L’Union européenne face à l’Amérique de Trump : une continuité des tensions

Donald Trump et des représentants de l'UE : Mette Frederiksen, Première ministre danoise, et Jens-Frederik Nielsen, Premier ministre du Groenland, après avoir signé un accord sur la sécurité du Groenland, à New York, le 22/09/2026. Source : compte Instagram de Mette Frederiksen
Entre l’Union européenne et États-Unis, la relation transatlantique se joue simultanément sur plusieurs fronts : commerce, régulation numérique, sécurité et diplomatie. Après un accord commercial très controversé, les sanctions européennes contre les géants technologiques américains continuent d’irriter Washington, tandis que la préférence européenne dans les futures commandes publiques devient un nouveau point de friction. Sur le plan géopolitique, l’accord sur le Groenland marque une désescalade bienvenue, quand la guerre en Ukraine et l’invitation controversée de Vladimir Poutine au G20 rappellent la persistance des tensions. Un panorama qui illustre une alliance à la fois indispensable et de plus en plus disputée.
Le numérique et les droits de douane mondiaux
En juillet, la Commission européenne a infligé une amende de 890 millions d’euros à Google au titre du règlement sur les marchés numériques (DMA), ce qui crée de l’incertitude pour l’accord commercial de Turnberry. Washington affirme que cette sanction met en péril l’accord UE–États-Unis et dénonce une « énorme incertitude » pour les exportateurs américains.
Des parlementaires américains estiment que l’application du texte contredit les engagements pris envers Washington, et citent des entreprises européennes qui pourraient être visées en représailles, dont Airbus, Volkswagen et Nokia. Un responsable de la Commission a répondu que l’UE a le droit souverain de légiférer, y compris dans le numérique. Cette querelle n’est pas nouvelle : dès décembre 2025, les États-Unis avaient menacé l’UE de représailles sur ce sujet, et la Commission avait assuré appliquer ses règles sans discrimination.
Le 24 juillet, une nouvelle série de taxes fondées sur l’article 301 a remplacé la surtaxe temporaire arrivée à expiration. Les produits européens en sont exclus et restent sur le plafond de 15 % prévu par l’accord. Le motif invoqué, l’insuffisance de la lutte contre le travail forcé, a néanmoins irrité les Européens : l’eurodéputé allemand Bernd Lange l’a jugé « insensée« , la législation européenne étant selon lui plus stricte que la législation américaine. Il estime que ces nouveaux droits de douane pourraient être contestés devant les tribunaux américains, et espère qu’à l’issue des élections de mi-mandat de novembre, le Congrès retrouvera davantage de poids dans la définition de la politique commerciale.
Le 24 septembre, le gouvernement américain a demandé à intervenir en soutien au réseau social X dans le cadre de son recours contre l’Union européenne. La plateforme conteste une amende de 120 millions d’euros infligée en décembre 2025 pour des pratiques jugées trompeuses. Brett Shumate, adjoint du ministre de la Justice américain Todd Blanche, a déclaré que Washington « ne tolérera pas que la Commission européenne outrepasse ses prérogatives réglementaires pour contrôler les moteurs américains de l’innovation et de la croissance ».
Une étude publiée par la Commission le 23 septembre évalue les effets des tarifs américains sur l’économie européenne : selon cette analyse, les droits de douane américains ont eu jusqu’ici un impact direct limité sur les exportations européennes, mais ont contribué à accroître l’incertitude et la volatilité. Le cadre commercial reste donc en place, avec des mécanismes de sauvegarde européens permettant à Bruxelles de suspendre certaines concessions si Washington ne respecte pas ses engagements.
La préférence européenne dans le viseur de Washington
Le 15 septembre, un document du gouvernement américain adressé aux législateurs européens menace directement l’UE de représailles si elle ne supprime pas les dispositions de préférence européenne de son budget 2028–2034. Le texte vise un fonds de compétitivité de 402 milliards d’euros, et évoque un retour en arrière sur les dérogations Buy American dont bénéficient 19 des 27 États membres. Il propose en échange un système « made with Europe » ou, pour la défense, « made in NATO ».
Le 16 septembre, dans son discours sur l’état de l’Union, Ursula von der Leyen a défendu une Union plus indépendante, dont le sort doit rester entre les mains des Européens. Elle a souligné que les Européens achètent davantage d’équipements de défense européens et a appelé à renforcer les capacités stratégiques communes. Elle a également invité le Canada à devenir le premier « membre associé » de l’UE. Valérie Hayer (Renew Europe) a salué l’attitude du Premier ministre canadien Mark Carney, qui aurait refusé, selon elle, toute compromission face à Trump. Qualifié par son propre Premier ministre de « plus européen des pays non-européens », le Canada s’est lancé dans un rapprochement inédit avec l’UE pour trouver outre-Atlantique un partenaire plus fiable que les États-Unis de Donald Trump.
Donald Trump continue donc d’utiliser le commerce comme un instrument de pression et présente régulièrement le Canada comme un potentiel 51ᵉ État américain. Il a récemment publié une carte représentant les États-Unis comme englobant le Canada, le Groenland, l’Islande ainsi que plusieurs territoires français, dont Saint-Pierre-et-Miquelon et les Antilles françaises. Emmanuel Macron s’est déplacé à Saint-Pierre-et-Miquelon pour rappeler que l’archipel est « français ». Ce type de tension, difficilement imaginable avant l’ère Trump, illustre une relation transatlantique où les gestes symboliques prennent une place croissante.
L’accord sur le Groenland
Le 22 septembre, à New York, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, Donald Trump et les dirigeants du Groenland et du Danemark ont signé un accord sur la sécurité dans l’Arctique, un texte qui ne satisfait pas la demande initiale de Trump de faire du Groenland un territoire américain. Il permet à Washington de moderniser, d’étendre ses activités et de créer de nouvelles zones de défense.
Donald Trump a salué cet accord : « C’est formidable pour l’Europe, pour les États-Unis et pour tout le monde. Et pour le Groenland, ça va être incroyable. ». Les réactions européennes ont été mesurées. Emmanuel Macron, l’un des rares dirigeants à réagir dès l’annonce, a constaté que la souveraineté danoise et le droit international sont respectés, ce que l’Europe demandait, et que le compromis permet d’apaiser les tensions. Mette Frederiksen, Première ministre danoise, a souligné que le texte reconnaît la souveraineté et l’intégrité territoriale du Royaume du Danemark, ainsi que le droit du peuple groenlandais à l’autodétermination. Antonio Costa, président du Conseil européen, a salué une avancée positive. Une réserve demeure toutefois : le jour de la signature, Trump n’a pas répondu à la question de savoir si l’acquisition du territoire était désormais exclue. Jens-Frederik Nielsen, Premier ministre du Groenland, a de son côté estimé que l’accord constitue « un pas dans la bonne direction », tout en reconnaissant que la confiance devra être reconstruite progressivement dans la population groenlandaise.
Selon Ulrik Pram Gad, chercheur à l’Institut danois pour les études internationales (DIIS), l’essentiel pour le Danemark était de « défendre les principes du droit international, de souveraineté, d’autodétermination, d’intégrité territoriale », ainsi que d’apaiser les tensions transatlantiques. Il évoque un grand soulagement à Nuuk et au Groenland, qui se trouvaient sous une pression considérable, tout en s’interrogeant sur la fiabilité de Donald Trump quant au respect de l’accord.
L’Ukraine, la menace russe et la sécurité du continent
La guerre en Ukraine se poursuit sans qu’aucun règlement durable n’ait été trouvé. Européens et Américains travaillent depuis des mois, avec des divergences, sur des garanties de sécurité pour un possible cessez-le-feu, mais leur mise en œuvre dépend d’un feu vert de l’ensemble des parties prenantes, et surtout de Vladimir Poutine qui semble vouloir maintenir son pays en guerre, et de concessions territoriales encore débattues. Ces derniers temps, les incidents se multiplient au sein des pays membres de l’OTAN, comme le drone abattu au-dessus de la Lituanie à la mi-septembre ou l’attaque de drone à l’aéroport de Leipzig, attribuée à la Russie.
Face à la menace russe, la Pologne souhaite accueillir 15 000 soldats américains sur son territoire. Le président américain Donald Trump s’est félicité jeudi de « progrès majeurs » dans le projet d’implantation d’une base militaire américaine permanente en Pologne, alors que son administration a engagé un réexamen de la présence militaire des États-Unis en Europe. Selon le ministre polonais de la Défense, la force américaine envisagée serait déployée progressivement et pleinement constituée d’ici à 2039.
Le président américain a reçu son homologue français à New York en marge de l’Assemblée générale de l’ONU. Durant un entretien, les deux chefs d’État ont discuté des moyens de la nécessité d’« aider encore plus vite et plus fort » l’Ukraine, a détaillé Emmanuel Macron, évoquant une discussion « très constructive » ayant permis d’entrer dans le détail sur des sujets « importants pour la paix dans le monde et pour [la] sécurité [européenne]». Par ailleurs, Emmanuel Macron a démenti les informations selon lesquelles la CIA aurait alerté les services français d’une possible attaque de drones russes visant le sud de la France, déclarant que « la CIA [n’avait] pas informé les services français ». Cette mise au point fait suite à des informations publiées par le quotidien espagnol El Mundo, selon lesquelles la CIA aurait averti plusieurs gouvernements européens, dont la France, l’Espagne et l’Italie, d’une éventuelle opération de drones russes contre des sites stratégiques.
Les Américains invitent Vladimir Poutine au prochain G20
Au vu des négociations concernant la guerre en Ukraine, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a confirmé que les États-Unis ont invité Vladimir Poutine au sommet que Donald Trump doit accueillir dans son complexe de golf à Miami. L’Union européenne a réagi en assurant qu’elle continuerait de condamner la guerre menée par la Russie en Ukraine, avec ou sans la présence du président russe.
Olof Gill, porte-parole adjoint de la Commission européenne, a rappelé que le G20 est un forum clé pour répondre aux défis mondiaux, dont certains ont précisément été provoqués par la guerre en Ukraine, soulignant que juillet et août ont été les mois les plus meurtriers pour les civils ukrainiens depuis le début du conflit. La cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, a vivement critiqué cette invitation, la jugeant « vraiment très, très difficile » à comprendre.
Coopération accrue sur la sécurité des frontières
Enfin, passé inaperçu face à une actualité dense, le 10 septembre, la Commission européenne a proposé au Conseil de l’UE de conclure un nouvel accord-cadre avec les États-Unis sur un « partenariat renforcé en matière de sécurité des frontières ». Le projet prévoit notamment un échange réciproque d’informations pour l’identification, le contrôle et la vérification des personnes dans le cadre des procédures frontalières, des visas et des autorisations de voyage. Ainsi, alors que la relation reste tendue sur le commerce et la régulation numérique, Bruxelles et Washington renforcent leur coopération sur la sécurité et la lutte contre les menaces transnationales.
Ces développements confirment que la relation UE–États-Unis évolue désormais par à-coups, entre gestes de désescalade ponctuels et rapports de force assumés sur le commerce et la régulation. Si l’accord groenlandais et le rapprochement du Canada avec l’UE témoignent d’une volonté européenne de sécuriser ses arrières, les menaces américaines sur la préférence européenne et le soutien à X face à Bruxelles rappellent que Washington n’a pas renoncé à peser sur les choix réglementaires du continent. Sur l’Ukraine, l’absence de règlement durable et l’invitation de Poutine au G20 laissent présager que la diplomatie transatlantique restera, dans les mois à venir, un exercice d’équilibriste entre coopération sécuritaire et divergences stratégiques.
À propos de l'auteur
Thibaut Eudier
Thibaut Eudier est diplômé de plusieurs Masters (administration publique, communication, relations internationales) et cumule plusieurs expériences professionnelles en relations presse, chez Keolis et France Médias Monde. Il a également effectué de nombreux travaux universitaires sur des thèmes variés : ingérences étrangères, stratégies de communication en Occident, relations diplomatiques entre l'Union Européenne et les Etats-Unis sous l'ère de G.W.Bush.



