Stratégie et tendances économiques chinoises – Point de situation au 11/11/2024

Investissements chinois au Maroc :
Le Maroc est devenu, au cours de la dernière décennie, un pays attractif pour certaines entreprises, notamment les entreprises chinoises. Propulsé par un accord de libre-échange passé entre le Maroc et l’Union Européenne entré en vigueur en 2000, Rabat cherche notamment depuis une vingtaine d’années à devenir un hub dans le secteur automobile.
En avril 2024, un chef d’entreprise du Cac40 relatait au Monde que «le ministre marocain de l’industrie nous a dit que des Chinois le contactaient tous les jours et qu’il fallait nous réveiller avant qu’il ne soit trop tard». En effet les relations entre Pékin et Rabat n’ont cessé de croître depuis leur première collaboration en 2007. Pékin est devenu le troisième investisseur dans le pays, et les échanges commerciaux sino-marocains se sont élevés à 8 milliards pour l’année 2023. Ces derniers ont même dépassé le volume d’échanges entre la France et le Maroc en 2020-2021.
Début novembre, l’entreprise chinoise Shandong Daye a dévoilé un projet d’implantation au Maroc. Produisant des fils d’acier pour pneus automobiles, elle compte investir 210 millions de dollars dans la construction d’une usine dans le royaume. Une première phase prévoit 119,1 millions de dollars d’investissements et vise une capacité de production de 40 000 tonnes d’ici 2026.
Par ailleurs, par le biais du Maroc et des accords de libre-échange entrepris avec l’UE, l’entreprise chinoise bénéficie d’une facilitation de ses exportations vers le marché européen. La proximité entre les deux pays permet à la Chine de contourner les restrictions européennes à son égard et d’écouler plus facilement ses produits. L’ambassadeur de Chine au Maroc, Li Changlin, affirme qu’«en raison de ses accords de libre-échange avec les Etats-Unis et l’Union européenne» la Chine est poussée à investir dans le pays d’Afrique du nord et mentionne «une nouvelle ère» dans le partenariat entre les deux pays.
Réduisant donc ses coûts logistiques, Shandong Daye pourra ainsi faire transiter davantage ses produits vers des entreprises européennes avec lesquelles des partenariats sont déjà en place, comme avec Michelin et Goodyear.
Le chercheur Kyle Chan de l’université américaine de Princeton pense que la Chine cherche effectivement à contourner les sanctions européennes prises contre elle. Pour lui, les manœuvres chinoises sont claires et consistent à «accéder aux marchés américain et européen et contourner les dispositions visant à exclure leurs produits». Kyle Chan prend comme exemple l’Inflation Reduction Act, loi américaine en faveur de l’écologie adoptée en 2022, qui vise à «offrir des crédits d’impôt pour les batteries fabriquées à partir de composants provenant de pays avec lesquels les États-Unis ont conclu un accord de libre-échange, ce qui inclut le Maroc».
Symbole de l’implantation chinoise sur le territoire marocain, la société minière marocaine Managem a reçu le soutien de la société d’ingénierie China Electronics Corporation pour réaliser un projet de construction de la première usine de production de sulfate de cobalt au Maroc, prévue pour 2025. Par ailleurs, Managem envisage également d’ouvrir une usine de cuivre, un matériau essentiel pour la fabrication de moteurs électriques et de bornes de recharge. Avec 70 % des réserves mondiales de phosphate, le Maroc dispose d’un atout majeur dans ce domaine, l’importance de ce matériau ne cessant de croître pour les véhicules électriques, comme c’est déjà le cas en Chine. L’installation d’entreprises chinoises du secteur automobile au Maroc résulte d’une logique de course à l’innovation et de mainmise sur les matières premières.
Le nouveau partenariat avec l’entreprise Shandong Daye tend donc à renforcer les relations sino-marocaines tout en affirmant la stratégie chinoise sur le continent africain. Par la multiplication des contrats passés et ceux notamment avec le Maroc, la Chine rentre davantage en Afrique et sécurise l’accès à des matières premières, nécessaires à ses entreprises et à son industrie pour stimuler la croissance.
Au-delà, Rabat renforce sa position à l’échelle africaine en tant qu’hub important de la technologie, et consolide également son statut d’acteur attractif à l’international.
La Chine, tout en renforçant ses liens avec le Maroc, fait face aux sanctions mises en place par l’Union européenne à son encontre.
Retour de Trump à la Maison Blanche et ses répercussions sur la Chine :
Mercredi 6 novembre, les résultats de l’élection présidentielle américaine ont signé le retour de Trump à la Maison Blanche. Suite à l’annonce de ces résultats, les réactions et prises de paroles publiques se succèdent : côté chinois, la porte-parole du Ministre des affaires étrangères chinoises Mao Ning a affirmé la volonté de la Chine de perpétuer les bonnes relations entre les deux pays.
Alors que la menace d’une augmentation des tarifs douaniers à hauteur de 60% sur les importations chinoises plane sur la deuxième économie mondiale, la porte-parole chinoise déclare souhaiter l’instauration de bonnes relations avec le nouveau président américain et affirme continuer à «considérer et à gérer les relations sino-américaines conformément aux principes de respect mutuel, de coexistence pacifique et de coopération gagnant-gagnant».
L’augmentation des tarifs douaniers lors du premier mandat de Trump sur les importations chinoises ont eu des conséquences fortes sur l’économie chinoise. En effet, après des attaques chinoises contre Washington et des propos virulents par Trump à l’encontre de la Chine, les États-Unis ont décidé la mise en place de tarifs douaniers contre Pékin : une guerre commerciale s’est initiée de part et d’autre du Pacifique. Face au ralentissement de l’économie chinoise, les dirigeants ont en partie misé sur la réorientation des flux commerciaux et la stimulation de la demande intérieure pour soutenir la croissance.
De plus, le retour de Donald Trump se réalise en parallèle de l’augmentation des tarifs douaniers européennes sur les voitures électriques chinoises et menace une économie déjà ralentie. Interrogée sur le risque de tensions entre la Maison Blanche et Pékin lors de cette même conférence, Mao Ning a affirmé que la stratégie chinoise envers les États-Unis est «cohérente» pour assurer la prospérité de leur économie.
Par ailleurs, si de nouvelles taxes douanières venaient à être instaurées, elles viendraient s’ajouter à la crise immobilière fragilisant déjà l’économie chinoise. La crise immobilière en cours résulte d’une offre excédentaire de logements qui ne peut être absorbée par la demande domestique.
S’ajoutant à cela, la dette publique chinoise croît en raison de la crise immobilière qui vient surcharger les gouvernements locaux et ce malgré une aide budgétaire du gouvernement central. Reuters rapporte que «le Fonds monétaire international estime que la dette totale du secteur public s’élèvera à 147 000 milliards de yuans (20 700 milliards de dollars) à la fin de 2023» et que «si l’on ajoute la dette des ménages et des entreprises, ce chiffre dépasse 350 000 milliards de yuans, soit environ trois fois la taille de l’économie, selon la Banque des règlements internationaux».
Malgré une stratégie d’exportation fructueuse qui sert à contrebalancer sa faible consommation intérieure, les décisions européennes et américaines visant à restreindre l’accès à leur marché contribuent à remettre en cause le modèle de croissance chinois. Le ralentissement de la consommation intérieure, qui n’a pas retrouvé de dynamisme durable après la pandémie de Covid, a provoqué, dès le milieu de 2023, un phénomène de déflation. En septembre 2024, les prix à la consommation ont connu une baisse moyenne de 2,8%, ce qui assombrit encore les perspectives de gains économiques. En effet, la tendance déflationniste pousse les ménages et entreprises à retarder leurs dépenses et projets d’investissements, ce qui ne fait que ralentir d’autant plus la croissance.
Enfin, le retour de Donald Trump au pouvoir peut impacter la demande chinoise de pétrole en provenance d’Iran. En effet, d’après Edison Research, Washington, sous le nouveau mandat de Trump, risquerait d’établir une «politique de pression maximale» sur le pétrole iranien en raison des tensions entre les deux pays et des préoccupations américaines sur les projets de nucléaire iranien.
Dans une note, Vivek Dhar, stratège en matières premières à la Commonwealth Bank of Australia, alerte sur le fait qu’«une victoire de Trump pourrait voir les États-Unis appliquer des sanctions contre l’Iran, réduisant ainsi les exportations de pétrole iranien et provoquant une hausse des prix du pétrole».
Or, la Chine est le premier acheteur mondial de pétrole, et elle importe 13% de ses besoins en pétrole brut en Iran – Vortexa Analytics estime à 1,4 millions de barils de pétrole importés par la Chine quotidiennement entre janvier et septembre 2024. Cette hausse pourrait donc être un poids supplémentaire pour la Chine qui verrait ses coûts d’importation augmenter, nuisant à l’acheminement des hydrocarbures dont elles nécessitent pour sa production et sa consommation intérieure. Toutefois, la Chine s’est préparée à cette éventualité : pour faciliter les transactions et éviter les restrictions liées au dollar, Téhéran et Pékin se sont accordés pour que leurs transactions soient faites en yuan chinois.
À propos de l'auteur
Raphael Yussourou
Biographie non renseignée



