La société ukrainienne face aux tensions de la mobilisation permanente

La société ukrainienne face aux tensions de la mobilisation permanente - Unsplash
L’armée ukrainienne connaît actuellement une grave pénurie de personnel, a déclaré le commandant en chef des forces armées ukrainiennes, Oleksandr Syrskyi, le 30 mars 2026 dans un entretien accordé à la chaîne ukrainienne ICTV. « Il y a deux ans, ce qui manquait à l’armée ukrainienne, c’étaient des obus et des missiles. Aujourd’hui, ce sont des hommes : des militaires préparés, entraînés et prêts à accomplir leur devoir », a-t-il affirmé.
Depuis le début de l’invasion russe, l’Ukraine vit sous le régime de la loi martiale et d’une mobilisation générale régulièrement prolongée par les autorités. Le 28 avril 2026, le Parlement ukrainien a voté en faveur du projet de loi présidentiel prolongeant la loi martiale jusqu’au 2 août 2026. Si cette continuité reflète la durée et l’intensité du conflit, elle s’accompagne également de transformations profondes au sein de la société ukrainienne. Entre nécessité militaire et tensions croissantes autour du recrutement, la mobilisation ne se joue plus uniquement sur le front, mais aussi au cœur même du pays.
Quatre ans après le début de l’invasion russe, la mobilisation ukrainienne ne suscite plus le même élan. Là où dominaient initialement le volontariat et le sentiment d’urgence, s’impose désormais une logique de contrainte. Confrontées à un besoin constant d’effectifs, les autorités ont durci leurs méthodes de recrutement. Contrôles dans les rues, convocations forcées, interventions parfois brutales : autant de pratiques qui alimentent un malaise grandissant et font de la mobilisation une source croissante de tensions sociales. Dans plusieurs villes ukrainiennes, la peur de la mobilisation est devenue un élément du quotidien pour de nombreux hommes en âge de combattre, modifiant progressivement les comportements et le rapport de la population aux institutions chargées du recrutement militaire.
Des pratiques de mobilisation de plus en plus contestées
Parmi les critiques les plus virulentes adressées à la mobilisation figure ce que les Ukrainiens ont surnommé la « busification ». Ce terme informel désigne des pratiques consistant à interpeller des hommes en âge de combattre dans l’espace public — à la sortie de leur travail, dans la rue ou à proximité des transports — puis à les conduire directement vers des centres de recrutement, parfois à bord de minibus. Diffusées massivement sur les réseaux sociaux, plusieurs vidéos montrent des scènes d’interpellations musclées. On y voit des hommes en âge de combattre contrôlés dans la rue, parfois entourés par plusieurs agents des centres territoriaux de recrutement, puis conduits vers des minibus en quelques minutes. Dans certaines séquences largement relayées sur Telegram, des passants interviennent, des proches tentent de s’interposer et les échanges dégénèrent en altercations tendues. Si les autorités affirment que ces opérations relèvent de contrôles légaux destinés à faire respecter les obligations militaires, elles reconnaissent également que certains cas ont pu donner lieu à des abus et promettent des enquêtes. Dans une société épuisée par plus de quatre années de guerre, ces images contribuent à nourrir une défiance croissante envers les institutions chargées de la mobilisation.
Le 13 mai, le commissaire aux droits de l’homme ukrainien, Dmytro Lubinets, a présenté devant le Parlement ukrainien son rapport annuel sur l’état du respect des droits et libertés en Ukraine en 2025. Le point le plus préoccupant du rapport concerne la mobilisation. Selon lui, par rapport à 2022, le nombre de recours pour des violations des droits des citoyens dans le cadre de la mobilisation a été multiplié par 333, atteignant plus de 6 000 plaintes en 2025.
Le rapport indique qu’en 2025 une tendance préoccupante s’est installée : des employés des centres territoriaux de recrutement auraient procédé à des détentions arbitraires susceptibles de porter atteinte aux droits des citoyens.
« Des personnes sont emmenées de force dans des centres de recrutement territoriaux. Souvent, ces employés dissimulent leur visage sous une cagoule et ne portent pas de caméra corporelle. En 2025, j’ai reçu 6 127 signalements concernant des violations des droits lors de la mobilisation. Il s’agissait notamment de détentions illégales, d’examens médicaux superficiels et de problèmes liés aux reports de service. Chaque signalement a fait l’objet d’enquêtes. À la fin de l’année, une autre tendance est apparue : des actes illégaux commis par des citoyens contre des employés des centres de recrutement territoriaux », a déclaré Dmytro Lubinets.
Lors de son intervention devant le Parlement ukrainien, Dmytro Lubinets a dénoncé la persistance de « pratiques honteuses » lors des opérations de mobilisation : « port de cagoules, recours illégal à la force et violences physiques ». Il a ajouté que « des civils ukrainiens sont même morts dans l’enceinte des centres territoriaux de recrutement ». Le commissaire aux droits de l’homme a appelé à la création urgente d’un groupe de travail au sein du ministère de la Défense, associant également des représentants du Parlement et son propre bureau. « Les citoyens ukrainiens doivent se sentir en sécurité dans les locaux des centres territoriaux de recrutement, et non l’inverse », a-t-il déclaré.
Les conditions de détention et les mécanismes de corruption
À mesure que la mobilisation s’intensifie, et face aux méthodes de recrutement de plus en plus contestées, les critiques portent également sur les conditions de détention des hommes mobilisés ainsi que sur le développement de mécanismes de corruption liés à la peur de l’enrôlement.
En avril 2026, Dmytro Lubinets, a indiqué que son représentant régional en Transcarpatie, Andriy Kryuchkovy, avait effectué une visite de contrôle au centre territorial de recrutement du district d’Oujhorod. Selon ses déclarations, plusieurs violations flagrantes des droits des personnes retenues y auraient été constatées.
D’après le représentant du médiateur, certaines personnes auraient été maintenues sur place pendant plusieurs semaines, parfois jusqu’à cinquante jours. Leurs papiers d’identité et leurs téléphones auraient été confisqués, les privant ainsi de la possibilité de communiquer avec leurs proches ou d’exercer pleinement leurs droits à la défense. Les conditions matérielles décrites apparaissent particulièrement dégradées : pour quarante à soixante personnes, seuls trois gobelets et huit assiettes métalliques étaient disponibles, obligeant les détenus à manger à tour de rôle dans la même vaisselle insuffisamment nettoyée. Le rapport évoque également des conditions d’hygiène précaires, avec une seule toilette et une seule douche pour plusieurs dizaines de personnes, ainsi que l’absence de draps. À la suite de cette visite, Andriy Kryuchkovy a annoncé avoir déposé une plainte pour plusieurs infractions pénales présumées, notamment privation illégale de liberté, torture, entrave aux activités d’une personnalité publique et inaction des autorités compétentes.
Dans ce climat de peur et de méfiance, certains Ukrainiens cherchent alors à éviter à tout prix un passage par les centres de recrutement, alimentant un système parallèle de corruption et de contournement de la mobilisation.
Le 4 mai 2026, la Police nationale ukrainienne a annoncé avoir mené une vaste opération dans seize régions du pays visant des responsables actuels et anciens des centres territoriaux de recrutement. Plus de quarante perquisitions ont été effectuées dans le cadre d’enquêtes portant sur des soupçons d’enrichissement illégal et de fausses déclarations de patrimoine. Selon les autorités, les irrégularités documentées concerneraient près de 92 millions de hryvnias (environ 2 millions d’euros). Les enquêteurs affirment notamment qu’un responsable d’un centre de recrutement à Odessa aurait acquis des actifs estimés à plus de 45 millions de hryvnias (près d’un million d’euros) durant son mandat. Lors des perquisitions, la police a saisi des véhicules de luxe, des motos, d’importantes sommes d’argent liquide ainsi que plusieurs documents financiers. Dans son communiqué, la Police nationale a présenté ces opérations comme une tentative de « restaurer la confiance envers les institutions » chargées de la mobilisation en temps de guerre.
Cette affaire illustre la manière dont la pression croissante autour de la mobilisation peut favoriser le développement de mécanismes de corruption. Alors que certains hommes cherchent à éviter à tout prix un départ vers le front, des réseaux de pots-de-vin, de faux certificats médicaux ou d’exemptions illégales apparaissent comme l’une des conséquences les plus sensibles de l’usure prolongée du conflit.
Au-delà des infractions financières, ces affaires soulèvent également une question morale et sociale de plus en plus sensible en Ukraine. La possibilité pour certains hommes d’échapper à la mobilisation grâce à l’argent alimente un profond sentiment d’inégalité dans une société marquée par plus de quatre années de guerre. Alors que des milliers de soldats combattent au front depuis longtemps, parfois sans rotation suffisante, les révélations sur les pots-de-vin, les exemptions frauduleuses ou les réseaux d’évitement renforcent l’impression d’un effort de guerre inégalement partagé. Cette perception fragilise progressivement la confiance envers les institutions chargées de la mobilisation et nourrit les tensions au sein de la société ukrainienne, entre devoir collectif, fatigue de guerre et instinct de survie individuel.
La peur comme phénomène social
Au fil des années de guerre, la mobilisation est devenue en Ukraine bien plus qu’un simple mécanisme militaire ou administratif : elle s’est progressivement transformée en phénomène social et psychologique. Dans plusieurs villes du pays, de nombreux hommes en âge d’être mobilisés disent modifier leurs habitudes quotidiennes par crainte des contrôles effectués par les centres territoriaux de recrutement. Certains évitent les transports publics, les centres commerciaux ou les lieux très fréquentés, tandis que les vidéos d’interpellations circulant massivement sur les réseaux sociaux contribuent à entretenir un climat d’anxiété. Cette peur s’inscrit dans un contexte d’usure collective après plus de quatre années de conflit, marqué par les pertes humaines, l’incertitude sur la durée de la guerre et le manque de rotation au front.
À mesure que la guerre se prolonge, les tensions entre impératifs militaires et peur individuelle deviennent de plus en plus visibles au sein de la société ukrainienne. Les scandales de corruption, les accusations d’abus dans certains centres de recrutement et les méthodes contestées de mobilisation renforcent également la défiance envers certaines institutions. Cette perte de confiance est alimentée par plusieurs affaires très médiatisées, largement relayées dans les médias ukrainiens et sur les réseaux sociaux. La mobilisation apparaît ainsi non seulement comme un enjeu militaire essentiel pour l’État ukrainien, mais aussi comme une source croissante de tensions psychologiques, sociales et morales au sein de la société.
Dans ce contexte, l’Ukraine se retrouve confrontée à une tension de plus en plus difficile à gérer : poursuivre une mobilisation considérée comme indispensable à la défense du pays tout en évitant que son coût psychologique, social et moral fragilise davantage la cohésion de la société.
À propos de l'auteur
Olga Chekhurska
Olga est diplômée d’une Licence en Sciences politiques de l’Université Paris Nanterre et d’un Master en Relations internationales à l’INALCO (Institut national des langues et civilisations orientales – Langues O’). Spécialisée en géopolitique de l’Europe centrale et orientale, et plus particulièrement de l’Ukraine, elle s’intéresse aux dynamiques politiques, sécuritaires et sociétales de la région.



