«Indo-pacifique libre et ouvert » : Face à la Chine, focus sur les acteurs régionaux japonais et américain – Point de situation au 19/09/23

Le Japon, aux côtés d’alliés régionaux, œuvre pour établir un équilibre militaire face à la montée en puissance de la Chine. Les préoccupations s’étendent également aux menaces posées par les programmes nucléaires et de missiles de la Corée du Nord, l’annexion de l’Ukraine par la Russie, et l’expansion militaire russe dans la région voisine du Japon. Le Japon a récemment redéfini sa politique de défense, cherchant à renforcer et moderniser son industrie de défense tout en promouvant la coopération en matière d’équipement et de technologie. Cette nouvelle stratégie de défense met l’accent sur la dissuasion, les capacités de contre-attaque et une posture plus offensive.
Le Japon se prépare également à d’éventuels conflits, en particulier avec la Chine concernant Taïwan. À cette fin, il élargit son réseau de partenariats, que ce soit avec des alliés, quasi-alliés, ou partenariats stratégiques, en Asie-Pacifique et en Europe. La stratégie Indopacifique du Japon comprend également un volet économique, axé sur l’infrastructure et la sécurité dans la région indo-pacifique. Cette initiative vise à contrer l’influence grandissante de la Chine dans la région. En parallèle, le Japon cherche à réduire sa dépendance économique à l’égard de la Chine.
L’objectif de cette veille est de surveiller l’évolution des stratégies indo-pacifiques du Japon ainsi que ses initiatives multilatérales dans la région.
Plusieurs événements marquent l’actualité de septembre :
En réaction à la récente visite nord-coréenne en Russie, qui fait planer l’éventualité d’un accord commercial pouvant permettre à la Russie de prolonger sa guerre en Ukraine et de renforcer les capacités nucléaires nord-coréennes, le conseiller à la sécurité nationale des États-Unis, Jake Sullivan, le directeur du bureau de la sécurité nationale de la Corée du Sud, Cho Tae-yong, et le secrétaire général du secrétariat à la sécurité nationale du Japon, Akiba Takeo se sont engagés à consolider leurs liens afin de contrer conjointement l’éventuelle coopération militaire entre Moscou et Pyongyang.
Cette proximité fait suite à l’événement majeur d’août 2023 ayant marqué les relations trilatérales entre la Corée du Sud, les Etats-Unis et le Japon. Lors de leur sommet au Camp David, Joe Biden, Yoon Suk Yeol et Fumio Kishida ont inauguré un partenariat trilatéral. Cet accord, longtemps entravé par les tensions entre la Corée du Sud et le Japon, ne revêt pas la forme d’une alliance formelle ni d’un engagement de défense collective. Son objectif premier est de promouvoir la stabilité dans la région. Cet accord trilatéral symbolise la préparation conjointe des trois puissances face aux menaces émanant de la Chine et de la Corée du Nord. Il renforce la coopération en matière de défense, notamment en favorisant le partage d’informations et la coordination. De plus, il vise à perfectionner le système d’alerte en cas de perturbations potentielles au sein des chaînes d’approvisionnement mondiales, en particulier pour les semi-conducteurs. Par ailleurs, cet accord prévoit un soutien aéronaval de la part d’alliés tels que le Canada et le Royaume-Uni. Il convient de souligner qu’il s’ajoute aux deux autres alliances établies par les États-Unis dans la région, à savoir l’AUKUS, regroupant l’Australie et le Royaume-Uni, et le Dialogue quadrilatéral pour la Sécurité (QUAD), comprenant l’Australie, l’Inde et le Japon. Cette série d’accords témoigne de l’effervescence diplomatique et stratégique qui anime actuellement la région, marquée par des préoccupations croissantes liées à la sécurité.
Relations Chine-Japon
Dans le contexte des relations tendues entre la Chine et le Japon, un incident majeur a suscité une vive réaction de la part de la Chine, celui du rejet des eaux traitées de la centrale nucléaire de Fukushima par Tepco, l’opérateur de ladite centrale. Cette opération a reçu l’aval de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) et a débuté le 24 août. Le Japon envisage de poursuivre cette opération en plusieurs phases jusqu’en mars 2024, avec un volume total prévu de plus de 1,3 million de mètres cubes d’eau tritiée de Fukushima. Ces eaux proviennent de diverses sources, dont les précipitations, les nappes souterraines, et les produits nécessaires au refroidissement des réacteurs de la centrale.
La réaction de la Chine à cette annonce a été immédiate et extrêmement critique. Pékin a saisi l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à la fin du mois d’août pour signifier sa décision de suspendre toutes ses importations de produits de la mer japonais en représailles à cette opération. Bien que les produits marins japonais ne représentent qu’une fraction minime du commerce mondial, la Chine continentale constitue le plus grand marché pour ces exportations japonaises, représentant plus de 20% des revenus de l’industrie de la pêche.
On peut interpréter cette décision chinoise comme une réponse aux mesures prises par Tokyo et Washington visant à réduire les exportations japonaises de technologies de fabrication de microprocesseurs. Ces mesures s’accompagnent de contrôles commerciaux américains restreignant l’accès de la Chine à des technologies américaines.
Face à cette escalade des tensions, le Japon a réagi en présentant un contre-argumentaire à l’OMC le 4 septembre. Dans ce document, le Japon a rappelé les précautions de sécurité prises avant le rejet des eaux et a catégoriquement déclaré que la suspension des importations par la Chine était «totalement inacceptable». Par ailleurs, le Premier ministre japonais, Fumio Kishida, a eu un entretien avec son homologue chinois, Li Qiang, le 6 septembre en marge du sommet régional de l’ASEAN. Cependant, malgré cette rencontre, les sanctions économiques imposées par la Chine n’ont pas été levées, laissant subsister des tensions importantes entre les deux nations voisines.
Multilatéralisme
Le sommet régional de l’ASEAN qui s’est déroulé du 5 au 8 septembre revêt une importance particulière. L’Est Asian Summit (EAS) rassemble l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), composée du Brunei, du Cambodge, de l’Indonésie, du Laos, de la Malaisie, du Myanmar, des Philippines, de Singapour, de la Thaïlande et du Vietnam, ainsi que de ses partenaires de dialogue : l’Australie, la Chine, l’Inde, le Japon, la Nouvelle-Zélande, la Russie, la Corée du Sud et les États-Unis. L’ASEAN se trouve confronté à deux questions cruciales. Tout d’abord, des dissensions politiques persistent en son sein. Ces désaccords reflètent la complexité des relations intrarégionales et les défis auxquels l’ASEAN doit faire face pour parvenir à une conciliation efficace. De plus, la souveraineté en mer de Chine méridionale continue de susciter des préoccupations majeures. Récemment, la Chine a publié une nouvelle carte dans laquelle elle prétend s’approprier des territoires contestés, matérialisés par la « ligne en neuf traits ». Cette initiative a déclenché des réactions hostiles de la part de plusieurs pays de l’ASEAN, ainsi que de Taïwan, du Japon et de l’Inde. Il est à noter que cette revendication territoriale avait déjà été rejetée en 2016 par la Cour permanente d’arbitrage.
Lors du sommet, le Premier ministre japonais a annoncé une vision ambitieuse visant à encourager la coopération dans divers domaines. Parmi les axes stratégiques, on retrouve la promotion de la connectivité numérique, la coopération maritime, la résilience des chaînes d’approvisionnement, la connectivité électrique, ainsi que la collaboration humaine et le partage des connaissances. En outre, le Japon prévoit de lancer des projets visant à renforcer les capacités des pays partenaires au cours des trois prochaines années.
Les discussions de l’EAS ont abouti à la signature de 90 documents et à la conclusion d’un certain nombre d’accords entre les pays participants. Parmi les points forts, la Chine, le Japon et la Corée du Sud ont pris l’engagement de soutenir le développement de la mobilité électrique au sein des nations de l’ASEAN. Cette initiative vise à intégrer l’ASEAN dans la chaîne mondiale d’approvisionnement en batteries pour véhicules électriques. Les dirigeants ont également évoqué la nécessité d’harmoniser les réglementations et les normes régionales relatives aux véhicules électriques pour faciliter les échanges commerciaux. En outre, le nickel, un composant essentiel dans la fabrication de batteries pour véhicules électriques, est abondant en Indonésie notamment, qui détient les plus vastes réserves mondiales de nickel et aux Philippines. Les deux pays sont des acteurs clés dans cette chaîne d’approvisionnement.
En marge du sommet, le Premier ministre japonais, Fumio Kishida, et le président indonésien, Joko Widodo, ont convenu de renforcer la coopération bilatérale dans des domaines tels que la sécurité maritime, l’énergie verte et le développement des infrastructures. Des discussions similaires ont eu lieu avec le Premier ministre cambodgien, Hun Manet, portant notamment sur le renforcement de la coopération en matière de sécurité, en particulier dans le domaine maritime. Ces rencontres témoignent de l’engagement du Japon à jouer un rôle actif dans la promotion de la stabilité et de la coopération au sein de la région asiatique.
En parallèle du sommet de l’ASEAN a eu lieu celui du G20 à New Dehli du 9 au 10 septembre. A l’issue de ce dernier, les dirigeants ont convenu que l’Union Africaine rejoindra le groupe. Ils se sont également engagés à réformer le système financier international. Toutefois, à la différence du sommet de 2022, la condamnation relative à la guerre en Ukraine n’a pas portée sur l’”agression russe”, mais l’”emploi de la force” en Ukraine, sans attribuer de responsabilité à la Russie. Cela peut s’expliquer par le déplacement du pouvoir économique et politique vers les pays du sud, ne venant pas en soutien direct et ferme à Kiev, mais faisant preuve de plus de prudence vis-à-vis de Moscou.
Le sommet du G20 intervient alors que l’économie chinoise traverse une période particulièrement difficile, qui pourrait s’avérer être l’un des plus grands défis pour le gouvernement de Xi Jinping. L’absence de ce dernier au sommet annuel a d’ailleurs surpris l’opinion. Depuis son arrivée au pouvoir en 2012, Xi Jinping n’a jamais manqué cette réunion. L’on constate que ces derniers mois, le président chinois ne s’est rendu que dans des pays lui réservant un accueil amical, comme l’Arabie saoudite, la Russie et l’Afrique du Sud. Son absence peut également refléter le souhait de renforcer l’attractivité des forums de discussions alternatifs au G20, à l’instar du BRICS qui intègre désormais six nouveaux pays : l’Argentine, l’Éthiopie, l’Égypte, l’Iran, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis.
Enfin, dans la lignée de la stratégie étasunienne de réengagement des alliances et partenariats, les Etats-Unis ont renforcé leur partenariat stratégique avec le Vietnam le 10 septembre. Bien que les tensions entre la Chine et le Vietnam s’accélèrent – avec l’installation d’une plateforme pétrolière chinoise en 2014 dans la ZEE vietnamienne et les contentieux territoriaux sur les îles Spratleys notamment – Hanoï maintient sa politique de neutralité dans la rivalité sino-américaine, Pékin restant son premier partenaire commercial. Néanmoins, cet événement marque un rapprochement majeur entre les Etats-Unis et le Vietnam depuis leur coopération en 2013, puisque le statut nouvellement attribué de « partenaire stratégique global » est le plus haut niveau de reconnaissance diplomatique accordé par le Vietnam. Le pays entretient ce même niveau d’accord avec quatre autres Etats, dont la Russie et la Chine.
Actualité militaire :
Le ministère de la Défense japonais a annoncé une décision audacieuse pour l’année 2024 : continuer de porter le budget de la défense à 2 % du PIB. Une part substantielle de ces fonds sera allouée au renforcement de la connaissance et de la présence maritime du Japon. À titre d’exemple, il est prévu d’acquérir deux destroyers équipés du système Aegis, pour un coût estimé à 5,4 milliards de dollars. Le budget englobera également la modification des deux porte-hélicoptères de classe Izumo de la marine japonaise afin de les adapter à l’utilisation des avions de chasse Lockheed Martin F-35B.
En outre, le Japon a prévu un budget de plus de 34 millions de dollars pour l’année fiscale 2024 au titre de l’aide à la sécurité aux pays de la région. Les Philippines, les Fidji, le Bangladesh et la Malaisie sont parmi les principaux bénéficiaires de cette initiative baptisée Official Security Assistance (OSA). Lancée en début d’année par le ministère des Affaires étrangères japonais, cette aide s’est vue attribuer un financement initial de 14 millions de dollars pour l’année fiscale en cours. Le Japon exprime son souhait d’étendre cette assistance à d’autres nations de la région, telles que le Vietnam, l’Indonésie, la Papouasie-Nouvelle-Guinée, la Mongolie et Djibouti. L’aide à la défense comprend diverses mesures, notamment la fourniture de systèmes de communication par satellite, d’équipements radar, de bateaux de patrouille et la construction de ports à usage militaire et civil.
Ce budget revêt une dimension stratégique cruciale, puisqu’il permettra également la création d’un commandement permanent, programmée pour mars 2025. Ce commandement aura pour mission de superviser l’ensemble des forces d’autodéfense terrestres, maritimes et aériennes du Japon. Il sera particulièrement orienté vers la préparation à une éventuelle attaque contre Taïwan. En instaurant ce commandement permanent, le Japon se positionne en tant qu’acteur incontournable dans la région, renforçant l’interopérabilité avec le Commandement américain pour l’Indo-Pacifique (INDOPACOM).
À propos de l'auteur
Anouk Aveline
Biographie non renseignée



