Chine – Russie – Point de situation au 31/05/2024

Mai a été marqué par la visite officielle du récemment ré-élu président Vladimir Poutine à Beijing, les 16 et 17 du mois. Significative, cette visite marque le premier déplacement à l’étranger du président russe depuis sa réelection, et cimente les tendances pressenties lors des entrevues de Sergueï Lavrov avec son homologue chinois Wang Yi, le mois dernier, notamment en termes de coopération énergétique et commerciale. La délégation de Vladimir Poutine comptait en effet son ministre des Finances, Anton Siluanov, la gouverneure de la Banque Centrale russe, Elvira Nabiullina, ainsi que les chefs d’entreprise de plusieurs grandes compagnies russes dont German Gref (Sberbank), Andrei Kostin (VTB), Leonid Mikhelson (Novatek), parmi d’autres. L’enjeu principal de la visite semble en effet avoir été la conclusion d’un accord sur la construction d’un nouveau pipeline transportant du gaz depuis la Sibérie jusqu’en Chine, et qui traverserait la Mongolie, le projet « Power of Siberia-2 », qui pourrait éventuellement transporter du pétrole également grâce à un canal parallèle.
Un pipeline acheminant du gaz entre la Russie et la Chine existe déjà, rappelons-le, transitant actuellement par la région du Heilongjiang, région dans laquelle Vladimir Poutine s’est rendu au deuxième jour de son déplacement. C’est la ville de Harbin, une ville au passé historique riche (et conflictuel) en matière de relations sino-russes, qui a été choisie pour accueillir le président. Il a ainsi visité une exposition « Russie – Chine » ainsi qu’un forum de coopération interrégional. Outre la démonstration d’une consolidation effective des relations Chine-Russie, cette visite vient souligner la volonté de conclusion d’un accord sur la mise en place du second pipeline, et qui viendrait confirmer le caractère florissant des relations commerciales entre les deux pays dans ce domaine, avec une augmentation de 26.3 % des échanges par rapport à 2022.
Ces opportunités économiques pour la Russie semblent cependant avoir pour contrepartie le soutien russe au développement diplomatique et géopolitique de la Chine, notamment sur le sujet de la guerre en Ukraine. La veille de son arrivée en Chine, Vladimir Poutine a ainsi publiquement soutenu la proposition de sortie de conflit chinoise en Ukraine, reprenant les termes employés par Sergueï Lavrov le mois dernier, en déclarant que la Chine comprenait véritablement les moteurs profonds du conflit. L’opportunité d’organiser une conférence de paix internationale sur la guerre en Ukraine serait un marqueur majeur pour la Chine de son accession à un statut de superpuissance non plus seulement économique, mais également géopolitique. Ainsi, le 7 mai 2024, l’ambassadeur de Chine en Russie, Zhang Hanhui, a réitéré l’importance d’une conférence de paix qui inclurait toutes les parties, référence directe à la conférence suisse qui devrait se tenir en juin, et à laquelle la Russie ne participe pas.
Les propos tenus par le président ukrainien, Volodymir Zelensky, sur l’influence que détiendrait la Chine sur la Russie en termes géopolitique vont également dans ce sens. Ils témoignent en outre d’une progressive indissociabilité de la Chine et de la Russie sur le plan international, causée et alimentée par les nombreux partenariats à l’instar de ceux mentionnés plus haut, et qui concernent non seulement le domaine économique mais aussi nucléaire (comme le prouve l’annonce du développement conjoint d’une station lunaire possédant un réacteur nucléaire), et diplomatique (avec la signature d’un document durant les deux jours de visite proclamant l’arrivée d’une « nouvelle ère », et une opposition aux Etats-Unis à qui ils prêtent une grille de lecture du monde datant de la Guerre Froide).
Cette progressive indissociabilité Chine – Russie suscite des réactions combinées de la part du reste des acteurs internationaux, et notamment de l’Europe et des Etats-Unis. La volée de sanctions américaines du début du mois de mai visant les entreprises qui soutenaient l’effort de guerre russe ont ainsi également touché des entreprises chinoises, particulièrement en ce qui concerne les drones et l’approvisionnement en explosifs. Le ministre de la Défense britannique, Grant Shapps, a appuyé les accusations américaines émises le mois dernier et confirmé que la Chine fournissait une aide létale à la Russie dans le cadre de la guerre en Ukraine. De même, le récent sommet du G7 s’est réuni pour se concerter sur deux sujets principalement : l’utilisation des fonds gelés russes pour aider l’effort de guerre ukrainien, et l’adoption de contre-mesures à l’encontre des exportations chinoises en Europe.
Avec l’annonce d’une future rencontre entre Vladimir Poutine et Xi Jinping en juillet à Astana (Kazakhstan), un rythme soutenu d’entrevues soulignant la proximité de leur coopération, reste ainsi en suspens pour la Chine, la question d’un arbitrage entre ses divers intérêts qui semble se tenir en équilibre sur une ligne très fine. La coopération renforcée sur les plans économique, spatial et militaire avec la Russie contredit les propos de neutralité diplomatique qu’elle soutient, et affecte à son tour ses volontés de renforcement de légitimité diplomatique, malgré (ou dans ce cas, à cause) du soutien de son partenaire russe : jusqu’à quand au juste, la Chine pourra-t-elle réellement continuer à jongler sur ces deux lignes parallèles ?
À propos de l'auteur
Juliette Wu-Vignolo
Biographie non renseignée



