Russie

Histoire, culture, société et soft power russe – Point de situation au 04/09/23

Publié le 06/09/2023
4 min de lecture
Par Corentin Delon
Russie

Un point d’analyse et de contexte sur la mort d’Evgueni Prigojine.

Le 23 août, en début de soirée, l’avion privé de l’oligarque Evgueni Prigojine s’est écrasé dans la campagne de Koujenkino à 30 km de Moscou. Cet événement majeur de l’été 2023 met un terme à l’épopée de l’homme d’affaires, qui s’était mutiné contre l’état-major russe dans la nuit du 23 au 24 juin avant de faire brusquement marche arrière. Le bilan du crash est de 10 victimes, dont 6 membres de l’empire Wagner : Alexandre Totsine, Sergeï Propoustine, Evgeni Makarian, Valeri Tchekalov, Dmitri Outkine et Evgueni Prigojine. L’événement qui s’illustre dans la presse internationale comme dans le camp russe comme une décapitation du géant Wagner est surprenant, de par l’influence et la popularité dont jouit le groupe ainsi que par le contexte global dans lequel il s’inscrit.

En effet, le 10 juillet, Bloomberg publié un article selon lequel le Kremlin autorisait Wagner à conserver et poursuivre leurs opérations en cours en Afrique. Relayé par The Moscow Times, cet article nous apprend que le groupe demeure indispensable au Kremlin en Afrique, de par son statut de garant de la politique et des intérêts russes dans les zones de crises (Libye, Syrie, Burkina Faso, République Centrafricaine…). La déclaration de Sergueï Markov (consultant politique proche du Kremlin) semblait aller dans ce sens: «Wagner restera en Afrique, c’est sûr. Mais il reste encore à décider à qui il rendra compte».

De plus, le 13 juillet, le média indépendant The Moscow Times avait relayé des données publiques de RTVI selon lesquelles «des entreprises ayant des liens connus avec le fondateur du groupe Wagner, Evgueni Prigojine, {avait} obtenu plus d’un milliard de roubles de contrats gouvernementaux depuis sa tentative de renversement de la direction militaire russe».

Le crash de ce jet apparaît donc comme surprenant dans ce contexte. La mort de l’oligarque comme de plusieurs grandes têtes de l’empire Wagner ne change néanmoins pas grand-chose au conflit ukrainien (le groupe étant devenu un acteur plus secondaire qu’au tout début des opérations). Parmi les victimes, nous pouvons également noter Dmitri Outkine : Le «Wagner» et dépositaire de l’image extrémiste du groupe ainsi que Valeri Tchekalov, responsable de la logistique et de l’exploitation des ressources naturelles en Afrique (pétrole, or…). Par une faiblesse de sécurité ou une curieuse coïncidence, en un crash, ce sont certains des plus importants cadres de l’empire Wagner qui sont sorties de l’échiquier et laissent par conséquent le champ libre au Kremlin et aux autres groupes para-militaires similaires (auparavant vampiriser par Wagner).

Les réactions à l’incident s’illustrent tout de même comme représentatives des divisions présentes au sein de la société russe. Le dénominateur commun étant la perplexité que Prigojine n’ait pas été puni plus tôt. Cette perplexité est présente autant chez les ultra-patriotes (à la droite de Vladimir Poutine) que chez les jeunes générations ( 15 – 25 ans) majoritairement anti-guerre. Les nombreuses images et vidéos d’hommages aux victimes de ce crash ne font que mettre en perspective le profond fossé générationnel existant en Russie entre une jeune génération très occidentalisée, et anti-guerre, face à une génération plus âgée ( plus de 30 ans) massivement pro-guerre et partisan de la thèse de légitime défense préventive du Kremlin.

A quelques mois des élections russes de mars 2024, la mort des cadres de l’empire Wagner apparaît comme une décapitation programmée d’un géant devenu aussi incontrôlable qu’imprévisible. Bien que le groupe n’ait plus d’existence officielle, de nombreux militaires continuent à se revendiquer du désormais célèbre écusson. Il reste que Wagner est aujourd’hui bien plus qu’une troupe para-militaire qui devrait être mis au pli par le Kremlin ou assimilée à d’autres milices. La question ce pose plus sur l’avenir des entreprises-écrans de Prigojine, au champ d’action aussi large que le conseil politique, les médias, l’exploitation minière ou l’influence à travers des «fermes à trolls» lors d’élections…

Pour Benoît Vitkine, le correspondant du « Monde » à Moscou, les choses sont claires: «On ne laissera plus un franc-tireur contrôler autant d’actifs stratégiques et de manières aussi autonomes. En ce sens, Wagner ou un nouvel Evgueni Prigojine ne peuvent plus exister».

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