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Entretien avec Céline Bayou – La guerre en Ukraine et la géopolitique des Etats baltes

Publié le 15/08/2022
38 min de lecture
Par Anaïs Jacquin
Entretien

Céline Bayou est rédactrice en chef de la revue en ligne Regard sur l’Est. Elle est également chargée de cours à l’INALCO et chercheuse associée du Centre de recherches Europes-Eurasie (CREE, INALCO).

Entretien a retrouver dans le dossier Etat des lieux : le conflit en Ukraine dans l’espace eurasiatique

Les trois pays baltes (Lettonie, Lituanie et Estonie) ont intégré l’Union européenne et l’OTAN en 2004, après avoir été les premiers en 1991 à prendre leur indépendance de l’URSS. La guerre en Ukraine les a placés sur le devant de la scène alors qu’on entendait assez peu parler de ces pays avant cette crise. Pourriez-vous nous apporter quelques éclairages historiques sur les relations complexes de ces différents pays avec la Russie ? Sur quels fondements repose leur perception d’une menace russe, sur laquelle ils attirent l’attention de l’Union européenne depuis plusieurs années ?

Les républiques baltes ont en effet été les premières à réclamer le recouvrement de leur indépendance : le 11 mars 1990, Vilnius a ainsi proclamé le rétablissement de l’Etat de Lituanie (ce qui a provoqué en retour un blocus économique de la part de Moscou). Formellement, les trois pays ont recouvré leur indépendance de fait en décembre 1991, avec la dissolution de l’URSS.

La relation entre ces territoires et la Russie est évidemment ancienne, et il convient de rappeler qu’ils ont fait partie de l’Empire russe avant même, pour deux d’entre eux, qu’ils ne se constituent en tant qu’États, en 1918. La Lituanie, quant à elle, est l’héritière d’une longue histoire (Grand-Duché de Lituanie et république des Deux Nations).

Si l’on se concentre sur le 20 ème  siècle, la période de la Seconde Guerre mondiale est évidemment particulièrement significative. Elle inaugure une période d’occupations (soviétique de 1940 à 1941, nazie de 1941 à 1944 puis soviétique de 1944 à 1991), ces « intégrations » étant toutes subies. On a coutume de souligner qu’il n’y a pas une famille dans ces trois États qui n’ait été touchée par les déportations, les éliminations physiques ou les émigrations forcées. Cette mémoire est vivante et penser la Russie aujourd’hui sur ces rivages de la Baltique, c’est penser cette histoire des occupations. On comprend bien, dès lors, que cette relation ne peut être sereine ; il serait sans doute trop tôt pour qu’elle le soit, même si l’évolution de la Russie n’était pas si inquiétante, notamment parce que le véritable travail de mémoire n’a pu être entamé qu’après 1991.

Mais il faut évidemment tenir compte des évolutions internes à la Russie. Deux périodes sont à envisager.

La première court de fin 1991 jusqu’à fin 1999 et correspond aux mandats de Boris Eltsine, premier président de la Fédération de Russie. C’est une période d’effondrement économique et de chaos généralisé en Russie. Les États baltes nouvellement indépendants restent alors méfiants à l’égard de la Russie, en raison du traumatisme historique mais aussi parce que le chaos n’est jamais souhaitable à vos portes. En 1993, Boris Eltsine se tourne vers les États baltes et leur propose des garanties de sécurité : offre déclinée sans le moindre débat ou la moindre hésitation parce que, même affaiblie, la Russie est perçue comme une menace intrinsèque. La. priorité des États baltes, dès cette période, est d’adhérer à l’OTAN et à l’Union européenne (UE) afin d’obtenir des garanties de sécurité qui les protègent de toute forme de menace émanant de leur grand voisin. La seconde période renvoie à l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, fin 1999. À mesure que la Russie s’éloigne de la démocratie et développe son narratif – qui va peu à peu monter en agressivité – concernant un monde unipolaire qui l’exclut, la perception de la menace grandit au sein des États baltes. On comprend bien que le rapport de forces potentiel entre les Baltes et la Russie ne peut qu’être déséquilibré compte tenu de la taille (géographique, démographique) des protagonistes.

A l’inverse, quelle est la perception russe et/ou poutinienne de ces États ? Peut-on la comparer avec celle qui est portée par la Russie sur l’Ukraine ? Notamment, est- ce que le discours russe justifiant l’intervention en Ukraine (dénazification) est susceptible de s’appliquer également à la situation des États baltes, ou l’évolution européenne de ces dernières décennies dans ces trois pays les préserve-t-elle d’une association à cet héritage historique sensible dans la région ? Pourriez-vous nous apporter un éclairage historique sur l’épisode du nazisme dans les États baltes : est-ce qu’il s’agissait d’une alliance de circonstance pour contrer l’influence russo-soviétique, comme tend à la présenter l’historiographie officielle ukrainienne actuelle ?

C’est totalement différent. On ne peut comparer les deux situations. Les Baltes (identitairement baltes pour la Lituanie et la Lettonie, finno-ougriens pour l’Estonie) ne relèvent pas du monde slave et Moscou ne peut en aucun cas prétendre à les assimiler au fameux « Rousskiï Mir » (monde russe), ce fantasme nationaliste actuellement mis en scène par V. Poutine. La charge historique est absolument incomparable ave celle mise en avant aujourd’hui par Moscou vis-à vis de l’Ukraine. En revanche, la comparaison peut être intéressante au regard du narratif russe concernant la prétendue « dénazification » de l’Ukraine. On sait que Moscou aime à stigmatiser les peuples baltes, en arguant d’une certaine bienveillance à l’égard du nazisme, voire d’une prétendue collaboration avec de cette idéologie. Le sujet est évidemment extrêmement sensible. Par exemple, le fait que chaque année se pose la question, le 16 mars à Riga, d’un défilé commémorant une bataille qui, en 1944, a vu deux bataillons de la Légion lettone opposer une résistance à l’Armée rouge, est un point de focalisation assez significatif. Deux visions de l’histoire s’opposent à cette occasion : pour Moscou, l’intervention de l’Armée rouge se justifiait par le souhait de libérer la Lettonie de l’occupant nazi ; des soldats russes ont perdu la vie dans cet objectif et le narratif russe omet d’évoquer ce qui a suivi, à savoir l’intégration forcée de ces terres libérées du nazisme au sein de l’URSS. En revanche, pour Riga, les soldats lettons enrôlés (de force pour la plupart) dans cette Légion lettone (division des Waffen SS jugée non criminelle par Nuremberg précisément en raison de ces enrôlements de force) se battaient pour libérer leur pays et empêcher l’ex-occupant soviétique de reprendre pied en Lettonie. Ces soldats n’étaient pas tous en phase avec l’idéologie nazie ; ce qui ne veut pas dire que certains ne l’étaient pas… L’ambiguïté persiste et, tous les 16 mars, cette manifestation. soulève de nombreuses questions, évidemment instrumentalisées par les médias russes qui aiment dépêcher alors des journalistes à Riga. Il est évident que les pays baltes ne peuvent faire l’économie d’une véritable réflexion sur la coopération ou la collaboration de certains et leur participation à la Shoah. Il est vrai que l’arrivée des nazis dans cette région a pu être dans un premier temps perçue comme une libération, après un an d’occupation soviétique. particulièrement violente, dramatique et sanglante (on parle en Lettonie d’« année des horreurs »). Avant de comprendre qu’il ne s’agissait pas d’une libération mais d’une nouvelle occupation. Et d’une iédologie mortifère. Un travail historique, douloureux, est en cours, mais on comprend qu’il n’a pu être entamé qu’après 1991 et qu’il est depuis systématiquement parasité par les évolutions inquiétantes de la Russie, entravant la sérénité nécessaire à ces réflexions. Concernant la question sous-jacente, « Est-ce que l’on pourrait envisager que la Russie, demain, ait le même discours à l’égard des Baltes que celui qu’elle porte à l’égard de l’Ukraine ? », le parallèle peut donc sembler intéressant. Mais se poser la question reviendrait à valider les arguments de V. Poutine. Or, celui-ci a totalement dérivé en adoptant un discours objectivement délirant au sujet de l’Ukraine  : il pourrait en effet utiliser ce sujet -– le prétexte d’une « nécessaire dénazification » – mais comme tout autre sujet dont il ferait un prétexte. Parce que dans le narratif russe actuel, les mots n’ont plus de sens.

La Russie a-t-elle tenté d’empêcher le rapprochement de ces États avec l’UE et l’OTAN ?

Curieusement, pas tant que ça. On ne souligne pas assez cette particularité  : les États baltes restent à ce jour les seuls pays à avoir été membres de l’URSS et à être membres de l’UE et de l’OTAN. C’est remarquable et ça l’est d’autant plus alors qu’on constate que ce sujet est un des déclencheurs de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février dernier.

Alors pourquoi V. Poutine a-t-il laissé faire concernant les Bates  ? Vraisemblablement parce que la Russie était trop affaiblie encore au début des années 2000, mais peut-être aussi parce que Moscou ne considère donc pas ces pays comme relevant du « Monde russe ». Washington et Bruxelles étaient pourtant inquiets de la réaction de la Russie. Ils ont pris certaines précautions en 2004, lors de la double adhésion des Baltes  : l’OTAN avait par exemple préalablement engagé un processus de discussion avec la Russie pour lui expliquer qu’il s’agissait d’un moyen de rassurer les Baltes, et non d’un acte hostile à son encontre.

On touche là à cette question, délicate elle aussi, des élargissements successifs des instances euro-atlantiques, que Moscou aurait souhaité voir justifier et expliquer. La Russie a eu le sentiment d’être désignée comme « ennemi » potentiel et repoussée vers un Est étranger par ce qu’elle qualifie désormais d’ « l’Occident collectif ». En 2004, Moscou s’est contenté de quelques réactions verbales pour marquer son mécontentement, mais sans conséquence. Dans les années 2000, des voies de coopération Russie-UE et Russie-OTAN étaient encore envisagées ; Moscou ne voyait peut être pas encore ces adhésions comme une rupture.

Quelle est la place des minorités russophones dans ces différents États, en termes démographique, sociologique, culturel et en termes d’influence sur la politique intérieure de ces États ? Peut-on observer la même politique russe que celle appliquée en Ukraine vis-à-vis des minorités russophones du Donbass ?

Les minorités russophones présentes dans les États baltes sont variées, arrivées à des périodes diverses et pour des raisons différentes. Certaines populations russophones sont présentes par exemple depuis le XVII ème  siècle, venues à la suite du schisme de l’Église orthodoxe russe ; d’autres sont arrivées au cours du XIX ème  siècle dans le cadre de l’Empire russe ; d’autres sont venues après la Seconde Guerre mondiale, pour la reconstruction et dans le cadre de la politique de « colonisation » soviétique : ces russophones pouvaient être russes mais aussi ukrainiens, géorgiens, tadjiks ou autres… venus du reste de l’Union soviétique. Depuis l’indépendance, d’autres russophones sont arrivés parce qu’ils ont quitté la Russie pour des raisons politiques, ou encore la Biélorussie depuis 2020 ; de même aujourd’hui avec les personnes temporairement déplacées d’Ukraine : les États baltes sont des terres d’accueil récentes et les populations qui s’installent ici savent qu’elles pourront parler russe plus facilement qu’à Londres ou Paris puisqu’on y trouve déjà de nombreux locuteurs de russe. Je soulignerai que, en raison de la guerre provoquée par la Russie en Ukraine, la politique d’accueil des pays baltes est en train d’évoluer, ces pays tentant de convaincre le reste des pays de l’UE de les suivre dans une politique très restrictive à l’égard des Russes se déplaçant dans l’Union. C’est un fait nouveau et très récent.

On a donc des strates très variées de populations russophones dans cette région. En Estonie et en Lettonie (où les russophones représentent environ un tiers de la population), certains sont citoyens de l’État éponyme, certains ressortissants d’un autre État (Russie, Biélorussie, Ukraine, autre), mais d’autres encore, sont des « non-citoyens », dotés d’un passeport spécifique qui leur confère certains droits mais leur en retire d’autres. C’est un cas particulier à ces deux pays, différent de celui octroyant le statut d’apatride.

Sociologiquement également, ces populations sont diverses : dans la banlieue de Tallinn ou du côté de Narva, on trouve par exemple des populations russophones aux revenus modestes, anciens ouvriers d’industries qui ont depuis périclité par exemple… Dans les grandes villes et dans les ports, vous pouvez trouver des hommes d’affaires russophones, qui menaient jusque récemment des business florissants avec la Russie… Il y a une grande variété parmi ces populations.

En termes d’influence politique, on trouve dans ces pays des partis qui représentent la population russophone mais, étant donné que celle-ci est variée, il s’agit plutôt de partis éclatés, qui ont une influence variable, selon les pays. En Lettonie, par exemple, le maire de Riga a durant de longues années été le leader d’un parti russophone : les habitants de la ville votaient-ils pour lui parce qu’il était russophone ou parce qu’il était de centre-gauche ? A contrario, on peut trouver aussi dans ces pays des formations qui se construisent contre la défense des intérêts de ces populations ; je pense par exemple au parti d’extrême-droite EKRE (Eesti Konservatiivne Rahvaerakond) en Estonie. Pour autant, on ne peut pas dire que les scènes politiques baltes s’articulent autour de cette question, ce n’est pas le substrat de la vie politique locale. Depuis le 24 février 2022, la guerre en Ukraine bouscule évidemment la scène politique de ces pays, créant des tensions nouvelles. Il y a des populations russophones qui ont lutté pour l’indépendance de ces États et à qui, aujourd’hui, on va demander de prouver leur loyauté à l’égard de l’État dans lequel elles vivent : cela peut être difficile de se dire « on s’est battus pour la reconstruction de ces États mais, parce que nous sommes russophones, on doit encore faire nos preuves ».

Certains avancent l’argument d’une comparaison possible entre Donbass et pays baltes au regard de cette question des populations russophones. Là encore, il faut manier le parallèle avec précaution parce que le statut, l’histoire et le vécu de ces populations est absolument incomparable. Toutefois, je rappellerai que si, en 2012 par exemple, on nous avait expliqué ce qu’il allait advenir du Donbass, nous n’y aurions pas cru. Ce qui nous semblait impossible hier s’est révélé réel. Cela appelle à la prudence et à la modestie.

Comment ont évolué les politiques étrangères de ces trois États depuis 2014 et l’invasion” de la Crimée ? Notamment avec les États-Unis ? Quelles sont les alliances qui sont formées par ces pays au sein de l’Union européenne et quelles sont les stratégies qu’ils ont mises en place ? Quelles formes de coopération ont-ils mis en place entre États baltes et avec les pays proches comme la Pologne et les autres pays de l’est européen ? On connaît notamment la proximité historique de la Lituanie et de la Pologne du fait de leur appartenance commune à la République des deux nations jusqu’à la fin du 18ème siècle….

Il n’y a pas eu de changement radical, mais plutôt une continuité. Les événements de 2014 (annexion de la Crimée, guerre dans le Donbass) ont confirmé les craintes des trois pays. Depuis 2004, ils ne cessaient d’alerter sur les risques induits par la politique de coopération avec la Russie. L’Europe de l’Ouest avait tendance à les écouter d’une oreille distraite, mettant leurs alarmes sur le compte d’un traumatisme historique certes compréhensible, mais peu audible dans ses déductions. D’autant que l’UE était alors dans une phase de coopération avec la Russie.

De fait, deux événements les ont confortés dans leurs positions : 2008 avec la guerre russo-géorgienne et 2014 avec l’annexion de la Crimée et la guerre dans le Donbass. Les États baltes élèvent alors la voix en soulignant la relation problématique avec la Russie. Depuis, il n’y a pas eu une rupture de leur politique étrangère mais le sentiment d’être confortés (malheureusement) dans leur analyse préalable. V. Poutine disait que, depuis l’intégration du bloc polono-balte au sein de l’UE, un vent de « russophobie » soufflait sur l’Union. Indéniablement, oui, ils ont été les Cassandre au sein de l’UE en se méfiant des tentatives de coopération avec Moscou.

En matière de coopérations régionales, on observe – et tout particulièrement depuis février 2022 – un bloc polono-balte évident : les quatre pays partagent les mêmes analyses et défendent les mêmes positions en faveur d’un soutien indéfectible à l’Ukraine. La Lituanie a tendance à coopérer avec la Pologne par tradition historique avec, parfois, une relative défiance entre les deux, cette histoire commune n’ayant pas été exempte de tensions. Mais, aujourd’hui, les ressentiments sont mis de côté face à l’urgence (tout comme Bruxelles laisse de côté ses différends avec Varsovie concernant l’État de droit notamment). L’Estonie, elle, a tendance à se tourner vers la Finlande dans ses coopérations régionales ; quant à la Lettonie, elle est peut-être la plus grande promotrice de la coopération balte.

Mais, globalement, les coopérations des Baltes sont à géométrie variable. Elles sont aussi baltiques (on le voit avec leur accueil évidemment enthousiaste des candidatures finlandaise et suédoise à l’OTAN) mais aussi transatlantiques. Certains en Europe ont d’ailleurs tendance à juger que les Baltes sont parfois un peu trop atlantistes, emboîtant le pays assez systématiquement aux propositions ou demandes de Washington.

On se souvient du soutien apporté en 2008 par les pays baltes à la candidature formulée par l’Ukraine pour rejoindre l’OTAN. De manière générale, quels liens et quelles relations entretiennent chacun des trois pays baltes avec l’Ukraine ? Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, peut-on parler d’une perception et d’un positionnement identiques pour les trois pays de la région ou bien y a-t-il des différences d’attitudes à noter ?

Sur le fond, il y a une unité d’appréciation de la situation : les trois pays se positionnent clairement au côté de l’Ukraine et dans la condamnation de l’action de la Russie. Il n’y a pas l’once d’une ambiguïté.

Leur degré d’engagement est à hauteur de leurs moyens matériels. Les chiffres de l’aide apportée à l’Ukraine, même si celle-ci reste en réalité difficile à évaluer, montrent que l’Estonie est très bien « positionnée » en Europe – pas en valeur brute mais en proportion de son PIB – et donc très engagée en soutien à Kyiv. Les deux autres pays sont également engagés (aide militaire, aide humanitaire), ainsi que dans l’accueil des personnes déplacées ukrainiennes. Et politiquement, les pays baltes sont porteurs de la ligne la plus dure et intransigeante à l’égard de la Russie, à l’avant-garde des propositions en matière de durcissement des sanctions à son encontre.

Il s’agit pour ces pays d’isoler la Russie, par tous les moyens possibles. Le cas de l’énergie est très parlant : la Lituanie a été la première au sein de l’UE à décréter qu’elle n’importerait plus ni gaz, ni électricité, ni pétrole en provenance de Russie, avec l’espoir de créer un effet d’entraînement au moment où l’Union européenne est en plein doute. La Lituanie est également peut-être la plus vocale sur ces questions, estimant qu’il faut être fermes dans nos principes et le respect de nos valeurs européennes : pour Vilnius, cela peut justifier beaucoup de sacrifices, notamment économiques. Quel que soit le prix à payer et les restrictions à prévoir, les autorités lituaniennes estiment qu’il est de notre devoir collectif de respecter nos propres principes ; cela veut dire interrompre nos achats de gaz russe. Sans attendre que Moscou décide de couper ces livraisons.

La Première ministre estonienne, Kaja Kallas, a également une bonne audience auprès des médias occidentaux auxquels elle accorde régulièrement des entretiens depuis quelques mois : elle y porte ce même discours de grande fermeté et de condamnation sans aucune ambiguïté de l’action de la Russie.

La Biélorussie, en tant que pays limitrophe, constitue un autre cas essentiel pour la région. Quelle a été la réaction de ces pays – et notamment de la Lituanie – au moment de la contestation du régime de Loukachenko par les Biélorusses en 2020 et en 2021 ? Pourriez-vous nous présenter plus largement les relations qu’entretiennent les États baltes avec la Biélorussie ?

La Lituanie est la plus concernée du fait de la longueur de sa frontière directe avec la Biélorussie. La capitale, Vilnius, est assez proche de cette frontière, ce qui a forcément des implications.

Au début des années 2000, la Lituanie avait adopté une approche inclusive à l’égard de son voisin, s’efforçant de l’associer aux initiatives coopératives dans la région. Par exemple, lorsqu’elle a assuré la Présidence du Conseil des États de la mer Baltique, elle a défendu l’idée d’inclure la Biélorussie dans certains projets régionaux. L’idée était que cette approche inclusive permettrait peut-être d’aider le pays à effectuer aussi une transition démocratique ; Vilnius considérait qu’une Biélorussie qui « irait bien » constituerait une moindre menace (directe ou indirecte) pour la Lituanie.

Économiquement, les pays baltes restent des économies de transit. Notamment pour les produits biélorusses (potasse et engrais notamment), mais aussi pour des produits russes (comme le pétrole) transitant par la Biélorussie) , qui passaient par les ports baltes (Klaipeda mais aussi Ventspils ou Riga…) Depuis août 2020 et la réélection frauduleuse d’Alexandre Loukachenko à la tête du pays, le soutien radical de Vilnius à l’opposition biélorusse (la Lituanie accueille en particulier la présidente élue de facto Svetlana Sviatlana Tsiikhanovuskaïya) a bien évidemment impliqué en représailles une perte d’une partie du transit de ces produits biélorusses, que Minsk et Moscou tentent d’adresser désormais de diriger vers les ports russes du golfe de Finlande. La Lituanie assume cette perte sèche, au nom de ces fameux principes et valeurs. C’est son « quoi qu’il en coûte », même si elle sait que les coûts financiers et matériels seront lourds, à long terme. En la matière, la politique lituanienne est marquée par la constance puisque, tout en s’efforçant pendant longtemps d’associer la Biélorussie aux initiatives régionales, elle a aussi très tôt joué le rôle de refuge pour nombre d’opposants ou d’étudiants biélorusses en exil. Son mantra a toujours été le soutien aux forces démocratiques biélorusses.

On constate de la part de Vilnius la même intransigeance à l’égard de la Russie, de la Biélorussie et de la Chine (en effet, à l’automne dernier, la Lituanie a décidé d’ouvrir une représentation de Taïwan à Vilnius, quitte à s’attirer les foudres de Pékin). Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de débat dans le pays autour de cette posture. Son prix économique et politique reste encore difficile à évaluer mais le jusqu’au boutisme affirmé des élites politiques lituaniennes, geste symbolique fort, peut soulever des interrogations, y compris entre ceux qui gouvernent. Pour le moment, on ne voit pas de véritable fossé se creuser mais, si les autres pays de l’UE ne suivent pas, le maintien de cette ligne dure risque acrobatique.

Sur le plan de la politique intérieure, un certain discours tend à présenter l’élite politique des États baltes comme étant principalement formée aux États-Unis et au sein des institutions européennes, ce qui impacterait ses orientations de politique étrangère. Est-ce avéré et cela se ressent-il dans la politique intérieure de ces États ?

Deux temps sont à distinguer.

Le premier renvoie aux années 1990, où l’on reconstruit des États qui n’existaient plus. Certains représentants des diasporas qui avaient émigré en Europe (notamment au Royaume-Uni et dans les pays nordiques), au Canada, – ou aux Etats-Unis en raison de l’occupation soviétique, décident alors de revenir au pays. C’est ainsi qu’on a pu voir à la tête de la Lituanie un Valdas Adamkus qui avait fait toute sa carrière au sein de l’administration américaine, à la tête de la Lettonie une Vaira Viķe-Freiberga anciennement professeur de psychologie à l’université de Montréal ou, à la tête de l’Estonie, un Toomas-Hendrik Ilves né en Suède, diplômé aux États-Unis, puis ayant travaillé au Canada, et pour Radio Free Europe, en Allemagne. Et il ne s’agit que des chefs de l’État… La formation et la carrière de ces personnalités ont forcément eu une influence forte sur les trajectoires adoptées par ces pays. On a même coutume de parler d’une forme d’ingérence indirecte de la part des États-Unis. À cette période, deux choix s’offraient à ces pays pour effectuer la transition vers un autre régime, sans aller forcément jusqu’à une politique de lustration : faire revenir les élites formées à l’extérieur et/ou placer à la tête de ces pays des jeunes, âgés de moins de 30 ans et donc « vierges » de tout habitus soviétique. Il ne faut toutefois pas tomber dans le travers de la caricature : certaines personnalités se sont sincèrement converties au nouveau système et ont efficacement contribué à la transition, tout en ayant été élues ou placées à leur poste dans un cadre démocratique.

Le second temps renvoie à la période plus actuelle, où il est délicat d’appréhender les choses sous cet angle alors que les États baltes sont membres de l’UE et de l’OTAN depuis près de 20 ans. Nécessairement, certaines élites se forment à l’étranger ; mais surtout, nécessairement, formées localement ou pas, elles sont imprégnées de l’habitus occidental. Il s’agit d’un processus naturel : les États baltes sont l’Europe !

Il n’en reste pas moins que ces pays sont réputés pour leur atlantisme et pour avoir tendance à vouloir confier leur sécurité à l’OTAN et à Washington. Ce n’est pas faux mais ne signifie pas que ces pays récusent les éléments de sécurité européenne : ils y sont favorables et en sont acteurs. Mais, en dernier recours, estiment que Washington serait leur meilleure garantie contre une possible agression venant de Russie. C’est aussi en cela d’ailleurs que l’unité européenne face à l’agression de l’Ukraine par la Russie est un élément essentiel pour l’avenir : la confiance des Baltes en l’Europe se joue aujourd’hui.

La Lituanie a interdit le transit de produits russes sous sanctions vers son exclave de Kaliningrad, décision appliquée dès le 18 juin, en conformité avec le 6ème paquet de sanctions européennes, à laquelle Moscou a répondu par des menaces de représailles contre ce pays. Pourriez-vous d’abord nous rappeler l’histoire de la construction de cette exclave et nous présenter ses enjeux géostratégiques concrets ? Ensuite, quelles sont les menaces réelles auxquelles sont exposés ces États qui sont couverts par l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord ? Une offensive russe dans la trouée de Suwalki, point faible défensif et jalon important de l’Initiative des Trois mers et du projet de Via Carpatia, vous semble-t-elle envisageable ? Ou les représailles envisagées par la Russie sont-elles d’un autre ordre ? On pense notamment à des moyens de coercition économique, d’attaques cyber qui sont devenues assez récurrentes.

Tout d’abord, je soulignerai le fait que l’Union européenne a demandé à Vilnius de revenir sur sa décision et de ne pas appliquer les sanctions de l’UE aux produits russes transitant par son territoire entre « Russie continentale » et enclave de Kaliningrad.

La possibilité d’une attaque conventionnelle sur les pays baltes via l’enclave de Kaliningrad est une hypothèse évaluée comme peu probable aujourd’hui ; pour autant, elle ne doit pas être totalement négligée.

L’enclave de Kaliningrad, territoire attribué à ‘l’Union soviétique en 1945 et inscrit alors dans la continuité géographique du pays, s’est trouvée coupée du reste de la Russie après 1991, par les pays baltes en particulier. Elle constitue à la fois une force et une faiblesse pour la Russie, point le plus avancé de la Russie vers l’Ouest mais aussi territoire détaché territorialement (pour Moscou, il s’agit d’une exclave), ce qui soulève des difficultés en termes d’infrastructures et d’approvisionnement.

L’enclave a été fortement remilitarisée depuis quelques années et, a priori, les équipements et matériels déployés pourraient permettre d’y créer une bulle de déni d’accès : en cas de dégradation des relations avec l’OTAN, l’accès de l’Alliance aux États baltes pourrait être aisément bloqué par Moscou, qu’il s’agisse de la voie maritime ou de la voie aérienne. Resterait la voie terrestre, par la frontière polono-lituanienne. Si ce n’est que celle-ci, la fameuse trouée de Suwałki, consiste en une bande de terre de moins de 100km avec, à son Nord, l’enclave de Kaliningrad et, à son Sud, la Biélorussie. Le mouvement rapide d’intégration, notamment militaire, entre Russie et Biélorussie, tout particulièrement depuis 2020, suscite forcément des inquiétudes : la création de l’État de l’Union entre les deux pays, voulue par V. Poutine, pourrait signifier une mise au pas radicale de la Biélorussie. Dès lors, le risque – et c’est ce que la Russie a signifié au reste du monde lors de l’exercice militaire Zapad de  2017 en particulier – serait de voir la Russie couper le passage entre Pologne et Lituanie.

Dans un scénario catastrophe, il serait difficile pour l’OTAN de venir défendre ces États. Ils sont, certes, couverts par la clause de solidarité défendue à l’article 5 de la Charte mais l’application pratique de cette clause pourrait être complexe. Il s’agit d’un atout assez fort pour Moscou qui laisse planer une menace. Les pays baltes sont donc très attachés aux déploiements de l’OTAN sur leurs territoires.

La perspective de l’entrée de la Suède et de la Finlande dans l’OTAN, à condition que la Turquie n’y apporte pas son veto, ce qui a été discuté lors du dernier sommet à Madrid, emporte l’adhésion complète des pays baltes. Mais ces adhésions ne contribuent-elles pas à renforcer ce foyer de tensions en mer Baltique, espace que la Russie considère comme devenant progressivement un “lac otanien”, ce qui l’a amenée à mettre en garde les différents pays qui bordent cette mer en cas d’installations militaires supplémentaires ? Quelle est la probabilité de mise en acte de cette menace russe ?

Le paradoxe de la situation est que ce « lac otanien » en Baltique qui déplaît tant à la Russie et qui l’isole est en train de se créer précisément en réaction à l’attitude de la Russie. Le basculement des opinions publiques finlandaises et suédoises à cet égard est très parlant : alors qu’elles étaient majoritairement opposées à une adhésion de leur pays à l’OTAN parce qu’elles y voyaient une provocation inutile à l’égard de la Russie, c’est-à-dire un geste qui, aurait été compris comme agressif par Moscou, l’invasion de l’Ukraine par la Russie – justifiée en partie à Moscou par le sentiment qu’aurait la Russie d’être elle-même menacée par une Alliance expansionniste et agressive – a mené ces populations du nord de l’Europe à juger nécessaire de se prémunir contre une menace russe… Nous sommes en plein dilemme de sécurité, ou toute action de l’un entraîne la réaction de l’autre, provoquant l’escalade. On est bien loin de la décennie 1990, lorsque la chute du Mur laissait penser que cet espace allait redevenir celui d’une Mare Nostrum où le commerce et la coopération seraient porteurs de paix et de prospérité.

À ce stade, on constate que la réaction de la Russie à ces candidatures reste plutôt modérée et verbale. Sans doute parce que Moscou est largement occupé ailleurs. Sans doute aussi parce que les atermoiements otaniens, liés aux réticences turques, lui suffisent pour le moment : fragiliser l’unité de l’OTAN est un but en soi.

Du point de vue balte, la perspective des adhésions finlandaise et suédoise est une excellente nouvelle. Les pays baltes y voient une promesse d’accroissement de la sécurité dans l’ensemble de la région et d’affaiblissement de l’influence russe. Qui plus est, la présence de l’OTAN au nord de la Baltique permettrait de lever en partie l’hypothèque de l’accès par la trouée de Suwałki.

La guerre en Ukraine a vu le “Front Est” de l’Otan se développer dans la région baltique. De nombreux exercices aériens y auraient lieu, et depuis ces derniers mois, on a entendu que des violations des espaces aériens baltes et finnois auraient eu lieu. Pouvez-vous nous décrire l’évolution de ce front et quels ont été les événements majeurs pouvant mener à l’inquiétude d’une escalade armée dans la zone ?

Il faut bien différencier deux choses : la montée des tensions, qui n’est pas nouvelle, et le renforcement récent de la posture de dissuasion et de défense de l’OTAN.

Les violations des espaces aériens et maritimes de la Finlande, de l’Estonie ou des autres baltes par la Russie sont monnaie courante depuis quelques années déjà. Il s’agit essentiellement de provocations (des avions qui relient Saint-Pétersbourg à Kaliningrad sans transpondeur ni plan de vol notamment). À mesure que les tensions sont montées entre Russie et Occident, les exercices militaires de part et d’autre se sont par ailleurs multipliés dans la région, en nombre et en ampleur.

Par ailleurs, après les événements de Crimée et du Donbass en 2014, les États baltes et la Pologne ont demandé à l’OTAN d’assurer une présence militaire sur leurs territoires, à des fins de réassurance. Lors du sommet de l’OTAN de 2016, décision a été prise d’assurer à partir de l’année suivante une Présence avancée renforcée (enhanced Forward Presence, eFP) de l’OTAN dans les quatre pays. Cette présence vient d’être rehaussée au vu de l’agression russe en Ukraine, en renforçant les groupements tactiques existants dans la région, parallèlement à la création de nouveaux groupements plus au Sud, vers la mer Noire.

Tout le long de ce flanc Est de l’OTAN, il s’agit d’adresser un message clair à la Russie : ces pays sont membres de l’OTAN, de leur pleine volonté et de plein droit.

Gazprom a interrompu le 30 juillet les livraisons de gaz à la Lettonie, à la suite de ses coupures de gaz à la Pologne, la Bulgarie, la Finlande, les Pays-Bas et le Danemark, autant de pays qui ont refusé de payer la Russie en roubles. Comment se sont positionnés les différents États baltes vis-à-vis des divers apports énergétiques russes depuis le début de l’invasion en Ukraine ? Et comment ces pays envisagent-ils de compenser cette perte ?

Le souhait de réduire, voire de mettre fin, à la dépendance énergétique des pays baltes a été exprimé par ces derniers depuis longtemps. Pour des pays qui ne disposent pas de ressources énergétiques propres sur leurs territoires et qui sont fortement intégrés aux réseaux énergétiques soviétiques, le défi est de taille. À titre d’exemple, ils étaient jusque très récemment intégralement dépendants du gaz russe.

Un processus de diversification des approvisionnements a été amorcé depuis il y a quelque années. On peut citer le cas de la Lituanie, qui s’est dotée d’un terminal de GNL qui qui lui permet de s’approvisionner en gaz naturel liquéfié norvégien et américain. Le coût n’est pas anodin : celui de l’installation mais aussi celui du gaz. On comprend bien que, jusque récemment, le prix du gaz russe transporté par gazoduc restait a priori plus intéressant que celui du GNL venu des États-Unis ou du Qatar. On a même vu des livraisons de GNL effectuées auprès du terminal lituanien de Klaipeda en provenance… de Russie et Gazprom proposer un rabais sur les livraisons de gaz par tube.

Le mouvement est le même concernant l’électricité : alors que les pays baltes sont reliés aux réseau soviétique BRELL (Biélorussie, Russie, Estonie, Lettonie, Lituanie), ils s’efforcent de se connecter aux réseaux nordique et centre-européen afin de mette fin à cette dépendance. Des câbles ont ainsi été installés, entre Estonie et Finlande, ou entre Lituanie et Pologne notamment. Ils ne sont pas les seuls sur cette voie et on soulignera que, très symboliquement, l’Ukraine a été déconnectée du réseau électrique russe et connectée au réseau centre-européen quelques jours après l’invasion du pays par la Russie. Tous ces mouvements se font avec le soutien financier et technique de l’UE.

De même, on ne peut que souligner une fois encore l’annonce très radicale de la Lituanie de mettre fin à tout achat de gaz, de pétrole et d’électricité russes, à un moment où le reste de l’UE se montre beaucoup plus hésitante et embarrassée. Il est évident que le choc que constitue le retour de la guerre en Europe a notamment pour effet d’accélérer une transition énergétique annoncée depuis des années mais qui peinait à être mise en œuvre.

Quelle est la situation économique de ces trois pays, et plus particulièrement depuis le déclenchement de l’invasion en Ukraine ?  Ces dernières années, on avait pu constater une baisse du soutien de l’opinion publique à l’Union européenne en Lituanie, notamment due à une remise en question de son effet bénéfique réel sur son économie. En effet, les échanges avec les pays qui lui sont limitrophes, dont la Russie, semblent être indispensables au bon fonctionnement de l’économie lituanienne.  Pouvez-vous nous dépeindre l’importance de la Russie et de la Biélorussie dans l’économie lituanienne, et en quoi l’Union européenne a pu être un plus sur le plan économique ? Quelle a été la capacité de la Lituanie à diversifier ses partenaires ? Qu’en est-il pour ses voisins baltes ?

Ces pays paient un coût élevé à la guerre en Ukraine, du fait des positionnements politiques précédemment décrits mais aussi en raison de leur forte dépendance vis-à-vis de l’économie russe. Qu’il s’agisse des hydrocarbures russes, de la potasse biélorusse ou des investissements russes en capitaux plus généralement, la proximité géographique et l’héritage historique expliquent une forte imbrication. Les pays baltes sont des économies de transit : la perte des clients et fournisseurs russes et biélorusses sera extrêmement difficile à compenser. D’ores et déjà, les taux d’inflation dans ces pays ont atteint des niveaux exceptionnels.

On pourrait citer aussi les systèmes bancaires des États baltes, traditionnellement très dépendants des dépôts russes, ce qui a conduit à des contentieux, en particulier en Estonie et en Lettonie lorsqu’il a été avéré que des dépôts de non-résidents avaient été autorisés, voire facilités, permettant des opérations de blanchiment.

Quelles sont, selon vous, les conséquences politiques, économiques et sécuritaires à long terme de la crise politique en Biélorussie et de l’invasion de l’Ukraine sur ces trois États baltes ? Et quels sont les prochains développements à surveiller dans les mois à venir concernant les nouvelles configurations géopolitiques de cette région stratégique ?

Les menaces directes qui pèsent aujourd’hui sur les États baltes ne relèvent pas forcément du champ militaire, alors que les forces russes se trouvent très sollicitées et mobilisées au Sud. L’un des défis aujourd’hui pour la région baltique consiste à se prémunir contre la panoplie de menaces hybrides (cyber, chantage économique, énergétique, manipulation de l’information, etc.) Celles-ci sont très nombreuses, et certaines ont déjà été mise en œuvre. On pense évidemment assez spontanément à l’attaque informatique dont a été victime l’Estonie il y a quelques années déjà.

Mais d’autres menaces existent, moins médiatisées peut-être. À titre d’exemple, je citerai le cas de la Biélorussie qui s’est dotée d’une centrale nucléaire construite par le Russe Rosatom et située à proximité de la frontière lituanienne et de sa capitale Vilnius. Cette centrale nucléaire constitue une menace pour le pays : parce qu’elle est construite par la Russie et que la Biélorussie n’a aucune expérience en la matière ; parce qu’elle est située en zone sismique ; parce que les eaux de refroidissement de la centrale passent ensuite par la capitale lituanienne ; parce que le respect des règles de sécurité ne semble pas très rigoureux et que la gestion de la centrale est loin d’être transparente ; mais aussi parce que l’électricité très bon marché produite par la centrale a bien failli mettre en jeu la fameuse déconnexion des pays baltes du réseau BRELL (Vilnius a même légiféré de ce fait, s’engageant à ne pas acheter d’électricité bon marché si les consignes de sécurité de sa production n’étaient pas assurées) ; et aussi parce qu’avec cette centrale, une manipulation de l’information (annonce fallacieuse d’un incident grave dans la centrale par exemple) pourrait mener à l’évacuation en urgence de la capitale lituanienne et donc à la déstabilisation du pays tout entier.

Ces menaces sont prises en compte depuis quelques années déjà par les autorités baltes mais leur éventail très large, loin d’être exclusivement militaire, révèle la fragilité de ces États face à un pays dont le potentiel de nuisance est comparativement démesuré.

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Anaïs Jacquin

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