Diplomatie russe en Afrique et en Asie – Point de situation au 29/01/24

Le 19 janvier, Mikhaïl Bogdanov, vice-ministre des Affaires Etrangères russe, a reçu séparément des représentants du Hamas ainsi que l’ambassadeur israélien à Moscou, Simone Halperin. Le premier échange, avec le commandant en second du Hamas, Moussa Abou Marzouk, était principalement dédié à la situation humanitaire dans la bande de Gaza, mais aussi à la libération des derniers otages détenus par le groupe salafiste, dont 3 citoyens russes.
Le second échange, quant à lui réalisé avec l’ambassadeur israélien, était un peu plus tendu : depuis le début des hostilités à Gaza, la Russie a pris parti, par état de fait, pour la cause arabe, provoquant alors une rapide dégradation des relations avec Tel Aviv. Cela se constate assez bien via les sujets abordés par les diplomates : si les deux s’accordent sur l’importance d’obtenir la libération des otages, Mikhaïl Bodganov a rappelé le soutien russe en faveur de la solution à deux Etats, et de l’établissement d’un cessez-le-feu à Gaza. Alors que la procédure internationale accusant Israël de génocide s’est conclue, le 26 janvier, par un jugement de la CPI plutôt défavorable à Tel Aviv, la Russie continue d’exercer son influence et de militer pour une issue diplomatique au conflit.
Du 19 au 20 janvier, le 19ème sommet du Mouvement des Non-Alignés (où la Russie dispose d’un rôle d’observateur) s’est tenu à Kampala, en Ouganda. Sergueï V. Vershinin, autre ministre délégué des Affaires étrangères russe, était présent à cette conférence afin de représenter le Kremlin. Le délégué de Moscou a félicité l’Ouganda pour l’organisation de la conférence, et a insisté sur l’importance croissante des Etats non-alignés, à une époque où le monde se polarise de plus en plus. Evidemment, la Russie s’est déclarée prête à travailler plus étroitement avec les non-alignés, notamment à l’assemblée des Nations Unies.
Bien entendu, cette démarche diplomatique n’est pas entièrement désintéressée. Le Kremlin mise beaucoup sur les Etats en développement (qui constituent la majorité des pays non-alignés), y compris l’Afrique, afin d’affaiblir politiquement l’occident. Cette semaine, une centaine de soldats russes ont été déployés au Burkina Faso, selon le journal Reuters, près d’un an après le retrait des troupes françaises du pays en février 2023. La Russie tente donc de se substituer aux européens et aux américains auprès des pays non-alignés, et de se faire le porte-parole des nations défavorisées par la mondialisation ; le but ultime de cette manœuvre étant de renforcer son prestige à l’international, et donc d’appuyer ses revendications politiques.
Le 24 janvier, Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères russe, s’est rendu à une réunion de l’Organisation de la coopération islamique, à New York. Puisque l’Organisation dispose d’une représentation permanente aux Nations Unies, le ministre Lavrov en a profité pour rencontrer les représentants de divers Etats musulmans, y compris ceux de la Jordanie ou de l’Algérie. La réunion du 24 janvier s’est principalement dédiée aux opérations militaires sur la bande de Gaza. Dans son discours à l’organisation, le ministre a rappelé le soutien russe à la solution à deux Etats, ainsi que son attachement à l’instauration d’un cessez-le-feu en Palestine. Aux yeux de la Russie, la création d’un Etat palestinien sous l’autorité de l’Organisation de Libération de la Palestine, qui contrôle déjà une grande partie de la Cisjordanie, est la seule solution pour une paix durable au Proche-Orient ; le Kremlin a même invité les nations de la région à se réunir, à Moscou, pour une conférence de paix sur le sujet.
De plus en plus, la Russie se rallie en soutien à la cause palestinienne, et se rapproche des factions arabes. Le 25 janvier, Mikhaïl Bogdanov a reçu des représentants du mouvement des Houthis, des rebelles yéménites islamiques qui ont attaqué des navires occidentaux en mer Rouge, en soutien à la cause du Hamas. Le journal TASS rapporte que la Russie comme les Houthis ont condamné les représailles américaines et britanniques sur le territoire du Yémen ; les deux parties ont ensuite échangé sur l’évolution du conflit israélo-palestinien. Cette rencontre entre un groupe islamique et le gouvernement russe pourrait surprendre, mais il s’agit en réalité d’un choix conscient et stratégique.
En effet, les journaux Bloomberg et Meduza ont, récemment, indiqué que les pétroliers russes tentaient désormais d’éviter la Mer Rouge, afin de se soustraire aux attaques des groupes Houthis. Etant donné l’importance des exportations d’hydrocarbures pour l’économie russe, il est donc peu étonnant que le Kremlin tente d’ouvrir un canal de négociation avec les rebelles yéménites : en plus de conserver leur position de médiateur dans le conflit, ils peuvent alors défendre leurs intérêts et tenter de désamorcer la crise qui se joue dans la Mer Rouge.
Dernière information de la semaine : toujours le 25 janvier, une déclaration conjointe de la Russie, de l’Iran et de la Turquie à propos de la Syrie, a été publiée à la suite d’une réunion du format d’Astana. Dans cette déclaration, les trois pays ont rappelé l’importance d’une désescalade des tensions en Syrie, et ont condamné les «initiatives d’autodétermination illégitimes dans le nord-est de la Syrie», et les pays qui les soutenaient. Or, les factions mentionnées sont en réalité les groupes séparatistes kurdes, regroupées sous le nom de Rojava. En raison de l’oppression systémique que les kurdes ont subi en Syrie, ces derniers ont trouvé un certain soutien auprès de l’Europe, et surtout d’Israël, que la déclaration condamne donc directement. Avec ce texte, qui rappelle aussi le caractère illégal de l’occupation de Tel Aviv dans le plateau du Golan, le format d’Astana continue de soutenir ouvertement le régime de Bachar el-Assad, de rejeter les revendications indépendantistes kurdes au Moyen-Orient, tout en critiquant fortement l’influence occidentale dans la région.
À propos de l'auteur
Enzo PADOVAN
Biographie non renseignée



