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Caucase du nord : politiques, sociétés et droits humains – Point de situation au 24/02/2024

Publié le 26/02/2024
9 min de lecture
Par Johann Lemaire
Russie

Le 23 février, en Ingouchie et en Tchétchénie, des rassemblements ont eu lieu en mémoire des victimes des répressions staliniennes. Cette date, le 23 février 1944, demeure une cicatrice profonde dans l’histoire du Caucase du Nord. L’opération tragique Tchétchévitsa (connue sous le nom «opération lentille»), menée par l’URSS, représente un nettoyage ethnique d’une violence inouïe. En 2004, le Parlement européen a qualifié cette opération de «génocide». Les archives officielles révèlent que 26 % de la population tchétchène et ingouche a été décimée.

Quatre-vingts ans après, la mémoire de cette période est encore sujette à débat et à réécriture. Pour la première fois depuis plusieurs années, des rassemblements ont été organisés à Nazran (Ingouchie) et à Grozny (Tchétchénie). L’absence remarquée du chef de la République tchétchène, Ramzan Kadyrov, lors de cet événement hautement symbolique, résonne particulièrement.

La déportation de 1944 des Vainakhs

Cette page de l’histoire soviétique demeure largement méconnue par les sociétés occidentales. Pour approfondir ce sujet, un des meilleurs ouvrages sur la question s’intitule «Les déportations en héritage, le peuple réprimé au Caucase et en Crimée hier et aujourd’hui» (CAMPANA, DUFAUD, TOURNON, 2019). L’opération Tchétchévista, qui a eu lieu du 23 février au 9 mars 1944, a entraîné la déportation d’environ 500 000 personnes de Tchétchénie et d’Ingouchie vers le Kazakhstan et l’Asie centrale.

Selon les historiens, les arrestations massives, les déportations et les exécutions pour des raisons ethniques étaient monnaie courante sous Staline. Les justifications avancées pour ces répressions incluaient la désertion en masse, l’évasion de la conscription pendant la guerre et la préparation présumée d’un soulèvement armé à l’arrière de l’Union soviétique. Bien que le territoire de la République socialiste soviétique autonome tchétchène-ingouche n’ait été pratiquement pas occupé et qu’il n’était pas facile d’accuser son peuple de trahison directe, la déportation a été mise en œuvre alors que la Wehrmacht avait déjà été repoussée à des centaines de kilomètres du Caucase. Il s’agissait donc davantage d’un acte punitif que d’une nécessité militaire.

Environ 120 000 agents de la sécurité de l’État ont participé à l’expulsion des Vainakh, qui s’est accompagnée d’exécutions de civils, notamment de femmes âgées et d’infirmes. Toutefois, aucun responsable n’a été puni, et 714 participants à la déportation ont reçu des distinctions militaires.

Les autorités tchétchènes ont encouragé les habitants de la république à abandonner l’utilisation du terme «expulsion» au profit de «déportation» ou «répression». La Journée du souvenir et du chagrin, auparavant fixée au 10 mai, a été remplacée par le deuil de l’ancien président de la république, Akhmat Kadyrov, assassiné lors d’un attentat terroriste le même jour en 2004, selon les informations précédemment fournies par les habitants locaux.

Les hommages de 2024

«Aujourd’hui, 80 ans plus tard, nous nous souvenons des victimes innocentes qui ont péri dans les steppes glacées d’Asie centrale et du Kazakhstan, car cette tragédie touche chaque famille de nos deux peuples. Nous avons vécu une tragédie qui ne devrait jamais se reproduire, pour personne». Ce sont les mots de Magomed Moutsolgov, Président du Conseil de coordination des organisations non gouvernementales de la République d’Ingouchie et chef de l’Organisation des droits de l’homme «MASHR», exprimés dans une lettre publiée par Caucasian Knot.

Le 23 février, à Nazran, au Mémorial de la Mémoire et de la Gloire, s’est tenue une réunion de deuil au cours de laquelle les participants ont honoré la mémoire des victimes de la déportation du peuple ingouche vers le Kazakhstan et le Kirghizistan.

Cette réunion a été marquée par la présence du chef de la république, Mahmud-Ali Kalimatov, des sénateurs, des députés de la Douma d’État et de l’Assemblée populaire de la région, des membres du gouvernement, ainsi que des anciens témoins oculaires de la déportation, des représentants d’organisations publiques et des cadets de montagne. Des centaines de personnes ont assisté à cet événement.

Le 23 février, des événements caritatifs ont également eu lieu en Ingouchie. Des expositions ont été inaugurées dans les musées et les bibliothèques, et des rencontres entre écoliers et jeunes ont été organisées avec des témoins oculaires des événements survenus il y a 80 ans. Dans le village de Tchétchène-Aoul, faisant partie du district urbain d’Argoun, les portes des cours seront ouvertes toute la journée en signe de mémoire et de chagrin pour les victimes de la déportation. Cette tradition d’ouverture des portes est devenue un moyen pour les habitants de Tchétchénie de se remémorer les victimes de la déportation.

Au centre de Grozny, au Mémorial à la mémoire des victimes du terrorisme international, un rassemblement a eu lieu en mémoire des victimes des répressions staliniennes. Parmi les participants figuraient le président du Parlement, Magomed Daudov, des députés, des membres du gouvernement, des responsables municipaux, des responsables de la sécurité et des personnalités publiques, selon l’agence de presse officielle Grozny-inform.

Magomed Daudov a lu le discours de Ramzan Kadyrov aux participants à l’événement. Le président de l’Académie tchétchène des sciences, Dzhambulat Umarov, a déclaré dans son discours que «le peuple tchétchène a été ouvertement calomnié, accusé de collaborer avec les occupants nazis». En conclusion, les personnes rassemblées ont récité une prière demandant grâce pour les victimes des répressions.

La chaîne de télégrammes de Ramzan Kadyrov a publié un message consacré à l’anniversaire de la déportation. «Aujourd’hui est une date tragique de notre histoire. Il y a quatre-vingts ans, sur ordre du maudit Joseph Staline, les peuples tchétchènes et ingouches ont été déportés en Sibérie et en Asie centrale. Cette opération, nommée « Tchétchévitsa », a été dirigée par Lavrenti Beria. Suite à ce crime inhumain, notre peuple a subi des pertes représentant un tiers de sa population. Beaucoup de choses ont été dites et écrites sur les faits et les raisons de cet événement tragique. Les accusations infondées contre notre peuple sont contredites par le fait qu’un très grand nombre de Tchétchènes ont courageusement combattu sur les fronts».

80 ans plus tard : un combat essentiel pour la mémoire 

Depuis 2011, le peuple tchétchène commémore cette journée de deuil et de mémoire. En effet, Ramzan Kadyrov a substitué la Journée du souvenir et du chagrin, déplacée au 10 mai, par le deuil de l’ancien président de la république, Akhmat Kadyrov, assassiné ce jour-là dans un attentat terroriste en 2004. Cette substitution reflète la volonté russe d’imposer un discours officiel sur cette page de l’histoire. Comme l’a souligné Eurasia Peace dans sa brève du 7 octobre, une polémique a éclaté autour de la révision de l’histoire dans les manuels scolaires russes concernant la déportation des peuples du Caucase du Nord, mettant en lumière les tensions entre le discours fédéral et les entités fédérées en matière de mémoire historique caucasienne.

La Tchétchénie, tout comme une grande partie du Caucase du Nord, sous le régime autoritaire de Ramzan Kadyrov, semble avoir perdu le lien avec son passé. Dans «Le Conflit tchétchène à l’épreuve de la reconnaissance» (MERLIN, LE HUEROU, 2012), les auteurs évoquent la déportation du peuple tchétchène en 1944. Ils notent que cet événement historique est souvent évoqué lors de rassemblements en Tchétchénie et a été utilisé par les présidents indépendantistes successifs, ainsi que par d’autres représentants, pour souligner la nécessité de se libérer du cadre politique et juridique russe. La mémoire de la déportation est présentée comme un élément crucial dans la quête de reconnaissance internationale et de garantie de sécurité pour le peuple tchétchène.

L’absence de travail de mémoire pourrait entraîner plusieurs conséquences néfastes. Tout d’abord, la perpétuation des traumatismes : sans un travail de mémoire adéquat, les traumatismes liés aux événements historiques douloureux, comme la déportation du peuple tchétchène en 1944, pourraient rester non résolus et continuer à affecter les individus et la société dans son ensemble. Ensuite, il y a un risque de répétition : en ne faisant pas face au passé et en ne reconnaissant pas les souffrances passées, il existe un risque que les mêmes erreurs ou violations des droits de l’homme se reproduisent à l’avenir. Cela entraînerait également une perte de compréhension et de réconciliation : le travail de mémoire est essentiel pour comprendre les causes profondes des conflits, favoriser la réconciliation entre les parties en conflit et construire un avenir commun basé sur la justice et la paix. Enfin, cela affaiblit l’identité collective : la mémoire collective est un élément clé de l’identité d’un peuple. En négligeant ce travail de mémoire, il pourrait y avoir un affaiblissement de l’identité collective et une perte de repères historiques importants.

En résumé, l’absence de travail de mémoire peut entraver le processus de guérison, de réconciliation et de construction d’une société plus juste et pacifique.

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