La Chine et le Moyen-Orient – Point de situation au 12/05/2024

Rencontre entre représentants du Fatah et du Hamas à Pékin
Selon le ministère chinois des Affaires étrangères, des représentants du Hamas et du Fatah se sont rencontrés à Pékin fin avril (1). Peu de communication a été effectuée autour de cette rencontre : le porte-parole du ministère a, dans une courte allocution le 30 avril, simplement déclaré que les représentants présents ont exprimé leur «désir politique de réaliser une réconciliation par la négociation», ainsi que leur volonté de «poursuivre le processus de dialogue» (2).
Plus significative que ces termes évasifs : l’absence de citation directe des parties prenantes de la discussion, en dehors naturellement des «remerciements» adressés à la Chine pour ses efforts de médiation. Ce silence forme un contraste avec les déclarations faites suite à la première rencontre de ce type, organisée à Moscou le 29 février dernier. Cet échange a réuni des représentants du Hamas, du Fatah, mais aussi d’autres partis ou groupements politiques palestiniens tels que le Jihad islamique. Dans la foulée de la rencontre, les différents groupes politiques avaient exprimé leur intention «d’unifier leur action».
Ainsi, si cette initiative semble avoir donné peu de débouchés concrets (comme en témoigne l’absence de déclaration forte), elle reflète de manière fidèle la position chinoise sur ce dossier et au-delà, et ce pour trois raisons. La première tient à l’image qu’elle souhaite donner de son action dans le conflit israélo-palestinien : un médiateur de paix, qui agit non pas seulement sur la situation immédiate en répétant ses appels au cessez-le-feu, mais en préparant une réconcialition permettant une stabilisation long-terme (3).
Secondement, elle précise son positionnement sur l’échiquier politique international. Cette rencontre permet d’abord de nourrir son discours sur le soutien à la Palestine, qui est aussi à destination des oreilles non-occidentales. Ensuite, cette réception des ennemis historiques d’Israël à Pékin même signale l’approfondissement de la rupture entre les deux gouvernements – une rupture qui s’annonce progressivement plus irréversible après la cessation des hostilités.
Troisièmement, elle signale explicitement l’alignement la Chine avec la Russie, et témoigne de la ligne que ces deux Etats défendent : un monde où, plutôt que les considérations démocratiques, prime la nécessité de stabilité sans considération excessive pour le passé politique des dirigeants choisis, ni ingérence dans les affaires internes justifiée par les souffrances de la population.
– Déclaration conjointe sino-française sur le conflit à Gaza
Dans le cadre de la visite du président chinois Xi Jinping en France début avril 2024, l’Elysée a publié la «Déclaration entre la France et la Chine sur la situation au Proche-Orient» le 6 avril.
Cette déclaration reprend d’abord des appels classiques : cessez-le-feu immédiat, garantie de l’acheminement d’aide humanitaire et mise en œuvre de la «solution à deux Etats». Mais au-delà, s’ils condamnent «[toutes les] attaques indiscriminées contre les civils» et appellent à réaliser les «aspirations légitimes des Israéliens et des Palestiniens à une paix et à une sécurité durables» – des positions qui apparaissent neutres -, les déclarants affirment aussi leur opposition à l’offensive israélienne sur Rafah, au déplacement forcé de civils palestiniens ainsi qu’à la «politique de colonisation israélienne, illégale au regard du droit international» – une condamnation plus explicite des actions d’Israël.
Quelques jours à peine après la rencontre Fatah-Hamas à Pékin, cette déclaration sert à la France à montrer qu’elle aussi compte jouer un rôle dans la médiation de ce conflit, malgré son influence limitée sur ses parties prenantes. On peut relever que les positions qu’elle réaffirme dans cette déclaration, tout comme le fait qu’elles soient conjointement déclamées avec l’Etat chinois, éloignent Paris des Etats-Unis.
En se rendant en France, Xi Jinping choisit un Etat qui, depuis la politique d’indépendance menée sous Charles de Gaulle, mais aussi en regard de récentes déclarations fortes sur un potentiel engagement en Ukraine, a traditionnellement manifesté et manifeste encore son désir d’autonomie, et symbolise l’Europe en recherche d’une «troisième voie». La France, vieil allié de Washington et membre de poids au sein de l’Union européenne, est une cible de choix pour mettre en lumière les lignes de faille qui divisent l’Occident.
– Le Qatar commissionne la CSSC pour la construction de 18 transporteurs de GNL
L’entreprise étatique qatarie QatarEnergy a passé commande auprès de la China State Shipbuilding Corp., détenue par l’Etat chinois, pour la construction de 18 transporteurs de gaz non liquide (GNL). Le montant de la commande s’élève à 6 milliards US$.
Ces 18 bateaux de classe QC-Max, dont la livraison est prévue entre 2028 et 2031, seront construits à Shanghaï dans la zone industrielle de Pudong, et dépasseront en taille tous les transporteurs actuellement en service dans la flotte commerciale du Qatar.
Cette récente commande n’est qu’un exemple parmi les nombreuses initiatives d’investissement des puissances moyen-orientales en Chine, comme analyse la journaliste Liu Sha du Lianhe Zaobao. Face à la baisse des flux financiers entrants, voire à la sortie des capitaux américains et européens, la Chine comme les Etats du Moyen-Orient cherchent d’autres marchés à courtiser, d’autres fonds à exploiter. Ces attentes se mêlent, côté moyen-oriental, à un désir de diversifier leur économie afin de réduire leur dépendance aux revenus issus des hydrocarbures. Or, explique la journaliste, les entrepreneurs chinois disposent d’une solide expérience dans la création et le développement d’entreprise, atout précieux aux yeux de leurs partenaires arabes.
En outre, 2023 a vu une hausse significative de l’entrée de capitaux moyen-orientaux sur le sol chinois, qui pourrait être expliquée par deux facteurs : premièrement, la hausse des bénéfices liés au renchérissement du prix du pétrole ; secondement, suite à la sortie des capitaux occidentaux, le prix des actions en Chine aurait connu une chute les rendant d’autant plus attractives.
Outre les mouvements de capitaux, les échanges humains entre la Chine et le Moyen-Orient semblent également gagner en fréquence : les entrepreneurs chinois sont de plus en plus nombreux à considérer les visites d’études au Moyen-Orient comme un «passage obligé». L’augmentation du volume des rencontres est, bien loin d’être anecdotique, l’un des facteurs qui témoignent de la profondeur du changement dans la façon dont les peuples se perçoivent.
(1) Lors de cette rencontre, selon Reuters, Azzam Al-Ahmed représentait le Fatah, tandis que le Hamas avait envoyé Moussa Abu Marzouk pour mener les échanges.
(2) Il s’agit ici bien d’un «commun accord» (一致同意) sur un «désir» (意愿) d’échanger, et non pas d’un engagement formel au dialogue .
(3) Sur ce point, la Chine ne semble pas tellement s’éloigner du reste des acteurs internationaux – d’autres gouvernements prônent la «solution à deux Etats», et Washington pressurise l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) pour qu’elle engage une réforme interne et offre une solution politique viable pour la sortie du conflit. Mais cette approche est en droite ligne avec sa conception des relations internationales : sur les questions de développement, Pékin privilégie l’investissement économique permettant une croissance long-terme, avant de penser à une réforme politique ; sur les questions d’influence, la Chine opère une implantation longue et patiente à travers ses investissements dans l’économie et la culture. Elle use aussi de la désinformation, qui se veut plus discrète que celle diffusée par la Russie. Les fruits de cette méthode sont particulièrement visibles dans les Etats insulaires du Pacifique.
Pour revenir à la rencontre Fatah-Hamas, il est néanmoins permis de s’interroger sur les avancées engendrées par ces entrevues. En effet, des facteurs internes, hors de portée des efforts chinois, compromettent largement la réconciliation Fatah-Hamas. Ces facteurs sont notamment l’incertitude sur l’avenir du Hamas, ainsi que les dissensions internes au sein de l’OLP qui rendent plus délicate la position et l’autorité du Fatah. En affaiblissant le Fatah, elles diminuent les chances de réussite des négociations.
À propos de l'auteur
Anna Balawender
Biographie non renseignée



