Élections en Serbie : Aleksandar Vučić change de siège pour ne pas changer le système

Le président serbe Aleksandar Vučić a remis sa démission le 27 septembre dernier. Site de la présidence serbe - Auteur: Tanjug
Le 27 septembre 2026 dernier, Aleksandar Vučić a remis sa démission de la présidence de la République de Serbie. Il l’a fait pour pouvoir conduire la liste du SNS comme candidat au poste de Premier ministre aux législatives anticipées du 25 octobre, l’actuelle présidente de l’Assemblée Nationale et ex-Première ministre Ana Brnabić assurant l’intérim. Ce faisant, le président serbe a transformé une contrainte constitutionnelle en nouveau rituel de confirmation pour son régime. Cette manœuvre place toutefois également le système Vučić dans une situation inédite : celui d’un scrutin organisé après près de deux ans de contestation étudiante, dans un climat où chaque camp anticipe déjà la contestation des résultats.
Un contournement du verrou constitutionnel
Le 9 septembre, Vučić annonçait à la télévision la dissolution de l’Assemblée nationale et des législatives pour le 25 octobre, alors que le scrutin était initialement prévu en décembre 2027. Son second mandat devait s’achever en 2027 et la Constitution lui interdisait de se représenter. En quittant la présidence pour la fonction de Premier ministre, il conserve donc la direction de l’exécutif tout en centrant la campagne électorale autour de sa personne : la liste s’intitule « Aleksandar Vučić – Serbie unie ».
En cas de victoire, ce serait un triomphe personnel pour le dirigeant serbe. Néanmoins, ce choix comporte un risque. Vučić fait concorder l’issue du scrutin avec sa propre popularité, et non avec l’adhésion au programme de son parti. Dès lors, la question de la succession sur le fauteuil de président pose une première difficulté : il s’agit d’identifier un candidat crédible à la présidence. Plusieurs noms ont pu apparaître dans les hypothèses des différents observateurs, mais pas de candidat arrêté à ce jour. La ministre des Mines et de l’Énergie Dubravka Đedović Handanović est une personnalité souvent citée, de même que Ana Brnabić, actuellement présidente par intérim, Miloš Vučević, ancien Premier ministre actuellement à la tête du SNS, Đuro Macut, actuel Premier ministre, ou encore Vladan Petrov, président de la Cour constitutionnelle.
Un affrontement polarisé entre le SNS et la Liste étudiante
Les législatives sont une conséquence directe de la crise ouverte par l’effondrement de l’auvent de la gare de Novi Sad, le 1er novembre 2024, ayant fait 16 morts. La catastrophe, largement attribuée aux malfaçons et à l’opacité du chantier dues à la corruption endémique, a déclenché parmi les plus grandes manifestations de l’histoire du pays depuis l’époque de Slobodan Milošević. Le mouvement étudiant en est sorti sous la forme de la Liste « Les étudiants gagnent », qui aligne 250 candidats et est conduite par le professeur Ilija Srdanović. Son premier meeting de campagne s’est tenu le 10 septembre à Novi Sad.
Un sondage Faktor Plus du 16 au 20 septembre donne 48,6 % à la liste de Vučić et 37,1 % à la Liste étudiante. Le SPS (parti fondé par Slobodan Milošević, présentant une liste séparée mais soutenant le régime) est crédité de 4,9 %, Serbie européenne de 3,6 %, et 16 % des personnes interrogées sont indécises. Le retrait de trois formations d’opposition (Mouvement populaire de Serbie, Soulèvement écologique, Nouveau Visage de la Serbie) a contribué à concentrer le vote d’opposition. Selon Giorgio Fruscione (ISPI), ces enquêtes servent avant tout d’instruments du pouvoir plutôt que d’outils de prévision neutres, et doivent être analysées avec un regard critique.
L’ouverture au SRS, un signal à ne pas sous-estimer
Un fait passé relativement inaperçu dans la couverture de la campagne mérite qu’on s’y arrête : pour la première fois à un scrutin national, la liste du SNS intègre officiellement des figures du Parti radical serbe (SRS), avec Aleksandar Šešelj et Vjerica Radeta inscrits sur « Serbie unie ». Jusqu’ici, les accords SNS-SRS restaient cantonnés à l’échelon local, à commencer par l’alliance de Belgrade en 2024, puis les élections municipales de mars 2026, des scrutins peu médiatisés qui n’engageaient pas l’image nationale du parti présidentiel.
Ce basculement ne se lit pas isolément. Il intervient six semaines après les funérailles de Ratko Mladić, le 7 septembre à Belgrade. L’ancien chef militaire des Serbes de Bosnie, condamné pour génocide par le TPIY, est mort le 27 août en détention à La Haye ; son corps a été rapatrié par un avion gouvernemental et accueilli avec les honneurs militaires. La commissaire européenne Marta Kos a annulé sa visite à Belgrade, en protestation face à cet événement.
Que l’État ait organisé des honneurs militaires pour le général Mladić, puis que le parti présidentiel ait scellé deux jours de campagne plus tard son premier accord national avec le parti historique du nationalisme serbe ne semble pas dû au hasard. Aleksandar Vučić construit sa carrière sur l’image d’un homme d’État pragmatique et europhile ; mais convoquer les partisans de la Grande Serbie au moment où son socle électoral traditionnel s’érode face à la Liste étudiante suggère qu’il cherche aussi une réserve de voix dans l’électorat nationaliste dur. La concrétisation de cette alliance annonce donc un potentiel retour du SRS au sommet de l’État, ce dernier n’ayant plus été représenté au parlement depuis 2020.
Un environnement électoral sous observation
Le terrain médiatique est déjà contesté. Dix-huit jours après la convocation du scrutin, Ilija Srdanović déplorait qu’aucun candidat de sa liste n’ait eu accès à l’antenne de RTS, au moment même où le service public l’invitait à débattre avec Aleksandar Vučić.
L’observation internationale sera déterminante. Le Bureau des Institutions Démocratiques et des Droits de l’Homme de l’OSCE a ouvert le 16 septembre une mission d’observation, à l’invitation des autorités. Dirigée par Eoghan Murphy, elle compte 14 experts à Belgrade et 30 observateurs de long terme déployés depuis le 25 septembre. Un rapport est attendu environ deux semaines avant le vote, et des conclusions préliminaires seront présentées le lendemain du scrutin, avec des délégations de l’Assemblée Parlementaire de l’OSCE, de l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe et du Parlement européen le jour même. Le précédent pèse : après les élections de décembre 2023, le Parlement européen avait estimé qu’elles avaient dérogé aux normes internationales, du fait de l’usage abusif des institutions et des médias par les sortants.
Le risque post-électoral est déjà tangible. Vučić martèle qu’il faut préserver la paix et la stabilité et éviter un retour aux années 1990, tandis que des représentants de la Liste étudiante ont appelé à descendre dans la rue à la fermeture des bureaux de vote pour défendre un résultat qu’ils proclament d’avance comme un risque d’élection volée.
Une diplomatie multivectorielle qui s’expose au verdict des urnes
Il serait trompeur de lire ce scrutin comme un simple épisode de politique intérieure. Depuis 2022, l’alignement sur la politique étrangère de l’UE est devenu un critère central de l’adhésion y compris pour les pays candidats et la Serbie, qui refuse toujours les sanctions contre Moscou. Sur le plan des négociations, 21 chapitres sont ouverts, plus un sur la normalisation avec le Kosovo, mais seuls deux sont provisoirement clos En mai 2025, Kaja Kallas avait posé à Belgrade un « choix stratégique » entre l’Occident et ses attaches avec la Russie et la Chine.
Les dossiers que nous avons suivis cet été montrent que la ligne n’a pas bougé. Lors de la visite de Volodymyr Zelensky à Belgrade le 8 août, Aleksandar Vučić a maintenu qu’il ne modifierait pas sa position sur les sanctions, trois semaines après avoir été le seul dirigeant du sommet de Kiev à refuser de signer la déclaration appelant à accroître la pression sur la Russie. Sur l’énergie, le rachat des parts russes de NIS par MOL n’était pas finalisé début septembre, ce qui laisse à Moscou un levier durable sur le secteur. Le rapprochement électoral avec le SRS, favorable à un ancrage identitaire et russophile plus marqué, ajoute une tension supplémentaire à cet équilibre déjà précaire : Aleksandar Vučić cherche simultanément à rassurer Bruxelles sur ses intentions européennes et à consolider une base nationaliste plus proche, historiquement, de Moscou que de l’UE.
Quel que soit le vainqueur aux élections, il y a peu de chances que celles-ci apportent une conclusion à la crise ouverte à Novi Sad en 2024. L’après scrutin sera potentiellement un moment bien plus tendu que la période électorale. Nous verrons si le système Vučić est capable de se renouveler sans modifier ses règles ; nous verrons également vers quelles extrémités il pourra tendre pour tenir sa majorité. L’ouverture au SRS, lue à la lumière des funérailles de Ratko Mladić, indique qu’à l’instar de la période Milošević, le nationalisme reste une carte à jouer dans les périodes d’incertitude politique.
À propos de l'auteur
Thomas Mikovic
Thomas est analyste en stratégie internationale, diplômé en prospective géopolitique suite à une formation au sein de l'Institut des Relations Internationales et Stratégiques. Spécialiste des Balkans occidentaux, il a consacré ses travaux de recherche à la diplomatie multivectorielle de la Serbie et s’intéresse aux recompositions stratégiques, aux influences de puissances et aux dynamiques politiques en Europe du Sud-Est.



