Les tendances économiques chinoises – Point de situation au 14/02/2024

Perturbations du commerce maritime liées aux tensions en mer Rouge
La reprise du conflit israélo-palestinien engendrée par l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023 a de nouveau bouleversé la stabilité au Moyen-Orient. Depuis, de nouvelles puissances sont intervenues et ont déstabilisé le trafic maritime dans la région, affaiblissant de facto l’économie chinoise.
Les Houthis, groupe de rebelles yéménites soutenus par l’Iran et se revendiquant soutenir la cause palestinienne, ont, en lançant des roquettes sur Israël, orchestré un embrasement du détroit de Bab-el-Mandeb. Désormais, accompagnée de ses alliés, la flotte américaine affronte les rebelles dans le détroit, en soutien à Israël.
Cette escalade en mer Rouge nuit à Pékin qui voit une part importante de ses marchandises transiter vers l’Europe – estimée à un volume de 60% avant l’éclatement du conflit.
Ce couloir maritime s’étendant du canal de Suez au Golfe d’Aden est donc un passage essentiel pour son économie. Par mesure de sécurité, une partie des navires chinois doivent désormais effectuer un détour par l’Afrique du Sud. Le transport de marchandises s’en trouve significativement affecté : d’une durée initiale de vingt-six jours via le détroit, le trajet du fret maritime entre le Chine et l’Europe a été rallongé de dix jours.
Au Forum de Davos tenu du 15 au 19 janvier 2024, le Premier ministre chinois Li Qiang a fait allusion à la situation en mer Rouge en rappelant le rôle essentiel de la stabilité dans le bon fonctionnement de la chaîne d’approvisionnement mondiale. En effet, ces tensions ne touchent pas que l’économie chinoise : elles ont entraîné une augmentation globale des coûts d’exportation par conteneurs de plus de 100%, passant de 3000 US$ à 7000 US$ l’unité.
À plus long terme, un prolongement du conflit en mer Rouge pourrait modifier en profondeur l’architecture économique mondiale en poussant certaines entreprises à délocaliser leurs productions afin de permettre un acheminement plus sûr et moins onéreux de leurs produits. L’entreprise américaine BDI Furniture a par exemple déjà enclenché le processus en délocalisant sa production provenant de Chine, en Turquie et au Vietnam. Face à l’instabilité régnante, les partenariats formés dans le cadre du projet des Nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative ou BRI en anglais) sont d’autant plus précieux pour la Chine, offrant une alternative pour un transit plus sécurisé de ses produits à travers le monde. Les autorités chinoises ont justement appelé, à l’occasion d’une visite du président ouzbek à Pékin fin janvier, à l’accélération d’un projet ferroviaire traversant l’Asie centrale.
- Expansion du secteur de l’automobile électrique en 2023
Domaine clé de son industrie, le secteur automobile chinois a connu une croissance fulgurante en 2023, connaissant un bond de 63,7% en un an – soit un total de 4,1 millions de voitures exportées, d’après l’Association chinoise des constructeurs automobiles. Son concurrent japonais n’a quant à lui exporté «que» 3,6 millions de voitures.
Dans un contexte de contraction de l’activité manufacturière, traditionnel moteur de l’exportation chinoise, les performances du secteur automobile, tirées par un secteur électrique en pleine expansion, sont encourageantes pour l’économie. En effet, quelques 840.000 véhicules ont été exportés vers la Russie l’année dernière, dont 24% de véhicules électriques, soit le double par rapport à 2021. Ont également été exportés 36% de véhicules hybrides supplémentaires.
Les producteurs chinois opèrent une démocratisation du véhicule électrique en le rendant moins coûteux, notamment grâce à des subventions fournies par l’État. Bill Russo, fondateur du cabinet de conseil «Automobility» à Shanghai rapporte que l’augmentation des ventes est permise grâce à un prix de vente bon marché, fixé grâce à des économies d’échelle. Ces réductions des coûts de production résultent de l’utilisation de nouvelles technologies dans les chaînes de construction. Selon M. Russo, la Chine «utilise son marché intérieur pour générer des économies d’échelle qu’elle peut ensuite réaliser à l’échelle internationale».
Ces pratiques ont néanmoins été qualifiées, notamment par l’Union européenne, de pratiques «anticoncurrentielles» – le prix très modéré des voitures électriques chinoises permettant à leurs constructeurs d’augmenter inexorablement leurs parts sur le marché européen, au détriment des constructeurs de l’UE.
Alors qu’elle subit les aléas des conflits géopolitiques, la Chine mise, outre le secteur du véhicule électrique, sur un autre domaine d’avenir : les énergies vertes. Elle accroit sa production d’énergie verte et noue de nouveaux partenariats énergétiques – tel que celui se développant, par exemple, avec l’Arabie Saoudite.
- Commerce UE-Chine :
Le 5 décembre 2023, soit peu de temps avant le 24ème Sommet UE-Chine, la présidente de la Commission Européenne Ursula Von der Leyen exprimait son mécontentement vis-à-vis de la situation commerciale entre l’Union Européenne (UE) et la Chine : «quand vous avez trois containers venant de Chine vers l’Europe, deux d’entre eux repartent à vide ».
Alors que l’économie chinoise peine à redémarrer, l’UE a décidé de rééquilibrer son déficit commercial avec la Chine, notamment en renforçant ses secteurs stratégiques.
Face à un déficit de 390 milliards US$, Bruxelles dénonce des mesures chinoises «anticoncurrentielles» qui permettent aux constructeurs chinois d’accroitre leur influence sur les marchés européens grâce à des prix décriés par Mme Von der Leyen comme «artificiellement bas» – les constructeurs automobiles chinois vendent leur produit en moyenne «cinq fois moins cher que les modèles fabriqués dans l’UE». La présidente de la Commission dénonce également le protectionnisme déloyal et un accès au marché trop restreint qui, selon la partie européenne, caractérisent le marché chinois.
Le Ministère du Commerce chinois avait, de son côté, qualifié les accusations européennes «protectionnisme pur et dur».
Actuellement, les constructeurs chinois de voitures électriques bénéficient effectivement de subventions de l’État leur permettant de produire davantage et en réduisant les coûts de production. Une enquête antisubventions de l’UE a d’ailleurs été lancée le 23 septembre 2023, suite au discours sur l’état de l’Union européenne par la présidente de la Commission Européenne Ursula von der Leyen. Elle concerne les voitures électriques à batterie (VEB) qui bénéficieraient de subventions illégales de l’État chinois.
Entre 2016 et 2022, le montant total de ces subventions distribuées par l’État chinois aux constructeurs de véhicules électriques s’est élevé à 57 milliards US$, selon les estimations du cabinet de conseil AlixPartners.
Afin de lutter contre les faiblesses de son système économique L’Union Européenne a dressé en octobre 2023 une liste de quatre secteurs stratégiques à promouvoir et protéger : l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs, l’informatique quantique et la biotechnologie.
Son but est de contrôler les investissements directs étrangers (IDE) sur son sol, ainsi que les investissements européens vers les autres pays afin d’éviter de potentielles fuite de technologies vers des concurrents – et ce notamment vers la Chine, son premier partenaire commercial. L’ambition européenne est de renforcer la production dans le territoire des pays membres, notamment en matière de puces électroniques, d’éoliennes ou encore de panneaux solaires, matériels provenant à grande majorité de Chine.
Enfin, ces mesures ont été renforcées par cinq initiatives prises le 24 janvier 2024 par la Commission. Elles suivent les initiatives lancées en juin 2023, qui s’inscrivaient déjà dans une ambition d’ouverture de son marché tout en contrôlant les IDE ciblant le territoire des États membres.
Lors d’une conférence de presse tenue le 25 janvier, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois Wang Wenbin a dénoncé «un danger pour l’image de l’UE dans le domaine économique et du commerce international».
Bien que menée dans une optique de renforcement de la sécurité du marché européen, l’enquête antisubventions menée par la Commission tend à attiser les tensions entre l’UE et son premier partenaire commercial. L’Union a même envoyé des experts de la Commission en Chine pour inspecter les entreprises chinoises, créant d’autant plus de facteurs d’irritation. Cette dernière série de crispations pourrait renforcer encore les clivages existants entre les mondes émergeant et occidental.
À propos de l'auteur
Raphael Yussourou
Biographie non renseignée



