Chine
Economie

Les tendances économiques chinoises – point de situation au 27/03/2024

Publié le 28/03/2024
8 min de lecture
Par Raphael Yussourou
Asie de l'est

L’intelligence artificielle, palliatif d’une économie atone

Alors qu’en France un projet de loi contre les entreprises de fast-fashion (notamment Temu et Shein) est porté à l’Assemblée Nationale par les députés du groupe Horizons d’Édouard Philippe – dans le but de sanctionner les entreprises dont les activités nuisent à l’environnement –, ces mêmes entreprises s’efforcent d’accroître leurs parts de marché à l’international via l’innovation – et notamment, grâce à l’intelligence artificielle.

En pleine compétition sur le sol chinois avec les entreprises Shein et Temu, l’entreprise de e-commerce Alibaba a lancé une campagne qui propose aux commerçants de son site de s’appuyer sur l’intelligence artificielle. Grâce à cette nouvelle aide technologique, les commerçants chinois peuvent ainsi dialoguer avec des étrangers grâce à un système de traduction. L’utilisation de l’IA permet donc de faciliter la communication entre vendeurs et acheteurs et mène à l’accroissement des ventes à l’étranger.

Ils sont épaulés par le chatbot d’assistance OKKI AI, un outil favorisant la vente des produits, l’automatisation de la gestion client, l’analyse de données et la communication en langues étrangères.

Les performances réalisées par Alibaba liées à l’utilisation de l’intelligence artificielle ont été significatives.  En effet, l’entreprise a connu une croissance  de son commerce international de 44% sur un an, engrangeant 28,5 milliards de yuan (4 milliards de dollars) au cours du dernier trimestre 2023. Par ailleurs, d’après l’entreprise elle-même, 12000 commerçants se sont abonnés à des systèmes qui se basent sur l’utilisation d’une IA, et les produits vendus sur la plateforme appuyés par l’IA auraient augmenté de 37%.

Face à l’atonie de la demande intérieure, conséquence du ralentissement de la croissance économique chinoise et d’un contexte d’anxiété généralisée, l’intelligence artificielle offre un soutien bienvenu à l’ouverture aux marchés étrangers.

La guerre économique sino-américaine ou «l’autre guerre froide»

Le mandat de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, débuté en 2016, a été caractérisé par une forte montée des tensions entre Washington et Pékin, notamment sur le plan commercial.  En se retirant du partenariat transpacifique (TPP) en 2017 et du remaniement des accords de libre-échange américain au sein de l’Alena sous l’ère Trump, son successeur et président actuel Joseph Biden a perpétré la tendance protectionniste. Deux lois ont permis de renforcer le protectionnisme américain sous le mandat de Jo Biden à savoir : le Chips and Science Act (9 août 2022) visant à stimuler le secteur des semi-conducteurs grâce une aide de 280 milliards de dollars attribuée aux entreprises localisées sur le sol américain ; et le Outbound Investment Program (8 août 2023), décret présidentiel prohibant certains investissements américains en Chine, notamment dans les secteurs qui concernent les activités militaires et de défense.

C’est donc dans ce contexte de renforcement du protectionnisme américain que le porte-parole du ministère du Commerce chinois, He Yadong, a récemment pris la parole pour dénoncer les mesures américaines. Le 21 mars 2024, He Yadong indiquait ainsi que « certaines mesures ont forcé les entreprises à abandonner la Chine et à choisir les États-Unis, ce qui est discriminatoire et a violé les lois du marché et les règles économiques et commerciales internationales, faussant la chaîne industrielle mondiale des semi-conducteurs ». Il vise particulièrement le Chips et Science Act qui incite les pays étrangers à investir aux États-Unis, au détriment de la Chine. L’entreprise sud-coréenne Samsung Co. a d’ailleurs commencé des négociations avec le département du Commerce américain en vue d’un plan d’investissements de 17 milliards de dollars pour l’installation d’une entreprise au Texas.

Le porte-parole du ministère du Commerce chinois affirme également que Pékin s’oppose à « la militarisation des questions économiques, commerciales et technologiques, mais que ces dernières années, les États-Unis ont abusé des contrôles à l’exportation, ont injustement sanctionné et réprimé des entreprises chinoises et ont gravement perturbé les chaînes industrielles et d’approvisionnement mondiales ». En ayant lancé la guerre économique et en la perpétrant, Washington serait dans une logique de guerre pour l’hégémonie économique avec Pékin. D’après M. He, la position américaine nuit à la chaîne d’approvisionnement mondiale car leurs sanctions portent «atteinte à l’ordre économique et commercial mondial».

La guerre économique entre les deux pays est avant tout une guerre technologique, se centrant sur les semi-conducteurs. Ces puces de hautes technologies et nécessaires pour le développement des équipements technologiques de pointe (ordinateurs, batteries, téléphones entre autres), constituent un des enjeux majeurs pour la quête de la première place mondiale dans le secteur technologique. Une sorte de Graal.

La peur aujourd’hui de Pékin est donc que cette fuite des investisseurs étrangers continue à endommager son économie – qui peine à se relever des années Covid – et qu’en plus ses investisseurs fuient pour son concurrent américain.

Nous avions d’ailleurs constaté ce phénomène dans notre première brève une «Fuite des investisseurs étrangers dans l’économie chinoise» qui s’était manifestée en décembre 2023.

Les déclarations chinoises qui dénoncent les manœuvres américaines se multiplient, à l’image de celles du porte-parole He Yadong le 21 mars 2024. À mesure que la frustration chinoise se fait ressentir, la pensée d’une Chine devenue belliciste à cause d’ambitions économiques déchues émerge. Ces idées sont régulièrement diffusées à l’image du livre de l’historien Pierre Grosser «L’autre guerre-froide ? la confrontation États-Unis/ Chine». Les scénarios catastrophistes d’une Chine envahissant Taïwan sont d’ailleurs souvent analysés – notamment dans le livre justement cité – d’autant plus que Pékin ne produit que 15% de ses propres semi-conducteurs, là où Taïwan est pionnier en la matière.

Pressions occidentales sur l’acceptation de paiements russes en Chine

Depuis le début de la guerre en Ukraine, les Occidentaux ont fait subir à la Russie de fortes sanctions économiques, se concentrant principalement sur l’exportation des hydrocarbures russes. Le Kremlin avait alors redirigé ses exportations vers la Chine, faisant d’elle son principal client importateur.

Constatant le revirement des exportations russes vers la Chine, les pressions occidentales se sont accrues. En conséquence, le Kremlin dénonçait jeudi 21 mars dans un communiqué les « pressions occidentales » qui viennent freiner l’acceptation des paiements russes aux banques chinoises. Le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov parle de «pressions sans précédent exercées par les États-Unis et l’Union européenne sur la Chine (…) Cela pose certains problèmes».

L’Europe accompagnée des États-Unis menacent par des sanctions économiques plus fortes les produits russes, ce qui amène les banques chinoises à préférer agir de la sorte.

Les banques chinoises – telles que Ping An Bank, Bank of Ningbo ou encore DBS Bank entre autres – refusent même tout paiement en yuan. Une source du secteur bancaire citée par Radiolac indique que ces institutions financières chinoises ont en effet «cessé d’accepter les paiements en yuan en provenance de Russie vers la mi-janvier 2024».

Malgré la tournure des évènements défavorables à la Russie, le pays reste positif et le Kremlin affirme que « cela ne peut être un obstacle au développement de nos relations commerciales. Grâce à la nature particulière de nos relations, nous avons de bonnes chances de surmonter ces obstacles ». En effet, la relation économique entre les deux pays s’est renforcée depuis la guerre en Ukraine. Les échanges commerciaux ont augmenté de 25% sur un an, atteignant un peu plus de 220 milliards d’euros en 2023.

À terme, si les sanctions occidentales se prolongent et que les banques chinoises continuent sur cette voie, la dépendance russe à l’égard de la Chine – approfondie par ce conflit – pourrait se retourner contre elle : en raison d’abord de la valeur des échanges commerciaux, mais aussi en raison des 50% d’importations de gaz et de pétrole russe en Chine.

De plus, avec les menaces américaines d’autres sanctions économiques sur le non-respect des prix plafond du pétrole russe (limitée par l’Occident à 60 dollars le litre), les banques chinoises ont renforcé leur procédure. Une source commerciale citée par Reuters rapporte que «les problèmes sont revenus à partir de décembre après que les banques et les entreprises ont réalisé que la menace de sanctions secondaires américaines était réelle» lorsqu’un décret de Trésor américain datant du 22 décembre 2023 mettait en garde sur le contournement des prix plafonds sur le pétrole russe. Suite à l’adoption de ce décret, les banques chinoises ont renforcé les procédures et les contrôles des flux bancaires incluant la signature de documents affirmant la conformité des transactions. Ces nouvelles mesures ont participé à allonger la durée des transactions et à fragiliser l’État russe, qui voit une partie de ses recettes fondre.

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