Les tendances économiques chinoises – Point de situation au 19/01/2024

Une augmentation significative des échanges sino-russes financiers et commerciaux
L’offensive russe en Ukraine du 24 février 2022 a changé drastiquement les politiques
commerciales européennes vis-à-vis de la Russie qui a subi de fortes sanctions économiques, notamment sur ses hydrocarbures. Premier exportateur de gaz dans en Europe avant la guerre, Moscou s’est davantage tourné vers le continent asiatique afin de redistribuer ses ressources, notamment à la Chine.
En effet, les échanges commerciaux sino-russes ont augmenté de 240 milliards de dollars en 2023, soit 26% de hausse par rapport à 2022 et ce principalement dans les secteurs énergétiques et technologiques.
Leader dans l’exportation automobile dans le monde, Pékin a par exemple exporté 840 000 véhicules vers Moscou dont des camions, des bus ou des voitures. Les exportations chinoises vers la Russie ont ainsi augmenté de 46% en 2023, signalant une forte hausse de 64,2% par rapport à 2021, alors en pleine crise du Covid-19.
Cette recrudescence des échanges commerciaux entre les deux pays s’inscrit dans un contexte de fortes crispations renforçant les clivages entre l’Est et l’Ouest du globe. Les nombreux conflits refroidissent les tensions, voir les réchauffent en réveillant des souvenirs pas si lointains, et alimentent de nouveaux systèmes d’alliance. En conséquence des sanctions européennes à l’égard de la Russie, Vladimir Poutine s’est tourné vers la Chine et les deux pays ont significativement augmenté leurs échanges en yuan, la monnaie chinoise. Rien qu’en 2023 l’équivalent d’1,69 trillions de yuan (235 milliards de dollars) ont été échangés entre les deux pays, soit une augmentation de 32% par rapport à 2022.
Le 19 décembre 2023 l’ambassadeur de Chine en Russie Zhang Hanhui s’est d’ailleurs déplacé à Moscou afin de renforcer les échanges entre les deux pays en yuan pour 2024.
L’intégration de nouveaux membres au sein des BRICS (l’Égypte, l’Éthiopie, l’Iran, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis) le 1er janvier 2024 a motivé une trentaine autres de pays alliés à rejoindre l’organisation. L’un des buts principaux de cette organisation est d’avoir une voix assez puissante pour faire face au G7, mais aussi de contrebalancer l’influence du dollar dans le monde. Les négociations de l’intégration de ces pays se feront en octobre 2024 sous la présidence russe, et pourraient marquer un tournant dans l’utilisation du yuan au profit du dollars, favorisée par des échanges fructueux entre Moscou et Pékin.
Poursuite des investissements chinois dans le cadre de la BRI
Ce projet faramineux lancé par le président Xi Jinping à l’automne 2013, initialement appelé les « Routes de la soie » (丝绸之路经济带 « sīchóuzhīlù jīngjì dài » en chinois) puis rebaptisé « Initiative de la ceinture (maritime) et de la route (terrestre) » (一带一路 « yī dài yī lù » ou Belt and Road Initiative – BRI en anglais), a pour but de relier la Chine à ses principaux partenaires commerciaux dans le monde. Le président chinois a d’ailleurs exposé son projet au monde lors d’un discours tenu à l’université du Kazakhstan en septembre 2013.
Partenaire majeur, le Kazakhstan est le premier pays que la BRI traverse avant d’aller rejoindre l’Asie centrale et l’Europe. Symbole de l’intérêt chinois, dès 1997, l’empire du Milieu s’est taillé une place d’importance dans le secteur énergétique kazakh, à l’instar de la Société nationale de pétrole de Chine qui a investi massivement dans la compagnie énergétique AktobeMunaiGas, qui exploite massivement les gisement d’hydrocarbures près de la mer Caspienne.
Ces deux pays coopèrent dans les domaines ferroviaires et des infrastructures. Découlant de ces manœuvres conjointes, de nombreux projets ont été construits au Kazakhstan, notamment grâce à des investissements chinois. C’est par exemple le cas de la ville de Khorgos à la frontière chinoise, qui possède depuis 2015 un port sec et une zone économique exclusive (ZEE), offrant des avantages commerciaux à Pékin.
En échange de cette aide, Astena fournit à Pékin d’importantes ressources en hydrocarbures. Cette coopération est présentée par Pékin comme un compromis « gagnant-gagnant », mais le recrutement de la main d’œuvre nécessaire à ces projets est majoritairement chinois, au détriment donc des offres de travails kazakhs provoquant le mécontentement de ces mêmes travailleurs.
En 2016, des manifestations sinophobes ont eu lieu dans le pays, tenues à la suite d’une réforme agraire proposée par le gouvernement de l’ex-président Nazarbaïev, qui aurait potentiellement permis à des investisseurs chinois de mettre la main sur des terres agricoles kazakhes.
Aujourd’hui, Nesibeli, femme kazakhe de 65 ans rencontrée dans le train par des journalistes du Devoir raconte : « « Ça me fait peur, l’intérêt que les Chinois portent à notre pays. Nos ancêtres nous ont donné cette terre, nous devons la préserver et ne pas la donner. J’ai peur que les Chinois viennent ici en masse. »
Afin de continuer sur cette lancée, le vice premier ministre chinois Ding Xuexiang s’est rendu au Kazakhstan les 26 et 27 novembre 2023 afin de renforcer les liens entre les deux pays dans le cadre du projet des routes de la soie. Il a pu rencontrer le président kazakh Kassym-Jomart Tokaïev à Astana. À l’issue de cette rencontre, le président kazakh a indiqué soutenir le projet de construction d’un deuxième gazoduc kazakh reliant le Sud du Kazakhstan à la Chine déclarant : « Nous espérons que nos amis chinois continueront de nous aider à promouvoir ces projets importants à l’échelle régionale ».
Selon Rasul Rysmambetov, un financier d’Almaty, « 20 à 25 % de l’industrie pétrolière kazakhe est détenue par des intérêts chinois ». L’annonce de ce nouveau projet de gazoduc, semble rejeter les revendications de la population kazakhe, au profit d’une économie qui croît grâce aux investissements chinois dans le pays. Le projet BRI n’est peut-être pas « gagnant-gagnant » pour toutes les catégories sociales des États sui s’y engagent.
Fuite des investisseurs étrangers hors de l’économie chinoise
Fin 2023, l’économie chinoise a recensé une fuite des investissements étrangers équivalent à 3,4 milliards de dollars d’actions et d’obligations. L’Institut de Finance Internationale (IFI) n’a enregistré qu’une entrée de 189 millions de dollars d’obligations en décembre. En novembre, l’IFI ne comptait que des entrées de de 191 millions de dollars d’actions sur le marché chinois quand celui-ci délestait 4,31 milliards lors du même mois.
Cette fuite des investisseurs étrangers peut s’expliquer par le contexte géopolitique actuel et la reconfiguration du monde. Dans cette Reconfiguration, la Chine joue un rôle prépondérant comme l’explique Pierre Grosser dans son livre « Une nouvelle guerre froide ? ». L’IFI estime pour sa part que « les flux vers la Chine continueront toutefois d’être freinés par un risque géopolitique élevé. », notamment dans un contexte d’incertitudes liées aux élections présidentielles à Taïwan et aux récentes affirmations d’« unification » par Xi lors de ses vœux pour la nouvelle année.
En outre, certains analystes évoquent les potentielles conséquences négatives d’un assouplissement de la politique monétaire par la Banque populaire de Chine (PBOC), dans l’optique de favoriser la croissance du crédit durablement entravé par les tensions sur le marché immobilier depuis août 2020. Cet assouplissement pourrait engendrer de nouvelles ventes d’actions et obligations chinoises de la part des étrangers à cause d’une dévalorisation de la monnaie.
Dans un contexte de ralentissement de l’économie chinoise – frilosité de la consommation intérieure, hausse du chômage, chute des prix de l’immobilier – et de continuation des restrictions à l’installation d’entreprises étrangères – qui doivent généralement s’associer à une entreprise locale afin de pouvoir s’implanter –, les investisseurs étrangers recherchent des marchés plus lucratifs, plus sûrs. Ceux qui dirigeaient auparavant leurs capitaux vers la
Chine préfèrent désormais, pour certains, investir dans la dette d’autres pays à l’économie jugée plus florissante comme le Brésil, l’Afrique du Sud ou encore la République Tchèque qui sont très en deçà des chiffres pré-pandémie. Cette tendance pourrait, dans le long terme, se révéler délétère pour l’économie chinoise dont une partie de la croissance se base sur l’apport de capitaux étrangers.
À propos de l'auteur
Raphael Yussourou
Biographie non renseignée



