Caucase
Droits humains

Caucase du nord : politiques, sociétés et droits humains – Point de situation au 21/01/2024

Publié le 22/01/2024
7 min de lecture
Par Johann Lemaire
Russie

Un fait divers a profondément ébranlé la société tchétchène au cours de la dernière semaine. Un imam a été froidement assassiné en présence de son jeune enfant. L’auteur présumé de cet acte a diffusé une vidéo justifiant son crime au nom d’une «chasse aux sorcières». Cet événement, bien que prétendument isolé, a soulevé plusieurs questions auxquelles la société tchétchène est confrontée : la politique de répression de l’occultisme en Tchétchénie, la question de la psychiatrie, les risques de vendetta, ainsi que le phénomène de vigilantisme dans le Caucase du Nord.

Le 14 janvier, un mollah du village de Voskresenovsky, situé dans le district de Shelkovsky en Tchétchénie, a été mortellement poignardé devant un enfant. La victime répondait au nom d’Abdurakhim Gakaev. Selon une vidéo diffusée sur WhatsApp par l’auteur du crime, l’imam aurait été attaqué de manière violente, recevant plus de dix coups de couteau.

Initialement, les premiers éléments de l’enquête laissaient envisager un mobile de vendetta, suggérant un acte de vengeance. Cependant, une autre vidéo du suspect révèle une motivation différente, exprimant sa volonté de se venger d’actes de sorcellerie perpétrés par l’imam de Voskresenovsky. Le présumé coupable, Turpal-Ali Shamurzaev, un Tchétchène âgé de 30 ans, s’est adressé directement au chef de la Tchétchénie, Ramzan Kadyrov, dans sa vidéo revendicative.

Dans cette séquence, Shamurzaev anticipe la réprobation qui pourrait découler de son acte, en soulignant sa normalité et son respect des principes islamiques, affirmant qu’il n’a recouru à aucun moyen interdit et qu’il est pur devant Allah. Il accuse également Gakaev d’avoir conspiré avec un habitant du Daghestan, qu’il considère également comme un sorcier, les décrivant tous deux comme étant «possédés par des démons» et nuisant à la vie des gens. Il exprime ainsi son intention de se venger de ces individus. Malgré sa demande à Ramzan Kadyrov de ne pas être puni, le suspect a été appréhendé suite à la diffusion de sa vidéo.

Un risque perpétuel de vendetta

Comme indiqué par EurasiaPeace dans une veille du 7 janvier, la Tchétchénie dirigée par Ramzan Kadyrov est notablement marquée par la pratique de la vendetta dans la région. Le meurtre de Gakaiev a entraîné un risque de vendetta entre la famille de la victime et celle de l’assassin. Trois jours après cet incident, les proches de l’accusé ont exprimé leur consternation face à ses actions et ont manifesté leur volonté de se réconcilier avec la famille du défunt. Les Gakaev ont accepté cette proposition de réconciliation.

La réunion entre les deux familles a eu lieu dans le village de Kadi-Yourt, où l’imam a été inhumé. Une vidéo de cet événement a été publiée sur Instagram, mettant en lumière la présence du président du Conseil des Alims de Tchétchénie, Khozh-Akhmed Kadyrov, qui est le cousin de Ramzan Kadyrov.

La stratégie de répression de Ramzan Kadyrov à l’égard des pratiques occultes

En 2013, Ramzan Kadyrov, le chef de la république tchétchène, a lancé une campagne visant à persécuter les personnes se déclarant guérisseurs, médiums, magiciens et sorciers. Cette initiative a conduit à l’arrestation de dizaines de personnes, et certaines ont même disparu. Initialement intense, la campagne a progressivement perdu de son ampleur.

Cependant, en 2019, la persécution des résidents pour des activités liées à l’occultisme a de nouveau pris de l’ampleur. La chaîne de télévision d’État a diffusé régulièrement des reportages mettant en scène des habitants repentis avouant avoir pratiqué la sorcellerie. Depuis 2022, ces vidéos ont commencé à apparaître moins fréquemment, suggérant peut-être un changement de ton dans la politique de répression menée par les autorités tchétchènes à l’égard de ces pratiques.

Le manque d’attention des autorités tchétchènes envers les troubles psychiques et psychiatriques

Selon Ruslan Kutaev, président de l’Assemblée des peuples du Caucase, le présumé meurtrier présente des problèmes de santé, notamment sur le plan psychique, et la campagne contre les sorcières n’aurait pas été d’une importance cruciale pour lui : «Dans ses discours, il se livre au narcissisme. De tout ce qu’il a dit, il est impossible de comprendre pourquoi il traite l’imam de sorcier». Un sentiment de détresse et d’abandon aurait conduit le jeune homme à commettre l’acte. Selon Sveltana Gannushkina, présidente du Comité d’assistance civique, l’atmosphère générale de représailles aurait pu influencer les actions de cet individu atteint de troubles mentaux. L’absence de prévention de la santé mentale dans la société aurait eu un impact sur le comportement de Shamurzaev. Son discours et sa détresse n’auraient pas été pris en compte par les autorités. Gannushkina a ajouté : «Si les autorités avaient prêté attention à cet aspect de la vie de leur peuple, le crime aurait pu être évité».

Selon un rapport publié par Jessica Garcia pour l’Organisation suisse d’aide aux réfugiés, les personnes atteintes de maladies mentales ou de troubles psychiques sont fortement stigmatisées en Tchétchénie. Les familles ressentent de la honte à l’égard de leurs membres malades et les gardent généralement cachés. En général, les proches se tournent vers les mosquées et les centres islamiques, où l’on informe que l’esprit Djinn serait entré dans le corps de la personne affectée et doit être chassé. Cette pratique est tout à fait légale, et Gakaiev ne peut donc pas être considéré comme un «sorcier» dans ce contexte. Cependant, le manque d’intervention de professionnels compétents en la matière peut avoir un impact sur le patient.

Le phénomène de vigilantisme en Tchétchénie

Le vigilantisme désigne l’action de faire appliquer la loi ou un code moral particulier de manière individuelle et en dehors de toute procédure judiciaire légale. Gilles Favarel-Garrigues, directeur de recherche au CNRS, a consacré une importante part de ses travaux à ce phénomène, en particulier en Russie. Ses recherches ont mis en évidence l’ampleur de la diffusion, sur les réseaux sociaux, des actions de ces justiciers hors-la-loi. En Russie, des liens étroits existent entre la classe politique et ces jeunes qui se filment traquant des pédophiles, des violeurs, des escrocs, etc. Ces individus agissent en substituts de l’État pour réprimer ceux qui ne respectent pas la loi.

La région nord-caucasienne, notamment autour de la chasse à l’occultisme, est également touchée par ce phénomène. Des jeunes hommes utilisent les réseaux sociaux pour exprimer leur loyauté envers Ramzan Kadyrov, montrant leur disposition à exécuter ses ordres, qu’ils soient légaux ou non. Selon Ruslan Kutaev, les employés du ministère de la Presse de Tchétchénie, qui surveillent quotidiennement les médias et les réseaux sociaux, peuvent être intéressés par ce type de contenu sans nécessairement le réprimander. Le profil de Turpal-Ali Shamurzaev s’inscrit dans cette dynamique, représentant un exemple parmi d’autres de jeunes prêtant allégeance à Ramzan Kadyrov sur les réseaux sociaux.

Le meurtre de l’Imam Gakaev illustre plusieurs phénomènes sociaux-politiques en Tchétchénie. Il reflète la politique de chasse à l’occultisme menée par Ramzan Kadyrov depuis une décennie. Cette affaire met également en lumière les limites de l’encadrement psychiatrique en Tchétchénie, où l’absence de soins médicaux conduit les patients vers des solutions alternatives (religieuses) insuffisantes pour répondre à leurs besoins. En outre, elle témoigne du risque constant de représailles sous forme de vendetta, alimentant une escalade de violence. Enfin, le cas de Turpal-Ali Shamurzaev illustre de manière significative le phénomène de vigilantisme dans le Caucase du Nord, où de nombreux Tchétchènes affichent leur loyauté au pouvoir en se soustrayant à la légalité sur les réseaux sociaux.

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