Défense chinoise et détroit de Taïwan – Point de situation au 29/02/2024

Exercice multinational Cobra Gold-2024
La Chine participe à l’exercice multinational Cobra Gold-2024, organisé en Thaïlande du 27 février au 10 mars. Cet exercice conjoint mettant l’accent sur l’assistance humanitaire en cas de catastrophe naturelle, à travers des simulations sur plateau et des entraînements pratiques. Il s’agit de la onzième participation de la Chine à cet exercice depuis 2014.
L’exercice Cobra Gold se tient à l’initiative conjointe de la Thaïlande et des Etats-Unis, ne laissant à Pékin ni le contrôle sur son contenu ni la renommée qui en rejaillit ; néanmoins, la Chine peut difficilement se tenir à l’écart d’un événement régional de cette ampleur (1).
Elle s’est donc inscrite à l’exercice en tant que participant «limité», tout comme l’Inde et l’Australie. Sept autres Etats, dont la Thaïlande et les Etats-Unis, sont des participants «complets». Cette qualification signifie que les officiers et soldats chinois ne comptent pas prendre part à tous les exercices – n’assistant probablement qu’aux simulations («tabletop simulations»), et se gardant d’effectuer physiquement un entraînement aux côtés des soldats américains. Cette présence lui permet d’éviter un isolement supplémentaire, une tenue à l’écart d’un événement à ses portes ; mais n’aura, a priori, pas d’effet majeur sur l’opérationnalité de ses troupes.
– Multiplication des coopérations sur la sécurité intérieure
Pour renforcer sa présence et son influence à l’étranger, la Chine déploie ses efforts dans un nouveau domaine : la sécurité intérieure. Le 24 janvier dernier, à l’occasion d’une visite du président ouzbek à Pékin, la Chine et l’Ouzbékistan ont annoncé réhausser leurs relations diplomatiques et renforcer leur coopération de sécurité publique (à ce sujet, voir la brève du 31 janvier 2024). Le 16 février, une annonce similaire est faite à l’issue de la rencontre entre Wang Xiaohong, ministre chinois de la Sécurité publique, et le président hongrois Viktor Orban (2).
Outre l’Asie centrale et l’Europe, Pékin cible également l’Océanie. Fin janvier 2024, le ministre des Affaires étrangères de la Papouasie-Nouvelle-Guinée (PNG), Justin Tkachenko, a indiqué que son gouvernement mène actuellement des négociations sur un accord sécuritaire avec l’Etat chinois. M. Tkachenko a précisé que la Chine avait proposé d’aider les forces de police de la PNG en leur fournissant des formations, des équipements et des technologies de surveillance dès septembre dernier ; cette reprise des discussions intervient après une série d’émeutes et de pillages dans la capitale de l’archipel le 10 janvier.
Suite à l’annonce, le vice-ministre des Affaires étrangères américain Richard Verma a demandé aux autorités de la PNG de mettre fin à ces négociations, prévenant que «l’engagement chinois en matière de défense ou d’investissement a un coût élevé» ; le gouvernement australien a lui aussi manifesté sa surprise et son mécontentement. Ce rapprochement entre la Chine et la PNG dans le domaine de la sécurité est d’autant plus désagréable pour les Etats-Unis et l’Australie qu’il ne s’agit pas d’une première : en avril 2022, la Chine avait signé un accord similaire avec les Îles Salomon, prévoyant le déploiement de «forces de police, de la police armée, du personnel militaire et d’autres forces d’application de la loi». En février 2024, Reuters a révélé la présence de forces de police chinoises à Kiribati, offrant des formations en combat et en création de bases de données – et ce malgré l’absence d’accord officiel liant la Chine et Kiribati en la matière.
La conduction réussie de ces négociations témoigne à la fois d’un renforcement significatif de l’aura diplomatique de la Chine et de sa crédibilité en tant qu’acteur sécuritaire. Cependant, les récentes mentions d’accord sécuritaire ne doivent pas être interprétées comme préfigurant une projection de la force armée chinoise : outre celle nouée avec les Îles Salomon en 2022, les trois coopérations précitées n’évoquent pas de déploiement de personnel chinois. La seule base militaire étrangère où Pékin maintient une présence permanente est la base de Djibouti, qui se trouve à proximité du très sensible canal de Suez, point de passage essentiel pour ses marchandises. Il est peu probable que la Chine cherche à multiplier ses déploiements, tant pour se soustraire à une éventuelle critique occidentale que pour éviter d’être assimilée à une force d’ingérence (3).
– Renforcement des patrouilles maritimes après le décès de deux pêcheurs chinois au large de Kinmen
Le 14 février 2024, un bateau de pêche chinois a été repéré par la garde-côte taïwanaise (GCT) au large de l’île de Kinmen, naviguant devant le poste de défense taïwanais de Beiding. A l’approche d’un navire de la GCT, le bateau de pêche aurait fui et chaviré, causant la mort de deux pêcheurs à son bord. Les autorités taïwanaises ont indiqué ne pas avoir d’enregistrement vidéo de l’incident. Le Bureau chinois des affaires taïwanaises a réagi à cet accident ayant «gravement blessé les sentiments des compatriotes des deux côtés du détroit de Taiwan» en annonçant le renforcement des patrouilles de la garde-côte chinoise (GCC) autour de Kinmen. L’annonce a été doublée par le porte-parole du MINDEF chinois le 18 février, évoquant laconiquement la nécessité de «protéger la vie et les biens des pêcheurs». Le 19 février, les garde-côtes chinois ont effectivement intercepté et inspecté un bateau de croisière taïwanais, et des navires de la GCC ont navigué près des côtes de Kinmen plusieurs jours de suite.
Taipei fait, néanmoins, en sorte de contenir la pression montante : le MINDEF taïwanais a précisé, malgré l’augmentation de l’activité de la GCC autour de Kinmen, qu’il «n’est pas prévu que l’armée [taïwanaise] aide les garde-côtes à s’occuper des affaires maritimes» de l’île. Les deux pêcheurs survivants ont, de leur côté, été interrogés par les autorités taïwanaises avant d’être rapatriés en Chine le 20 février ; le jour même, une délégation de continentaux a atterri à Kinmen pour mener une médiation sur l’incident.
Il est probable que Pékin ne veuille pas non plus créer d’aspérité politique en amont des «Deux sessions» qui débuteront dans quelques jours à peine (4). Les patrouilles autour de Kinmen n’ont, en réalité, pas connu d’augmentation significative tant dans leur fréquence que dans les effectifs engagés. La Chine comme Taïwan semblent prendre le parti de laisser l’actualité s’essouffler, afin de préserver ce silence qui arrange, pour le moment, les autorités des deux rives.
(1) Cet exercice réunit un total de dix Etats : Chine, Thaïlande, Etats-Unis, Japon, Indonésie, Corée du Sud, Singapour, Malaisie, Australie, Inde. Au-delà du nombre d’Etats participants, l’évolution des effectifs déployés dans le cadre de Cobra Gold sera un indice de la volonté d’engagement des gouvernements, une prise de température des tensions internes à la région.
(2) Les échanges entre la Chine et la Hongrie étaient déjà, avant cette dernière annonce, assez fréquents et assez riches : le gouvernement Orban ne craint pas de s’afficher auprès de ses homologues qualifiés d’autoritaires par Washington et Bruxelles. Mais ces échanges s’effectuaient essentiellement dans les domaines commercial, financier et culturel, la coopération sécuritaire est une première.
(3) Notamment auprès des pays de ce qu’elle appelle le «Sud Global», concept héritier de la communauté des non-alignés de Bandung. Par ailleurs, observant avec attention les difficultés auxquelles les Etats-Unis et la France – pour ne citer que ces deux Etats – ont fait face lors de leur retrait d’Afrique et du Moyen-Orient, la Chine cherche certainement à s’épargner une fin d’intervention douloureuse qui ternirait durablement son image.
(4) Les «Deux sessions» se réfèrent au congrès de l’Assemblée nationale populaire (ANP) et de la Conférence consultative politique du peuple chinois (CCPPC), deux organes parlementaires, qui se déroule en mars chaque année. En 2024, les «Deux sessions» se tiendront les 4 et 5 mars.
À propos de l'auteur
Anna Balawender
Biographie non renseignée



