D’une part, il s’agit d’une puissance qui s’appuie sur un large territoire et de très vastes ressources, sans doute le pays plus riche au monde de ce point de vue. Cette profondeur stratégique, qui n’a pas qu’une dimension militaire, a souvent joué en faveur de la Russie à l’échelle historique. C’est un aspect qui a sans doute été sous-estimé : les analystes sont souvent influencés par les données financières et commerciales dans le cadre d’une économie de services financiarisée. Cependant, dans un conflit de haute intensité les capacités industrielles jouent davantage. La Russie a montré qu’elle avait su garder des capacités industrielles très importantes : a priori, elle produit actuellement plus d’obus que l’ensemble de l’Occident réuni. Cet aspect était d’autant moins prévu par les élites occidentales qu’elles avaient la représentation d’une Russie exportatrice de pétrole avec la bombe atomique alors que le pays reste une importante puissance industrielle. Le deuxième facteur est que les sanctions à l’encontre de la Russie n’ont pas débuté en 2022, mais en 2014. Du côté européen, ces sanctions sont restées relativement faibles avant 2022, alors que pour les sanctions américaines ont progressivement augmenté ce qui a permis aux autorités russes de travailler pendant huit ans sur la résilience de l’économie russe. Elles ont notamment mis en place une stratégie dite de substitution des importations : tenter de produire en Russie les technologies pouvant être touchées par les sanctions. Dans le cadre de cette politique de résilience, les autorités russes ont travaillé à autonomiser le secteur financier. C’est dans ce domaine que les sanctions ont été les plus radicales au début. On se souvient notamment de Bruno Le Maire, annonçant l’effondrement de l’économie russe, ce qui était lié à la croyance que le système financier russe ne résisterait pas aux sanctions financières occidentales. Cependant, dans ce domaine la Russie a mené une politique très efficace de création d’outils permettant au système financier russe de continuer à fonctionner alors même qu’il est en grande partie déconnecté du système occidental.
On parle habituellement de résilience comme la capacité à surmonter un choc traumatique. Quels sont ces chocs traumatiques que la Russie aurait à surmonter ? Est-ce que les sanctions occidentales constituent réellement un choc de cet ordre pour la Russie ?
Le choc a été réel ! Au début du conflit, la valeur du rouble a chuté, le pays a connu une poussée inflationniste et un effondrement des échanges avec l’Occident. Les sanctions ont donc eu des effets importants. Cependant, les Occidentaux pensaient que la récession serait profonde et durable. Or, La récession a bien eu lieu en 2022 mais à seulement 2%, et depuis la Russie connaît une croissance économique supérieure à celle des Occidentaux. Il y a donc eu un choc certain au début, mais les capacités de rebond de l’économie russe associées à une politique de gestion de crises efficace des autorités russes, ont permis à l’économie russe de faire preuve de résilience.
Comment définiriez-vous la puissance russe ? Quels sont les moyens mis en œuvre pour ce retour de puissance ?
Durant les dix premières années de sa présidence, l’armée russe n’était pas prioritaire pour Poutine, contrairement à ce qu’on pourrait penser. L’investissement dans l’outil militaire a débuté au début des années 2010 au vu des résultats du conflit avec la Géorgie en 2008. L’armée russe avait certes gagné ce conflit mais d’importantes faiblesses de l’outil militaire avaient été constatées par l’ensemble des analystes militaires, qu’ils soient russes ou occidentaux. Le Kremlin a alors reformé et investit des moyens assez importants dans l’armée russe, ce qui s’est traduit par une modernisation de l’outil militaire qui était très largement resté soviétique. Cependant, depuis le début de la guerre en Ukraine, il y a un surinvestissement dans le secteur de la défense même si le Kremlin tente d’en limiter l’ampleur. Un autre aspect de la puissance russe peut être souligné. La diplomatie russe est très active. Si elle n’est pas parvenue à établir un dialogue constructif avec l’Occident, elle s’est montrée beaucoup plus efficace avec les pays émergents. Plus deux ans après le début de l’invasion russe, on s’aperçoit que la Russie n’est pas isolée que ne l’escomptaient les élites occidentales.
Les revenus pétroliers russes ont récemment retrouvé leurs niveaux d’avant-guerre, mettant alors à mal les projections européennes d’effondrement économique russe. La Russie possède également 20% des stocks mondiaux en ressources naturelles et minerais stratégiques sur son territoire : peut-on alors attribuer cette robustesse économique à sa richesse de sol ?
C’est évidemment un facteur important puisqu’il a été l’un des enjeux du bras de fer Russie-Occident. Les Occidentaux ont tenté de couper les revenus pétroliers de la Russie afin de freiner les moyens de financer la guerre en Ukraine. Cependant, à chaque mesure restrective les Russes ont trouvé la parade en quelques mois. La réorientation massive des exportations de pétrole russe vers les grands pays émergents ainsi que la mise en place d’une flotte de tanker transportant le pétrole russe pour contourner le plafond pétrolier des Occidentaux, constituent autant de mesures permettant à la Russie de retrouver ses revenus pétroliers d’avant-guerre. C’est également permis grâce aux grands pays émergents qui n’ont pas suivi les Occidentaux dans leur politique de sanctions. Il y a également des informations selon lesquelles l’administration Biden serait défavorable aux frappes ukrainiennes contre les raffineries russes, par crainte que cela provoque un choc sur les prix du pétrole en période électorale, ce qui serait un problème pour les Etats-Unis. Les Etats-Unis font également des exceptions dans les sanctions financières pour permettre des transactions dans le domaine pétrolier : le pragmatisme américain se laisse donc le droit de ne pas les appliquer en fonction de leurs intérêts bien compris. Cela est assez différent des Européens qui semblent moins pragmatiques vis-à- vis de cet outil. Par ailleurs, cela renvoie au fait que, dans le domaine énergétique, le poids de la Russie est tel qu’en réalité même les Américains ne sont pas favorables à couper totalement les exportations russes. Ce qu’ils cherchent avant tout est de baisser les revenus de la Russie, mais pas d’empêcher le pétrole russe d’arriver sur le marché international.
La croissance économique de la Russie a progressé de 3,6% en 2023 et de 5 % au premier semestre de 2024. Dans cette perspective, les sanctions économiques semblent avoir un effet illusoire. Pensez-vous que cette nouvelle dynamique économique pourrait durer sur le long terme, dans un contexte de guerre d’usure ?
Il y a un débat chez les économistes à ce sujet. Ce qui est certain c’est qu’une grande partie des analystes occidentaux pensaient à une récession durable, ce qui constitue une erreur d’analyse. Désormais le débat ne se porte donc plus là-dessus, mais sur la durabilité de la croissance russe et la part des dépenses militaires dans cette croissance. Il y a d’un côté ceux qui affirment que cette croissance serait artificielle car basée largement sur la production militaire, ce qui ne bénéficie pas à l’ensemble de l’économie et à la population. Ce serait donc une croissance qui compte le nombre d’obus, compté comme une production industrielle qui ne crée pas de biens durables pour la population. De plus, même si cela induit une croissance pour d’autres secteurs économiques, lorsque la guerre s’arrêtera ou si le conflit devient trop long, ce modèle de croissance ne pourra pas durer éternellement et il faudra trouver un relai de croissance pour la Russie. Lorsque l’on analyse d’autres aspects de la croissance actuelle russe, on s’aperçoit qu’il y a une forte consommation de la part des Russes. Les revenus réels des russes sont donc en augmentation pour la deuxième année consécutive, alors même qu’ils avaient tendance à stagner voire baisser les années précédentes. Il y a donc une forme d’enrichissement et de redistribution plus importante qu’auparavant. Concernant les nouvelles fortunes en Russie, elles ne sont liées ni au secteur pétrolier ni à celui de l’armement. On les retrouve dans les secteurs de l’agroalimentaire, de la distribution ou de la nouvelle économie: on a donc de nouveaux secteurs qui n’ont pas de rapport avec l’outil militaire mais qui sont dynamiques. La situation reste donc complexe, et là encore, on ne peut pas avoir d’explication monocausale.
En définitive, les sanctions ont-elles été efficaces ?
Ces sanctions ont été, à court terme, inefficaces. Il faut rappeler que l’objectif initial de ces sanctions était de mettre fin au conflit. Les Occidentaux pensaient que l’aide massive à l’Ukraine ajoutée aux sanctions permettrait d’obtenir la défaite de la Russie, ce qui était d’ailleurs annoncé pendant toute l’année 2022. Ce terme de “défaite” est de moins en moins utilisé. Les analystes faisant état des rapports de force actuels admettent qu’il sera difficile d’obtenir les résultats escomptés au départ. De ce point de vue, c’est donc un échec. D’un autre côté, il peut y avoir des conséquences négatives pour l’économie russe à moyen et long terme. A cet égard, il est intéressant de regarder ce que dit la partie russe. Quand Vladimir Poutine a présenté son « plan de paix », il a évoqué dans les demandes russes, l’annulation des sanctions occidentales ce qui indique que les autorités russes préféreraient malgré tout minimiser l’impact des sanctions.
Dans le but de renforcer la demande de roubles, le président Vladimir Poutine a ordonné à Gazprom d’exiger que les clients internationaux paient le gaz russe en monnaie nationale. Cette mesure de la Russie, peut-elle être interprétée comme un indicateur d’un isolement économique croissant, nécessitant l’imposition de l’utilisation de sa propre monnaie dans le commerce international ? Que révèle cet acte en termes de résilience économique et de stratégie pour contourner les sanctions internationales ?
Cette mesure fait partie du paquet de premières mesures russes qui datent du printemps 2022. En imposant le rouble aux Européens, la Russie a imposé une banque qui sert au paiement de ses importations de gaz (la Gazprombank). Pour que les Européens puissent continuer à importer du gaz, ils doivent utiliser cette banque pour leurs échanges. La Gazprombank reste d’ailleurs une des rares banques russes toujours présentes dans le réseau interbancaire SWIFT. De manière politique et symbolique, cela a constitué une sorte de contre mesure pour montrer que la Russie peut faire quelque chose face aux Européens en les obligeant à payer en rouble. C’est également très important de rester dans le réseau SWIFT pour la Russie, et cela malgré le fait qu’ils aient développé un équivalent russe de SWIFT permettant aux banques russes d’opérer à travers un système national. Le système SWIFT reste en effet essentiel pour ce qui est des échanges à l’international. Sur la question de l’isolement économique, tout est une question de point de vue. Du point de vue occidental, la Russie est isolée si l’on admet que l’Occident reste au centre de l’économie internationale. Si on admet que le centre de l’économie mondiale est en réalité basé en Asie, il s’avère que la Russie n’est pas autant isolée que ce qu’on voudrait penser en Occident.
Au début du conflit russo-ukrainien, le secrétaire d’Etat chargé des affaires européennes, Clément Beaune, a déclaré : “La Russie, c’est le PIB de l’Espagne”. Cependant, l’Espagne se situe à la 15ème place, et la Russie à la 8ème, d’après les données de la Banque mondiale de 2022. Qu’est ce qui explique ce décalage de représentation de la puissance économique russe?
Il y a des représentations négatives de la Russie, liées à la nature du régime et à la perception d’une agressivité, parmi les élites occidentales. Dans le même temps, il y a une grande méconnaissance dont les causes profondes restent à analyser. Cela s’explique par plusieurs facteurs : les élites européennes actuelles ont bénéficié d’Erasmus et se sont en général rendues aux Etats-Unis à un moment dans leur parcours, mais très rares sont ceux qui ont eu la curiosité d’aller voir ce qui se passe à Moscou. En conséquence, il y a une représentation de la Russie marquée par le passé soviétique, avec l’image d’un pays arriéré qui ne serait pas parvenu à se moderniser. Curieusement, ce biais est rarement appliqué à l’Asie. On admet généralement qu’en Asie, les régimes autoritaires ne sont pas dénués d’efficacité économique. Pour la Russie, cette grille de lecture ne s’applique pas. Notre rapport avec la Russie est très complexe. C’est un pays qui nous paraît proche, car sur le continent européen, et dans le même temps est très éloigné de nous pour des raisons historiques, de mentalité, de politique etc. On peut aussi admettre que les instruments de mesures économiques sont ce qu’ils sont, ils ne sont pas parfaits. Il existe par exemple deux façons d’exprimer le PIB : le PIB nominal (conversion du PIB vers le dollar) et le PIB en parité de pouvoir d’achat (en fonction du coût de la vie dans les pays). Ce dernier corrige, généralement en faveur des pays émergents, le PIB nominal. Cela crée parfois de grosses différences. L’exemple le plus simple et connu est celui de la Chine qui est derrière les Etats-Unis en PIB nominal, mais en 1ère place à l’échelle mondiale pour le PIB en parité de pouvoir d’achat. Pour la Russie, il en va de même : elle est plus loin en termes de PIB nominal que de PIB en parité de pouvoir d’achat. Cela montre bien qu’évaluer la puissance économique d’un pays n’est pas si simple et que même les outils les plus utilisés, tel que le PIB, peuvent nécessiter la considération de différents aspects en fonction des approches. On en revient à des aspects en lien avec la capacité à faire la guerre, qui recentre les questions économiques sur l’outil industriel, là où l’Occident s’est désindustrialisé massivement depuis plusieurs décennies.
Dans l’ensemble, les sanctions économiques internationales n’ont pas eu les effets escomptés. Est-ce révélateur d’une mauvaise évaluation occidentale de la résilience russe, ou bien du poids trop fort des représentations négatives véhiculées par le narratif occidental?
Il y a plusieurs explications. Tout d’abord, il y a eu une surévaluation de l’efficacité des sanctions, qui est d’ailleurs étonnante car la Russie n’est pas le premier pays à être sanctionné. On a des pays qui sont sanctionnés depuis des décennies, à l’exemple de Cuba, sans que cela n’ait impliqué de changements. A bien des égards, les sanctions ont tendance à renforcer les régimes en place, et non pas à les libéraliser. Que ce soit l’Iran, la Corée du Nord, ou le Vénézuela, les sanctions n’ont fait que durcir les régimes en place. Les objectifs politiques sont donc à questionner, les élites politiques occidentales devraient en avoir conscience si bien que cette croyance dans les sanctions est étonnante. Pour la Russie, il a donc une sous-estimation de sa capacité de résilience, de son outil industriel et de ses ressources, mais il y a aussi une surestimation de la puissance de l’Occident qui a cru être resté au centre du monde et qu’il pouvait imposer au reste du monde ses sanctions. Au contraire, on a vu que cela a eu tendance à indisposer beaucoup de pays émergents, alors même qu’au début du conflit, nombreux sont ceux qui n’étaient pas d’accord avec l’invasion russe. Cependant, quand l’Occident a décidé seul d’imposer sa lecture du conflit, une sorte de résistance et de volonté de ne pas accepter ces sanctions occidentales s’est développée chez les pays émergents. L’échec des sanctions est donc au final largement dû à cela : si la Russie n’avait pas pu bénéficier d’une neutralité des pays émergents, elle n’aurait pas pu résister aussi efficacement face aux sanctions occidentales.
Comment percevez-vous le narratif occidental qui décrit la Russie comme étant de plus en plus isolée sur la scène internationale ?
J’ai l’impression que ça n’est plus le narratif occidental, ce narratif daterait plutôt de l’année 2022 voire 2023. Du moins, c’est un narratif de moins en moins convaincant. Il ne paraît plus d’actualité en 2024. L’illustration de l’échec de ce narratif est le Sommet pour la Paix en Suisse, organisé par l’Ukraine et les Occidentaux. L’objectif était en réalité d’acter de l’isolement de la Russie : l’idée était d’inviter le plus grand nombre de puissances émergentes, telles que la Chine et l’Inde, pour signer une déclaration commune vis-à-vis d’une Russie qui serait restée seule et isolée. Cependant, de nombreux pays émergents ont refusé de s’associer à ce sommet, dont la Chine, et ceux qui ont participé ont souvent envoyé des délégations assez peu représentatives, et ont refusé de signer le communiqué final. Quand on lit ce communiqué, il est pratiquement acceptable pour la Russie, car il porte majoritairement sur la sécurité nucléaire et alimentaire et ne demande pas le retrait des troupes russes. Il semblait donc « acceptable » pour tous, mais a été signé principalement par les Occidentaux et leurs alliés. Ce sommet a donc plutôt illustré l’isolement occidental sur le dossier ukrainien.
Comment expliquez-vous ce décalage de narratif concernant l’isolement de la Russie ?
L’Occident profite très largement de la structure du système international tel qu’il existe depuis 1945. Il y a donc une forme de continuité dans la domination. Cette domination occidentale s’est exprimée au travers de la colonisation au XIXème et XXème siècle, et s’est perpétuée malgré la décolonisation au travers des inégalités en termes de revenus, de concentration des richesses, etc. Les instruments d’influence, telles que les grandes structures financières internationales (FMI, Banque Mondiale,…), sont contrôlées par les Occidentaux. La monnaie d’échange est le dollar et les Etats-Unis se servent pour punir ceux qui ne respectent pas les normes occidentales. Il y a donc un ressentiment, sans doute beaucoup plus important que ne le perçoivent les élites occidentales, ce qui joue fortement dans ce donflit. Il y a aussi sans doute l’idée, chez les pays émergents, de ne pas se couper de la Russie par peur de retrouver dans un monde qui serait à nouveau dominé par les seuls Occidentaux : ils ne veulent donc pas mettre tous leurs œufs dans le même panier. S’ils restent neutres, ils gardent la possibilité d’avoir plus de liberté d’actions dans les relations internationales.
La Russie semble renoncer à son intégration en Europe et davantage se diriger vers une politique étrangère axée sur l’Eurasie. Cette évolution pourrait-elle amener au déplacement du centre de gravité de la géopolitique mondiale vers l’Asie ? Comment l’Occident pourrait en être impacté ?
On peut d’ores et déjà estimer que la guerre en Ukraine a tendance à accélérer un glissement de la géopolitique mondiale vers l’Asie, ce qui était déjà largement en œuvre avant le conflit. Lorsque l’on regarde les grands conflits internationaux du XXème siècle, on voit qu’ils ont plutôt tendance à accélérer des mouvements déjà en place. Par exemple, la montée en puissance des Etats-Unis a été accélérée par les deux guerres mondiales. Dans le cas du glissement géopolitique vers l’Asie, la crise ukrainienne agit comme un révélateur d’un processus déjà en cours. Seulement, parler de l’Occident comme un tout est trompeur. Les Etats-Unis, au moins à court terme, sont plutôt gagnants dans ce conflit, du fait du renforcement de leur tutelle sur l’Otan et de la réaffirmation de leur domination en Europe. Ils ont également des gains économiques liés à l’exportation des armements. L’Europe est, elle, la grande perdante. Certes, les élites européennes ont fait preuve d’une forme de solidarité avec l’Ukraine, plus que ce à quoi la Russie s’attendait, mais les conséquences économiques de la rupture avec la Russie sont catastrophiques. De ce point de vue, il donc trompeur de parler de l’Occident car cela risque de ne pas prendre en compte le déclassement de l’Europe, qui est particulièrement frappant.
Le développement d’un espace eurasiatique avec la Russie en son centre pourrait-il amener au développement d’un nouveau discours : celui d’une Europe de plus en plus isolée ?
L’idée d’isolement ne peut plus constituer une grille de lecture viable avec le monde polycentrique actuel : il y a plusieurs centres et il est donc difficile d’être isolé. L’idée isolement était valable dans le cadre d’un monde unipolaire ou bipolaire. Néanmoins, nous avons une logique de blocs qui se font face : un espace Eurasiatique dominé par l’axe Russie-Chine auquel on peut rajouter l’Iran, face au bloc occidental : la logique des blocs est dangereuse car elle peut mener à une confrontation globale. Il est donc dommage que l’humanité retombe dans une logique de bloc, alors que les grands enjeux que l’on connaît (environnementaux, de grande pauvreté, de conflictualité), ne peuvent évidemment pas être traités de cette manière.
À propos de l'auteur
Eurasia Peace
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