La Chine et le Moyen-Orient – Point de situation au 14/04/2024

Position générale de la Chine sur le conflit israélo-palestinien
Sous la gouvernance de Mao Zedong, la Chine a exprimé de la sympathie pour la cause palestinienne – une position s’inscrivant dans une politique plus générale de défense des peuples opprimés. La croissance des échanges avec Israël depuis l’établissement de relations diplomatiques en 1992, et ce notamment sur le plan économique, avait néanmoins semblé rééquilibrer cette approche pour conférer à la Chine l’intérêt de la neutralité.
Mais ce n’est, pourtant, pas la neutralité qui a caractérisé les prises de position de Pékin et des nationaux chinois sur le conflit israélo-palestinien. Dans les premiers jours suivant l’attentat du 7 octobre, la Chine a rapidement fait sentir un parti-pris en ne mentionnant jamais le Hamas – qu’elle ne catégorise officiellement pas comme une entité terroriste, mais qu’elle considère comme une organisation de résistants – et en ne déplorant que plusieurs jours après les souffrances civiles des deux parties. Elle n’avait évoqué, initialement, qu’une nécessité de mettre en place la «solution à deux Etats» (1).
Au fur et à mesure des avancées de l’armée israélienne dans la bande de Gaza, les autorités chinoises ont agrémenté leur décompte des morts palestiniens par le récit des souffrances de la population gazaouie, sans mentionner les otages israéliens détenus par le Hamas. Une vague d’antisémitisme, non régulée par les autorités, a par ailleurs gonflé sur le net chinois, pourtant d’ordinaire très encadré par la censure.
Cette position a trouvé un écho favorable auprès d’une partie de l’opinion mondiale : saluée par plusieurs Etats arabes, tout d’abord, dont la Chine a accueilli les dirigeants dès novembre 2023 ; par les Houthis ensuite, qui auraient indiqué ne pas cibler les bâtiments battant le pavillon de la Chine ou abritant du personnel chinois ; mais aussi une partie du «Sud global» qui a perçu la condamnation catégorique du Hamas par Washington comme un défaut d’impartialité, et un soutien à une cause injuste. La Chine a d’ailleurs exploité ce mécontentement vis-à-vis de la réaction américaine, en soulignant une responsabilité quasi-directe des Etats-Unis dans l’aggravation du conflit via ses vetos à l’ONU et son soutien militaire à Israël. Elle a abondamment mis en garde contre un «embrasement» potentiel de la région après l’envoi de bâtiments américains pour sécuriser le commerce maritime en mer Rouge – qui a toutefois été dans son intérêt, car son commerce extérieur souffre significativement de l’instabilité dans cette zone.
Sur le plan des efforts diplomatiques, la Chine a continuellement réitéré ses appels au dialogue, au cessez-le-feu, à la résolution politique du conflit ; mais ils ont été suivis de peu d’actions concrètes. Plusieurs Etats européens et nord-américains ont appelé la Chine à user de son poids sur l’Iran, qui soutient matériellement le Hamas, pour que Téhéran fasse elle-même pression sur l’organisation. Mais les chercheurs chinois, de leur côté, répondent que l’influence de la Chine sur l’Iran est sur-estimée, qu’elle n’a pas le pouvoir d’infléchir le cours du conflit. Nous verrons plus précisément les éléments du discours chinois sur le conflit dans les brèves suivantes.
– La voix chinoise dans l’appel au cessez-le-feu
La Chine a, de manière constante depuis le 7 octobre, réitéré sa vision de la résolution politique du conflit : la «solution à deux Etats», soit la perte de souveraineté d’Israël sur les territoires délimités par les résolutions onusiennes et la création d’un Etat palestinien indépendant (2). Elle a continuellement répété, en outre, son appel au cessez-le-feu immédiat dans la bande de Gaza – appel déjà exprimé dans la déclaration conjointe Chine-monde musulman de novembre dernier. Il a été réitéré par le représentant des Affaires étrangères chinois Wang Kejian à l’occasion de sa rencontre avec le ministre des Affaires étrangères de l’Autorité palestinienne, Riyad al-Maliki.
Au Conseil de sécurité des Nations Unies, elle porte chaque fois l’idée d’un cessez-le-feu et s’est saisie des vetos américains pour critiquer sévèrement les conséquences du soutien de Washington à Israël. Lors du vote 22 mars sur une résolution sur l’arrêt des conflits à Gaza à l’initiative des Etats-Unis, la Chine a joint son veto à celui de la Russie, arguant que la résolution étatsunienne «pos[ait] des conditions à l’implémentation d’un cessez-le-feu» et risquerait donc, en réalité, de prolonger le conflit.
A l’inverse, Pékin a salué la validation de la résolution 2728 votée le 25 mars requérant un «cessez-le-feu immédiat» durant le mois de Ramadan, «la libération immédiate et inconditionnelle des otages» et soulignant le «besoin urgent» d’augmenter les flux d’aide humanitaire à Gaza. Une controverse est née sur la portée contraignante de la résolution, réfutée par les autorités américaines dans les jours suivant le vote. Répondant à cette réfutation, Lin Jian, porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois, a déclaré que toutes les résolutions du Conseil de sécurité ont force obligatoire et a appelé «les parties concernées» à «remplir leurs obligations découlant de la Charte des Nations Unies» – un appel dirigé vers Israël.
– La Chine condamne le bombardement d’un convoi humanitaire et du consulat iranien à Damas
Le 2 avril, suite à l’annonce du décès de sept humanitaires de l’ONG World Central Kitchen, le ministère des Affaires étrangères chinois a condamné la frappe israélienne en des termes inhabituellement fermes, exprimant un sentiment de «choc» après ces attaques, et affirmant que «la Chine s’oppose à toute acte au détriment des civils, endommageant les infrastructures civiles et violant le droit international».
La Chine a également condamné la frappe israélienne sur un consulat iranien à Damas, arguant que «la sécurité des missions diplomatiques ne tolère aucune violation» et que «la souveraineté, l’indépendance et l’intégrité territoriale de la Syrie devraient être respectées».
Cette frappe a été évoquée lors d’un entretien téléphonique entre Wang Yi, ministre des Affaires étrangères chinois et son homologue américain, Antony Blinken, le 12 avril. Selon les communiqués chinois, M. Wang aurait «exprimé une forte condamnation de la partie chinoise» vis-à-vis des attaques israéliennes sur le consulat iranien de Damas, et demandé à l’Etat fédéral américain de «jouer un rôle constructif» dans la région. De son côté, M. Blinken aurait réitéré sa demande à la Chine de faire pression sur l’Iran afin d’éviter toute escalade.
– Envoi d’aide humanitaire à Gaza via l’Egypte
Le 28 mars, des bâtiments affrétés par la Chine ont atteint Port Saïd en Egypte, afin d’y délivrer une aide alimentaire de 450 tonnes de riz à destination de la population gazaouie. Cet envoi, annoncé le 19 mars par l’ambassadeur chinois en Egypte, ne représenterait «qu’une partie» de l’aide totale : CCTV indique que 450 tonnes supplémentaires de farine devraient atteindre les côtes égyptiennes «mi-avril».
La Chine, qui avait critiqué la délivrance d’aide humanitaire par les airs ayant mené à des décès supplémentaires (collisions et mouvements de foule), privilégie l’envoi par les terres, bien que les accès soient encore largement restreints par les autorités israéliennes. Mais à ce jour, aucune image de l’arrivée et de la distribution de ces denrées n’a été partagée, et la communication autour de ce geste ne semble pas non plus avoir été massive. Cela ne signifie toutefois pas que l’annonce d’envoi d’aide est fallacieuse – mais pose question sur la réussite de cette mission humanitaire.
En octobre dernier, Pékin avait déjà envoyé de la nourriture et des médicaments en Egypte, destinés à être distribués dans l’enclave palestinienne. Le représentant permanent de la Chine auprès des Nations Unies, Zhang Jun, s’était rendu lui-même en Egypte en novembre – entre autres près du point de passage de Rafah et dans les locaux du Croissant rouge – pour échanger avec des représentants égyptiens, émiratis et onusiens sur l’état de l’aide humanitaire.
– Les prospères échanges sino-saoudiens
Les relations sino-saoudiennes connaissent depuis quelques années une singulière embellie, manifeste tant par les données macro-économiques que par les initiatives politiques récentes. Sur le plan économique tout d’abord, la banque Emirates NDB indique que le volume d’investissement chinois en Arabie Saoudite a atteint 16,8 milliards US$ en 2023, soit une multiplication par 10 par rapport à l’année précédente (1,5 milliards US$). Ces investissements ont concerné en majorité les secteurs de l’automobile (5,6 milliards US$), des métaux (5,26 milliards US$) et des semi-conducteurs (4,26 milliards US$).
Cette formidable expansion de l’investissement fait écho à celle du commerce bilatéral, dont le volume total s’est élevé à 106 milliards US$ en 2022, contre 87 milliards US$ en 2021 – soit une croissance des échanges de 21,8%, portée par l’accord entre banques centrales chinoise et saoudienne autorisant le règlement des achats de pétrole en RMB. Le pétrole représente l’essentiel des importations chinoises en provenance d’Arabie Saoudite, qui est l’un des rares pays avec lequel la Chine possède un déficit commercial récurrent – et ce, bien que Riyad ait été détrôné en 2023 par la Russie en tant que premier exportateur d’hydrocarbures en Chine. Déjà marqué par une tendance expansive, l’engagement économique chinois au Moyen-Orient pourrait connaître une accélération supplémentaire par la signature d’un accord de libre-échange entre la Chine et le Conseil de coopération du Golfe (CCG), pour le moment toujours en négociation (3).
Dans le domaine politique, la China Eastern Airlines a annoncé l’ouverture de lignes aériennes supplémentaires entre Shanghai et Riyad fin avril. L’Etat saoudien, de son côté, envisage d’exempter de visa les touristes chinois souhaitant entrer sur son territoire.
(1) La Chine a initialement observé une position la plus neutre possible, se disant «préoccupée» et soutenant «une solution à deux Etats», avec la création d’un Etat palestinien indépendant – ce qui de facto dénote une faveur pour ce dernier. Suite à l’expression de la «déception» de la partie israélienne vis-à-vis de la relative légèreté du soutien chinois, notamment en ce qui concerne la situation civile, le ministère chinois des Affaires étrangères avait indiqué le 12 octobre qu’il «condamn[ait] les actions contre les civils».
(2) Fin février, le représentant de la Chine auprès de la Cour de justice internationale, Ma Xinmin, a exprimé le soutien de la Chine au «droit à l’autodétermination» du peuple palestinien, et a dénoncé «l’oppression» que l’Etat israélien lui fait subir. Le représentant chinois a ajouté que les luttes dans le cadre de l’autodétermination «ne devraient pas être considérées comme des actes terroristes», et que «toutes les parties se doivent de respecter le droit international et [en particulier] le droit international humanitaire».
(3) A noter que la Corée du Sud a signé un accord de libre-échange avec le CCG en décembre 2023.
À propos de l'auteur
Anna Balawender
Biographie non renseignée



