Relation entre l’Inde et la Russie dans le contexte de l’élargissement des BRICS et la crise en Ukraine

Les BRICS, acronyme regroupant le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, représentent un ensemble de nations émergentes dont l’importance géopolitique n’a cessé de croître au fil des années. Ce groupe, qui réunit des puissances diverses en termes de culture, d’économie et de politique, constitue un acteur clé dans le nouvel ordre mondial. Cette diversité a été soulignée lors du sommet de Johannesburg le 24 août 2023, qui a accueilli l’adhésion de six nouveaux membres.
Cette expansion suscite des interrogations quant à la nature des BRICS, à leur importance dans un monde en constante mutation, et à la manière dont les relations bilatérales entre deux de ses membres, l’Inde et la Russie, ont contribué à leur influence.
Présentation des BRICS
Les BRICS, acronyme créé par l’économiste britannique Jim O’Neill, regroupent cinq nations : le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud. Ces pays se distinguent par leur ouverture au marché international et leur volonté de s’aligner sur les économies occidentales. Initialement plus liée à des considérations macroéconomiques qu’à des implications géopolitiques, cette notion trouve ses racines au début du XXIe siècle, dans le sillage de la fin de la guerre froide et de la chute de l’URSS.
Durant la confrontation indirecte entre les États-Unis et l’Union soviétique, un troisième espace, appelé le Tiers-Monde par le sociologue français Alfred Sauvy, a émergé, n’appartenant à aucun
des deux blocs Est et Ouest. Au départ, le concept de BRICS paraissait flou, car les cinq pays diffèrent considérablement, tant sur le plan civilisationnel que politique. Cependant, ce concept a pris forme le 16 juin 2009 à Ekaterinbourg, en Russie, lors d’un sommet crucial. Il est important de souligner que ce sommet s’est tenu en Russie, à la demande des Russes, un fait significatif compte tenu de la perte de puissance de ce pays sur la scène internationale après la chute du communisme.
Présentation de l’importance des BRICS
Un poids considérable dans l’économie mondiale
Après s’être réappropriés le terme d’O’Neil, les BRICS se veulent, dans les faits, une alternative économique à l’ordre international établi. Il existe une réelle volonté de stimuler la croissance et d’assurer la prospérité de chaque pays membre, même si l’objectif premier est de redistribuer les cartes de la politique mondiale, jusqu’ici tout de même assez conservée par l’Occident.
Cette union fait suite, en réalité, à une frustration de nombreux pays qui disent ne pas se sentir ou mal représentés par les grands organes décisionnels internationaux tels que le FMI, la Banque Mondiale et le Conseil de Sécurité des Nations Unies, et ce malgré leur population importante et leurs richesses produites. En effet, les BRICS ne possèdent, réunis, que 15% des votes à la Banque Mondiale et 10% au Fonds Monétaire International.
Ces chiffres contrastent avec une population représentant 42% de la population mondiale (3.2 milliards d’individus) et un Produit Intérieur Brut global de 26% du PIB mondial. En 2023, le produit intérieur brut cumulé des BRICS a finalement surpassé celui du G7, un groupe composé des sept nations les plus industrialisées du monde, qui étaient traditionnellement considérées comme les principaux moteurs de l’économie mondiale.
Ces données illustrent bien le poids des BRICS dans le monde. De plus, l’adhésion de trois grands producteurs de pétrole, l’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis et l’Iran, en 2024, va permettre à l’union de disposer d’une source importante de liquidités.
Un poids considérable dans la géopolitique internationale
Outre cet aspect économique, les BRICS possèdent également une influence considérable dans le domaine de la dissuasion nucléaire, avec trois puissances nucléaires parmi eux (Russie, Chine et Inde). Leur participation active à la configuration des dynamiques de sécurité internationale est indéniable. De plus, le fait que deux membres du groupe, à savoir la Chine et la Russie, soient également membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU, renforce leur capacité à influencer les décisions et les politiques mondiales.
Cependant, pour mieux comprendre les mécanismes de cette alliance et ses implications, il est essentiel d’examiner de près la collaboration et la coopération politique et économique entre les BRICS. Cette recherche contribuera à approfondir notre connaissance des défis et des opportunités auxquels ces nations font face en cherchant collectivement à remodeler les dynamiques géopolitiques et économiques à l’échelle mondiale.
Coopération politique et économique
Les BRICS ambitionnent d’exercer une influence non seulement sur le plan économique mais également sur la scène politique et géopolitique. L’intégration de l’Afrique du Sud, une puissance régionale, élargit la portée des BRICS sur le continent africain. Inspirés par l’esprit de Bandung, les BRICS contestent l’ordre mondial unipolaire post-effondrement de l’Union soviétique et la suprématie économique occidentale, notamment celle des États-Unis.
Post-crise de 2007-2008, les BRICS s’orientent vers la proposition d’un ordre mondial plus équitable, distinguant leur projet au-delà des aspects économiques et politiques pour englober des dimensions culturelles et sociétales. Cette expansion de perspective, observable lors de chaque sommet, suscite des critiques malgré le rôle crucial des BRICS dans la redéfinition du nouvel ordre mondial.
Les BRICS ne se limitent pas à une coopération économique ; ils jouent également un rôle politique majeur. Leur convergence de vues sur des questions clés telles que la réforme des institutions financières internationales, la gouvernance mondiale, et la promotion de la multipolarité renforce leur capacité à influencer les décisions et à façonner les politiques mondiales. L’extension de leur alliance à des nations stratégiques, telles que l’Arabie saoudite, l’Argentine, l’Égypte, les Émirats arabes unis, l’Éthiopie, et l’Iran, renforce leur empreinte géopolitique, favorisant une diversité d’opinions et d’approches, renforçant ainsi leur légitimité et leur influence sur la scène internationale.
À première vue, l’Inde et la Chine adoptent une position similaire à l’égard de l’invasion russe en Ukraine, initialement refusant de condamner la Russie et privilégiant la résolution pacifique par le dialogue. Cependant, des nuances importantes émergent quant à la vision et au positionnement respectifs de la Chine et de l’Inde dans le conflit ukrainien. Bien que les deux pays maintiennent des relations avec la Russie, leurs motivations sous-jacentes diffèrent, la Chine soutenant davantage la Russie de Poutine tandis que l’Inde éprouve des difficultés à maintenir cette proximité.
Ainsi, les BRICS continuent de jouer un rôle crucial dans le nouvel ordre mondial, tant sur le plan économique que géopolitique. Leur expansion stratégique avec l’inclusion de nouveaux
membres atteste de leur capacité à s’adapter aux dynamiques changeantes du paysage international, consolidant ainsi leur position en tant que force unifiée et influente.
Comment l’évolution des relations entre l’Inde et la Russie, marquée par des moments clés tels que la période de la Guerre froide, la signature du traité d’amitié indo-soviétique, l’élargissement des BRICS, et l’impact de la crise en Ukraine, reflète-t-elle les dynamiques géopolitiques mondiales et quels sont les défis et opportunités pour ces deux nations dans un contexte en constante évolution ?
Historique des relations Inde-Russie : une relation « contre vent et marée »
Les origines d’une relation à l’épreuve de la guerre froide
Pour mieux appréhender la dynamique des relations entre la Russie et l’Inde, il est essentiel de revenir en arrière dans le temps et d’examiner les facteurs en jeu pendant la guerre froide. En 1947, l’Inde obtient son indépendance vis-à-vis du Royaume-Uni. Sous la direction de Jawaharlal Nehru à partir de cette date, l’Inde est initialement perçue comme un allié de l’Occident américain par l’Union soviétique de Joseph Staline, car l’Inde avait choisi de rester membre du Commonwealth.
La mort de Staline et l’évolution de la guerre de Corée contribuent à accélérer le rapprochement entre ces deux États. Deux causes majeures sont à l’origine de cette évolution :
Tout d’abord, la montée en puissance de la Chine communiste dirigée par Mao Zedong crée des points de friction, notamment concernant les frontières, qui sont remises en question par la Chine après son invasion du Tibet en 1950. En octobre 1962, la Chine et son Armée populaire de libération lancent une offensive le long des frontières himalayennes, à l’est (dans la région actuelle de l’Aksai Chin) et à l’ouest (dans l’Arunachal Pradesh). L’armée indienne subit une défaite humiliante en raison de troupes mal équipées et d’une préparation logistique insuffisante. Cette guerre met en lumière les limites de la capacité de défense de l’Inde et, sur le plan diplomatique, l’Inde sollicite l’assistance militaire des États-Unis, ce qui porte atteinte à son prestige au sein du mouvement des non-alignés.
Du côté de l’Union soviétique, malgré un rapprochement entre Joseph Staline et Mao Zedong dans les années 50, les relations entre les deux pays se refroidissent, notamment sous Khrouchtchev. Cela conduit à la rupture sino-soviétique en 1963, et même à un conflit frontalier en 1969. Cette confrontation découle de la remise en question par la Chine du leadership soviétique au sein du monde communiste.
En outre, un autre facteur majeur contribuant à ce rapprochement est la réponse de l’Union soviétique à la politique d’alliance militaire menée par les États-Unis en Asie et dans le Pacifique. Par exemple, le pacte de Bagdad (ou traité d’organisation du Moyen-Orient) créé en 1955, qui inclut des pays comme le Pakistan, se rapproche progressivement de Washington. D’autres alliances telles que l’ANZUS et l’OTASE sont également à considérer. Face à la perspective d’un endiguement de la part de son rival américain, l’URSS sous Khrouchtchev cherche à établir des alliances qui lui seraient bénéfiques.
De son côté, l’Inde poursuit une stratégie de contournement, notamment vis-à-vis de son principal rival, le Pakistan, qui se rapproche des États-Unis. Le Pakistan encercle l’Inde à l’ouest (avec le Pakistan occidental, l’État actuel du Pakistan) et à l’est (avec le Pakistan oriental, l’État actuel du Bangladesh).
L’ensemble de ces facteurs converge vers un rapprochement opportun entre l’Inde de Nehru et l’Union soviétique de Khrouchtchev à partir de 1953. Ce rapprochement est également influencé par l’admiration du Premier ministre indien pour le modèle soviétique, et il atteint son apogée avec la signature du traité d’amitié indo-soviétique en 1971.
Une coopération dans des domaines économico-stratégique et politique
Le 9 août 1971 marque une date cruciale dans l’histoire des relations internationales, lorsque Moscou et New Delhi ont décidé de conclure un traité de paix, d’amitié et de coopération, largement perçu comme une « quasi-alliance » entre l’Inde et l’Union soviétique. Cette coopération s’est étendue à divers domaines, mais l’un des aspects les plus significatifs a été l’engagement mutuel dans le domaine de la sécurité et de la défense.
La coopération militaire a pris la forme d’une série d’initiatives de soutien de l’Union soviétique à l’Inde. Tout d’abord, l’Inde a cherché à renforcer son arsenal militaire affaibli par le conflit indo-chinois de 1962. Déjà avant la signature du traité, l’Inde s’était tournée vers l’armement soviétique pour remplacer un arsenal principalement composé d’armement britannique datant de la pré-Seconde Guerre mondiale. Cette opportunité a conduit le gouvernement de Nehru à acheter du matériel militaire à l’Union soviétique, y compris des avions de transport. En août 1963, le gouvernement indien a acquis la licence pour construire plusieurs centaines de Mig-21. Au niveau de la marine, l’Inde n’hésite pas acheter un matériel important auprès des chantiers soviétique allant de sous-marin aux missiles de navire en passant par des corvettes ainsi que des frégates de classe krivak créé au début des années 70.
Sous le leadership d’Indira Gandhi, l’Inde a considérablement renforcé son arsenal en achetant un grand nombre d’armes soviétiques, notamment dans le domaine de l’aviation militaire, des navires de guerre et des chars, en particulier les T-72, qui sont entrés en production en 1971, l’année du traité. Aujourd’hui, l’Armée de terre indienne utilise près de 2000 chars T-72[3]. Selon Gilles Boquerat[4], environ 35 milliards de dollars ont été dépensés pour l’acquisition de matériel soviétique entre 1960 et 1990. Ainsi, l’Inde fut le premier client de l’armement soviétique en dehors du pacte de Soviétique.
Dans le domaine économique, le traité d’amitié indo-russe a également favorisé la coopération économique, scientifique et technologique. Le commerce entre les deux nations a connu une croissance significative à partir du milieu des années 50. L’Inde a acheté des aciéries, et une partie de ces échanges a également porté sur l’énergie et l’achat de matières premières, en particulier du gaz et du pétrole, payés en roupies indiennes.
Enfin, il est important de souligner le soutien diplomatique inconditionnel de l’Union soviétique à l’Inde, et vice-versa. Ce soutien économique et militaire de l’Union soviétique a permis à l’Inde de renforcer sa position face au Pakistan. L’Union soviétique a apporté un soutien substantiel à la politique indienne, notamment pendant la guerre indo-pakistanaise de 1965, en intervenant pour instaurer un cessez-le-feu. Moscou a également soutenu le régime d’Indira Gandhi lors de la troisième guerre indo-pakistanaise, en utilisant son veto pour appuyer l’Inde.
Du côté de Moscou, le soutien de New Delhi a légitimé ses politiques étrangères. En 1979, lors de l’invasion soviétique de l’Afghanistan pour soutenir le régime communiste de Najibullah, l’Inde a choisi de ne pas condamner l’Union soviétique et a reconnu le gouvernement communiste de Kaboul.
Enfin, la position de l’Inde en tant que membre du mouvement des non-alignés a permis à l’Union soviétique d’exercer son influence sur les pays du tiers-monde, légitimant ainsi sa politique étrangère, notamment en ce qui concerne l’Afghanistan en 1979.
La relation indo-russe à la chute de l’Union soviétique : une relation au ralenti ?
La relation indo-soviétique a maintenu sa solidité sous les gouvernements d’Indira Gandhi et de son fils Rajiv Gandhi. Cependant, en 1991, l’effondrement de l’Union soviétique a remis en question cette « amitié », laissant certains la considérer comme obsolète. Cette remise en question est due en grande partie à l’escalade croissante de l’opposition entre les États-Unis et la Chine communiste, ce qui a conduit le gouvernement indien à réviser sa stratégie. Il a décidé de se rapprocher des États-Unis dans le but commun de contrer la montée en puissance de la Chine dans la région de l’Indopacifique. Les États-Unis ont également décidé, à partir de la fin des années 90, de remettre en question leur alliance avec Islamabad, qui s’était progressivement rapproché de Pékin, entraînant ainsi une refonte des alliances héritées de la guerre froide.
D’autre part, la Russie post-soviétique, dirigée par Boris Eltsine, a cherché à maintenir cette alliance avec l’Inde, comme en témoigne la déclaration conjointe entre le président russe et son homologue indien, Narasimha Rao, en 1993. Cette déclaration a affirmé le maintien des échanges commerciaux, du partenariat militaire et de la coopération civile. En 1993, le traité indo-soviétique de paix, d’amitié et de coopération a été transformé en un traité indo-russe d’amitié et de coopération.
Néanmoins, de nombreux problèmes ont émaillé cette relation instable entre l’Inde et la Russie dans les années 90. Sur le plan économique, l’Inde avait une dette d’environ 26 milliards de dollars envers la Russie, qui n’avait pas été réglée, en plus de la chute de la valeur du rouble après la disparition de l’URSS. Aussi, la nouvelle fédération russe préféra faire des échanges en monnaie à valeur plus fortes que la Roupie rompant avec les échanges qui avait pu avoir lieu entre Moscou et New Delhi.
En outre, le gouvernement d’Eltsine a rejeté les essais nucléaires de l’Inde en 1998, tout en maintenant son partenariat sur l’énergie nucléaire. De plus, le dirigeant russe a appelé New Delhi à signer le traité de non-prolifération des armes nucléaires, une demande à laquelle l’Inde a catégoriquement refusé de se plier, tout comme son voisin, le Pakistan. En 1993, Eltsine a également cédé aux pressions américaines en refusant de fournir à l’Inde des moteurs cryogéniques pour son programme de fusées spatiales.
Enfin, il eut une réelle difficulté dans l’approvisionnement en armement soviétique. La Russie qui sous le régime communiste représentait 40 % des ventes d’armements dans le monde dans les années 1980 a vu ses ventes chuter 10 % en 1998.[5]
Ces divers facteurs ont contribué au ralentissement de ce partenariat dans les années 90, avant de connaître un regain d’intérêt dans les années 2000, sous la direction de l’actuel président russe, Vladimir Poutine.
En quoi la crise en Ukraine a-t-elle impacté la relation entre l’Inde et la Russie ?
Répercussions mondiales
Le conflit ukraino-russe transcende les simples différends frontaliers et a des répercussions d’ampleur mondiale qui suscitent un vif intérêt au sein de la communauté académique. Malgré son statut de « pays partenaire », l’Ukraine n’est pas un membre de l’OTAN. Pourtant, l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord n’a pas hésité à offrir un soutien considérable à l’Ukraine, qualifié de « sans précédent », afin de l’assister dans l’exercice de son droit à légitime défense, comme l’a affirmé dans un communiqué officiel de l’organisation.
Cette évolution, bien que non exclusivement liée à la guerre en cours, a été incontestablement accentuée par cette dernière. Elle est perçue de manière particulièrement négative par la Russie dirigée par Vladimir Poutine, puisque l’Ukraine représente une zone tampon cruciale qui sépare la Russie des puissances occidentales.
En réponse à l’invasion de la Crimée et au conflit qui en a découlé, les puissances occidentales ont instauré une série de sanctions à l’encontre de la Russie. Ces sanctions englobent des mesures économiques, financières et commerciales restrictives, avec le potentiel de perturber les partenariats internationaux de la Russie, y compris sa relation avec l’Inde. Cependant, les conséquences de ce conflit ne se limitent pas au domaine diplomatique et géopolitique.
De facto, la Russie et l’Ukraine sont conjointement responsables de plus de la moitié de la production mondiale d’huile de tournesol, d’un cinquième de la production de maïs, et de 30% de celle de blé et d’orge. Ces deux pays sont essentiels pour l’approvisionnement alimentaire de certaines des populations les plus défavorisées et vulnérables de la planète, fournissant plus d’un tiers du blé importé par 45 pays africains et pays les moins avancés, selon les données de l’Organisation des Nations Unies (ONU). En outre, la Russie est le plus grand exportateur mondial de gaz naturel et le deuxième de pétrole, jouant ainsi un rôle significatif sur les marchés mondiaux de l’énergie.
Par conséquent, la crise ukrainienne a eu un impact considérable sur l’accélération de l’inflation à l’échelle mondiale. Le Fonds Monétaire International a averti, à peine un mois après le début du conflit, que cette situation « pourrait modifier fondamentalement l’ordre économique et géopolitique mondial si le commerce de l’énergie se réoriente, si les chaînes d’approvisionnement sont reconfigurées, si les réseaux de paiement se fragmentent et si les pays réévaluent leurs réserves de devises. L’augmentation des tensions géopolitiques accroît encore les risques de fragmentation économique. » Ces événements ont donc des implications considérables pour l’économie mondiale et la stabilité géopolitique.
Positions de l’Inde et de la Russie dans la crise
Bien sûr, dans ce conflit, la position de la Russie est celle que l’on connaît : le Kremlin prône simplement une opération de “dénazification”, visant également à combattre le dit “génocide” que les pouvoirs ukrainiens mènerait envers les républiques populaires de Lougansk et de Donetsk.
Dans ce contexte, l’Inde se retrouve en position délicate, inconfortable. D’une part, elle entretient des relations de longue date avec la Russie, en particulier dans les secteurs de la défense et de l’énergie. D’autre part, l’Inde a noué des liens avec les États-Unis et l’Union européenne, puissances éminentes occidentales, ce qui rend difficile de prendre une position claire sur la question.
Concernant l’opinion publique en Inde, peu s’intéressent concrètement à la guerre ukraino-russe. C’est un sujet relayé à la marge dans les médias, suscitant peu d’intérêt au sein de la population. La crise n’intéresse finalement que think tanks et diplomates, soit une certaine élite.
L’approche de l’Inde a été caractérisée par un pragmatisme diplomatique. Elle s’abstient alors de critiquer frontalement les actions de la Russie en Ukraine, mais soutient une résolution pacifique par le biais du dialogue et des négociations. Son discours est principalement fondé sur le droit international, défendant l’importance de la souveraineté et du respect de l’intégrité territoriale des États afin d’assurer la préservation de l’ordre mondial. Les dirigeants indiens ont systématiquement souligné l’importance de préserver leurs liens historiques avec la Russie tout en poursuivant des relations plus étroites avec d’autres puissances mondiales. Ipso facto, la délégation indienne s’est abstenue à plusieurs reprises à l’occasion de vote de résolutions onusiennes sur la guerre.
Les deux pays sont étroitement liés, mais Narendra Modi ne saurait non plus tourner le dos à l’Occident, comme la France avec qui il entretient aussi d’importants partenariats. Les deux nations sont, entre autres, liées par un partenariat stratégique depuis 1998. Selon France Diplomatie, “il implique un haut niveau de confiance entre les deux Etats partenaires et une volonté commune d’un partenariat entre égaux.” et porte sur les domaines de la défense, du nucléaire civil, de l’espace et de la sécurité. Il est donc un partenariat précieux à la fois pour la France – et ses alliés – et pour la “plus grande démocratie du monde”.
Mais ces réactions indiennes, qui auraient pu être jugées problématiques face à leur caractère trouble, ne semblent pas tant déranger les puissances soutenant ouvertement l’Ukraine dans le conflit. Il semblerait que leurs intérêts économiques priment aujourd’hui contre le multi-alignement du gouvernement Narendra Modi.
Conséquences sur la coopération entre les deux pays
Dans le cas présent, il semble que la position “équilibriste” de N. Modi ne soit que l’objet de certaines critiques, sans pour autant chambouler réellement les relations à l’internationale du gouvernement. En outre, l’Inde demeure un allié proche de la Russie, bien qu’elle se fasse plus discrète.
Cependant, la CPI ayant émis un mandat d’arrêt contre le président russe, si V. Poutine venait à se déplacer sur le territoire indien, bien que ce soit peu probable depuis le début de l’invasion, le gouvernement Modi serait face à un vrai ultimatum : respecter la CPI et livrer M. Poutine ou le couvrir ? Ici, plus de possibilité d’un positionnement neutre.
En parallèle, dans un entretien recueilli par Sciences Po quelques mois après le début de la guerre, Christophe Jaffrelot évoque “trois variables de l’équation géopolitique actuelle” qui, si elles évoluent dans le même sens, pourrait amener l’Inde à s’éloigner de la Russie.
Premièrement, il faudrait que la Russie, épuisée par la guerre qu’elle mène, ne soit plus capable de fournir à l’Inde les armes suffisantes qu’elle attend.
Deuxièmement, il s’agirait pour l’Occident de remplacer la Russie, en capacité de ravitaillement de l’Inde, tant au niveau des armes précédemment évoquées, que dans l’approvisionnement de pétrole.
Finalement, si la crise économique engendrée – “marquée par une forte inflation, des déficits commercial et budgétaire croissants, la chute de la roupie…” – forçait l’Inde à demander assistance aux institutions internationales que domine l’Occident.
Néanmoins, toujours selon l’écrivain et commentateur politique, “ces facteurs risquent fort de ne jamais être réunis, ce qui conduira sans doute les Occidentaux à admettre que l’Inde n’est pas le partenaire qu’ils imaginaient.”
Du reste, dans le cadre de la guerre récente se tenant entre Israël et le Hamas, l’Inde apparaît ses derniers temps en opposition avec la position russe. Alors que la Russie soutient une place d’équilibriste et appelle à un cessez-le-feu, Narendra Modi réaffirme son soutien à son allié israélien. Les délégations indiennes refusent, depuis le 7 octobre, d’appeler à un cessez-le-feu aux Nations Unies.
Une opposition de points de vue, mais pas pour autant un affront mutuel. Il semble bien peu probable que l’Inde et la Russie coupent tous liens en raison des événements extérieurs, ou qu’elles en subissent même quelconques effets.
Conclusion
En conclusion, la relation entre l’Inde et la Russie, née d’une rencontre opportuniste pour un désenclavement régional, constitue un lien stratégique-économique fort qui a ralenti dans les années 90. Cependant, l’arrivée de Poutine a ravivé cette dynamique, stimulant des partenariats dans les domaines de la défense et de l’énergie. La guerre en Ukraine a suscité des interrogations au sein de la communauté internationale quant à la position équilibrée mais réaliste de l’Inde vis-à-vis de ses relations avec Moscou.
New Delhi ne remet que peu en cause son alliance avec Moscou pour de nombreux facteurs exprimés précédemment. Tout ceci montre que l’intérêt stratégique prime sur le message multilatéraliste, que l’on pourrait qualifier de « tiers mondiste », hérité du mouvement des non-alignés. Ainsi, l’Inde joue une stratégie de funambule entre ses relations avec l’Occident, notamment les États-Unis et l’Europe, et ses relations avec la Russie.
L’Inde adopte une stratégie délicate entre l’Occident et la Russie, exigeant que l’Occident fasse des choix cruciaux pour remplacer la Russie dans ses liens avec l’Inde tout en cherchant à isoler la puissance russe. Cela imposerait néanmoins au camp occidental d’apporter des armes et d’alimenter énergétiquement notamment en pétrole et en gaz le pays de Narendra Modi.
[1] Anacronyme de Australia, New Zealand, United state security treaty
[2] Anacronyme de South East Asia treaty organisation
[3] Aditya Nadkarni, « Battle tank used by the Indian army », Team-bhp.com, 23 Juillet 2021
[4] Gilles Boquérat, « l’Évolution des relations militaires Indo-Russes », Institut français des relations internationales, 2015/01
[5] Gilles Boquérat, « la coopération militaro-industrielle au cœur des relations indo-russes », Ifri centre Asie, Avril 2011



