Situation en Iran : les Nations Unies tirent la sonnette d’alarme

Sanctuaire de Fatima Ma’soumeh en Iran
Bientôt trois semaines après le début des bombardements américano-israéliens sur les infrastructures militaires et nucléaires de l’Iran, le 28 février 2026, le conflit ne cesse de s’étendre. Du détroit d’Ormuz au Liban, en passant par les sites atomiques du plateau iranien, les effets se cumulent selon une logique d’escalade dont le système onusien peine à mesurer et encore moins à endiguer toutes les dimensions. Deux d’entre elles méritent une attention analytique particulière : le risque d’incident nucléaire civil et les déplacements massifs de population. Dans les deux cas, les agences de l’ONU tirent la sonnette d’alarme. Dans les deux cas, les moyens manquent pour y répondre.
La centrale nucléaire de Bouchehr, un premier avertissement
Le 18 mars 2026, l’AIEA confirmait qu’un projectile avait touché l’enceinte de la centrale nucléaire de Bouchehr, située sur la côte du golfe Persique. Selon l’Agence, aucun dégât matériel ni blessure parmi le personnel n’ont été signalés, et son directeur général Rafael Mariano Grossi a réitéré son appel à la plus grande retenue durant le conflit afin d’éviter tout risque d’accident nucléaire. La formulation, mesurée et fidèle au verbatim des Nations Unies, n’en reflète pas moins une préoccupation profonde partagée par l’ensemble des acteurs onusiens.
Ce qui est en jeu, au-delà de l’incident lui-même, c’est la perspective d’une escalade incontrôlée. Hanan Balkhy, directrice de l’Organisation mondiale de la santé pour la Méditerranée orientale, averti sur le scénario catastrophique que provoquerait un incident nucléaire, «… c’est ce qui nous inquiète le plus. Autant nous nous préparons, autant rien ne peut empêcher les dégâts qui surviendront dans la région et à l’échelle mondiale si cela devait se produire, et les conséquences dureront des décennies. »
Cette déclaration illustre une limite structurelle du dispositif onusien, l’AIEA n’a plus d’inspecteurs sur le terrain iranien depuis les premières frappes. Elle n’est dès lors plus en mesure de vérifier l’état réel des sites endommagés, ni d’anticiper une éventuelle contamination radiologique. Le Conseil de sécurité, traversé par les divisions habituelles entre ses membres permanents, n’a pas non plus été en mesure d’imposer une zone de protection autour des installations civiles. L’article 2§4 de la Charte des Nations Unies, qui prohibe le recours à la force contre l’intégrité territoriale d’un État, n’a pas suffi à prévenir l’incident de Bouchehr. Le précédent des réacteurs ukrainiens de Zaporijjia, déjà confrontés à ce type de risque en 2022, n’avait pas davantage abouti à un mécanisme contraignant de protection des infrastructures nucléaires civiles en temps de guerre.
Des millions de personnes sur les routes, une aide internationale fragilisée
Le second enjeu, moins présent dans le débat médiatique mais tout aussi significatif, est celui des déplacements de population. L’UNICEF soutient les efforts visant à rétablir les services de santé essentiels pour les enfants et les familles en Iran, alors que les besoins augmentent en raison des bombardements américano-israéliens. Mais c’est la capacité même de l’aide à parvenir à ses destinataires qui est désormais compromise.
Les chiffres publiés par le HCR donnent la mesure de l’ampleur humaine du conflit. Entre 600 000 et un million de foyers iraniens sont actuellement déplacés temporairement à l’intérieur du pays, ce qui représente jusqu’à 3,2 millions de personnes, dont la plupart fuient Téhéran et d’autres grandes agglomérations pour se réfugier dans le nord du pays et dans les zones rurales. Ayaki Ito, directeur de la division des urgences du HCR, précise que ce chiffre devrait continuer d’augmenter tant que les hostilités se poursuivront. Ces déplacements internes s’accompagnent d’une dégradation rapide de l’accès aux services essentiels, en particulier dans les zones urbaines frappées.
La situation des populations réfugiées présentes en Iran avant le conflit mérite une attention distincte. L’Iran accueillait 1,65 million de réfugiés et d’autres personnes ayant besoin d’une protection internationale, pour la plupart afghanes, qui subissaient déjà les conséquences d’une situation économique dégradée, d’une inflation élevée et d’un accès limité à l’emploi. Face à l’insécurité croissante et à l’accès restreint aux services essentiels, ces familles quittent désormais les zones sinistrées, dans une situation précaire que leurs réseaux de soutien limités rendent particulièrement difficile à absorber. Le HCR appelle à l’ouverture des frontières et au respect du principe de non refoulement, conformément aux obligations du droit international des réfugiés.
Les attaques contre l’Iran ont par ailleurs bloqué des voies d’acheminement de l’aide humanitaire essentielles, notamment le détroit d’Ormuz, retardant les livraisons vitales destinées à certaines des zones les plus touchées par la crise dans le monde. L’effet dépasse les frontières iraniennes, c’est l’architecture mondiale de l’aide humanitaire qui se trouve fragilisée. Selon une analyse du Programme alimentaire mondial, jusqu’à 45 millions de personnes supplémentaires pourraient se retrouver en situation d’insécurité alimentaire aiguë en 2026 si le conflit se poursuit et si les prix du pétrole restent élevés. Cette perturbation est d’ores et déjà qualifiée de plus grave depuis la pandémie de Covid-19. Sur le plan des ressources, le HCR avait besoin de 454,2 millions de dollars en 2026 pour protéger et venir en aide aux personnes déracinées en Afghanistan, en Iran, au Pakistan et en Asie centrale, et seulement 15 % de cette somme avait été reçue à fin février.
Tendances à surveiller
Deux dynamiques restent sous-estimées dans les analyses en cours. D’abord, l’effet de report sur les populations afghanes. Depuis octobre 2023, quelque 5,4 millions d’Afghans sont revenus d’Iran et du Pakistan, souvent contre leur gré, et des retours massifs et précipités augmentent considérablement les besoins en matière de protection, avec un risque d’aggraver l’instabilité en Afghanistan. Une accélération de ce phénomène dans le contexte d’une guerre ouverte constituerait une déstabilisation régionale en chaîne. L’absence de réponse formelle du Conseil de sécurité face au ciblage de Bouchehr soulève une question de fond, celle de la portée réelle des normes protégeant les infrastructures nucléaires civiles en temps de guerre. Un précédent non sanctionné a toujours valeur de permission tacite.
À propos de l'auteur
Nans AMAIL
Nans Amail est étudiant en Master de Relations Internationales, Sécurité et Défense. Passionné par la diplomatie multilatérale et le rôle des organisations internationales, il se spécialise dans l’étude des Nations Unies face aux menaces contemporaines et hybrides. Au sein d’EURASIAPEACE, il analyse l’évolution des formes de conflictualité et la capacité d’adaptation des institutions onusiennes.



