Le renforcement des relations entre la Gagaouzie et le Kremlin, vecteur déstabilisant le fragile équilibre régional.

Gagaouzie, carte maîtresse du Kremlin ? Moscou a apporté à la gouverneure Gagaouze son soutien contre “les actions illégales” du gouvernement moldave lors d’une rencontre près de Sotchi, le 6 mars 2024. Cette rencontre intervient dans un contexte politique marqué par les élections présidentielles en Moldavie fin novembre, divisant le pays sur la question d’un référendum sur l’adhésion à l’UE, promis par l’européiste Maia Sandu en cas de réélection.
Présentation sommaire de la Gagaouzie, région moldave pro-russe.
D’une superficie de 1 832 km², la Gagaouzie se situe au sud de la Moldavie et au sud-ouest de l’Ukraine. Comrat en est la capitale. Peuplée par environ 150 000 résidents, cette enclave turcophone de confession orthodoxe détonne. Les Gagaouzes sont un peuple originaire de Bulgarie et de Roumanie, installé en Bessarabie depuis début le 19ème siècle, à une période durant laquelle le tsar russe cherchait à peupler les terres du sud de l’Empire par des populations non autochtones afin de fidéliser et contrôler plus facilement ces régions, en l’échange d’avantages non négligeables (exemption de service militaire ; don de terres ; fiscaux). La langue russe est officiellement reconnue comme une «langue de communication interethnique».
Quels sont les éléments expliquant la situation actuelle?
De nos jours, un fort sentiment pro-russe persiste chez le peuple gagaouze pour diverses raisons. Ainsi, les Gagaouzes éprouvent un ressentiment historique vis à vis de la Roumanie, notamment suite aux exactions commises durant la seconde guerre mondiale. Ce peuple dispose de sa propre langue (140 000 locuteurs) et la plupart ne parlent pas moldave (4% des Gagaouzes la parlaient lorsque Chisinau déclare son indépendance en 1991). La crainte d’une réunification entre Chisinau et la Roumanie motiva en 1991 les autorités Gagaouzes à négocier davantage d’autonomie et négocier une clause visant à garantir son indépendance en cas de réunification. Le ressenti vis-à-vis de l’UE est pour sa part alimenté par les médias russes qui abreuvent les foyers gagaouzes d’informations décrivant un Occident décadent. Suite à la condamnation de l’agression russe en Ukraine par le gouvernement moldave, le Kremlin à fait fonctionner ses relais locaux en organisant des manifestations, les Gagaouzes entrant dans ce schéma.
Au-delà de ces facteurs, la Gagaouzie possède une frontière avec l’Ukraine et a reçu des réfugiés, en dépit d’un sentiment pro-russe largement partagé. La population est principalement rurale (60%), se basant sur l’exportation de ses productions agricoles (tabac, vin) en Russie, l’UE boycottant cette enclave hostile à son égard. La population est sensible à la hausse des prix de l’électricité et du gaz provoqués par la guerre et se tournent vers Moscou pour y faire face. En ce qui concerne la classe dirigeante, l’immense majorité est russophile et russophone, reprenant le narratif du Kremlin. C’est le cas de la gouverneure actuelle Evgenia Gutul, élue en juillet 2023 et issue du Parti Șor, nationaliste russophile de Moldavie. C’est le cas de la gouverneure actuelle Evgenia Gutul, élue en juillet 2023 et issue du Parti Șor, nationaliste russophile de Moldavie. Il existe une nostalgie parmi les Gagaouzes pour l’ère soviétique, caractérisée par le plein emploi et les ressources subventionnées, ce qui influence leurs orientations politiques. Le climat politique Gagaouze est rythmé par la volonté d’un rapprochement avec la Russie, sur le plan des valeurs traditionnelles mais aussi le départ de nombreux jeunes vers la Russie, en raison du manque d’opportunités économiques.
Faut-il y voir en ce rapprochement de réelles velléités belliqueuses de la part des autorités Gagaouzes ?
La question est bien plus complexe qu’elle n’y paraît. Certes, ce rapprochement peut sembler une étape de plus dans la propagation du conflit ukrainien vers de nouveaux acteurs, mais il faut néanmoins relativiser cet événement. Vladimir Poutine a affirmé à son homologue Evgenia Gutul qu’il allait « soutenir la Gagaouzie et le peuple gagaouze » tandis que la gouverneure Gagaouze a publié sur Instagram avoir discuté de « questions régionales et géopolitiques complexes, dont l’épicentre est la Gagaouzie ». Pour Moscou, la Moldavie fait partie de cet « étranger proche », cette ceinture d’États tampons où elle se réserve une influence spécifique. Selon l’Institutul Pentru Politici Publice, 20% à 30 % des citoyens Gagaouzes veulent que leurs enfants vivent en Russie et il y aurait déjà près de 500 000 Gagaouzes vivant en Russie, renforçant d’autant plus le lien entre les deux peuples.
Cela dit, la situation en Gagaouzie est loin d’être similaire à celle en Transnistrie. Les liens sont principalement historiques et culturels comme évoqué auparavant, avec une population orthodoxe turcophone sans pour autant être ethniquement russe alors même qu’un tiers des habitants de Transnistrie le sont, servant au narratif du Kremlin pour défendre les russophones au-delà des frontières. Ce rapprochement est également motivé par la volonté de sauvegarder la culture gagaouze, afin qu’elle ne soit pas diluée et engloutie par la Moldavie. Enfin, c’est une question de survie pour le modèle économique gagaouze. En cas d’intégration à l’UE, leur économie s’écroulerait au vu de l’asymétrie des capacités de production agricole, domaine sur lequel repose l’économie et plus largement la société Gagaouze.
Ainsi, cette rencontre entre Vladimir Poutine et la gouverneure gagaouze est l’opportunité de diviser la Moldavie en prévision d’une année rythmée par les élections de novembre. La présidente sortante, Maia Sandu, a notamment pour projet d’organiser un référendum sur l’adhésion à l’UE en cas de victoire, chose inacceptable aux yeux de la Russie qui verrait son influence se réduire dans son “étranger proche”. Une intensification des opérations d’influence russe dès cet été pour peser lors des élections est plausible. La Russie est d’autant plus motivée à agir depuis la signature d’un partenariat de défense avec la France le 7 mars 2024. Pour autant, la situation en Gagaouzie n’est pas à même de déstabiliser toute la Moldavie, sachant que la population gagaouze représente seulement 4% de la population du pays. En clair, la stratégie actuelle du Kremlin en Gagaouzie vise à retarder l’accession de la Moldavie à l’UE et non à rendre cette région sécessionniste et militarisée comme l’est la Transnistrie. L’élément clé dans la résolution de cette situation réside dans le facteur linguistique Gagaouze, intimement lié à l’identité de la région : tant que les Gagaouzes ne parleront pas moldave, ils ne s’intégreront pas à la Moldavie. Le scénario catastrophe, dans lequel le Kremlin invoquerait la constitution moldave et la convention de Montevideo de 1933 pour justifier une intervention militaire (comme en Abkhazie en 2008) est pour sa part hautement improbable.
À propos de l'auteur
Thomas Partimbene
Biographie non renseignée



