Caucase
Droits humains

Caucase du nord : politiques, sociétés et droits humains – Point de situation au 15/04/2024

Publié le 15/04/2024
7 min de lecture
Par Johann Lemaire
Russie

Seda Suleymanova est une jeune femme tchétchène de 27 ans. En 2022, elle a fui la Tchétchénie pour se réfugier à Saint-Pétersbourg après avoir été victime d’intimidations et de menaces de la part de membres de sa famille. Aujourd’hui, le cas de Seda Suleymanova a retenu l’attention en Russie suite à son arrestation controversée par les autorités russes, tandis que ses amis sont sans nouvelles depuis plusieurs mois. Les experts en droits de l’homme ont mentionné la possibilité d’un « crime d’honneur« , et l’espoir de retrouver Seda Suleymanova en vie diminue chaque jour. Cette brève reviendra sur cette affaire, ses développements récents et ce qu’elle révèle de l’impunité des crimes d’honneur en Tchétchénie.

La disparition de Seda Suleymanova 

Le média Caucasian Knot a synthétisé l’affaire dans un dossier daté du 10 avril 2024. À partir de ses 18 ans, la famille de Seda Suleymanova a instauré un climat de pression sur la jeune femme, particulièrement en ce qui concerne son mariage. En octobre 2022, pour échapper à cette pression, Seda Suleymanova a contacté l’association « SOS Crisis Group » et a décidé de déménager à Saint-Pétersbourg, où elle a vécu avec une amie nommée Lena Patyaeva.

Le premier incident s’est déroulé en février 2023, lorsque sa famille a tenté de l’enlever à son domicile. Après l’échec de cette tentative, Seda Suleymanova a changé de numéro de téléphone et d’adresse, mais est restée à Saint-Pétersbourg. 

Le 23 août 2023, Seda Suleymanova a été appréhendée par les forces de sécurité. Selon le témoignage de son petit ami, quatre hommes, dont deux se présentant comme des policiers et deux en civil, l’ont arrêtée. Tous semblaient être d’origine tchétchène. La version officielle transmise aux militants des droits humains était que Seda Suleymanova était soupçonnée de vol de bijoux. Elle a ensuite été transférée en Tchétchénie sans que son avocat en soit informé ou puisse la contacter.

Le 25 août 2023, à Grozny, les avocats n’ont pas été autorisés à rencontrer Seda Suleymanova, et leurs demandes concernant les conditions de sa détention n’ont pas été respectées. Quelques heures plus tard, elle a été libérée et remise à son oncle et sa tante. Seda Suleymanova aurait signé un document renonçant à ses droits juridiques, mais comme cette déclaration aurait dû être faite en présence d’avocats, il est très probable qu’elle ait été contrainte par les forces de sécurité.

Depuis son arrestation le 23 août 2023, ni son petit ami ni son amie n’ont pu la voir. La seule preuve de vie est une vidéo publiée le 4 septembre 2023, où l’on peut voir Seda Suleymanova visiblement abattue, portant un voile et présentant un hématome au cou. Son partenaire et son amie ont été interrogés, mais ils ont également été soumis à des protocoles pour non-respect des règles sanitaires liées au Covid-19.

Une affaire devenue politique 

Le 25 août 2023, le commissaire des droits de l’homme de Tchétchénie (proche de Ramzan Kadyrov), Mansur Soltaev, a été désigné comme « médiateur ». Dès lors, il est devenu le rapporteur et le seul moyen d’obtenir des nouvelles de Seda Suleymanova. Il s’est montré rassurant sur l’état de santé de la jeune femme. Cependant, ni lui ni son homologue russe n’ont répondu aux demandes des militants des droits humains de rencontrer Seda Suleymanova.

Son fiancé et sa meilleure amie ont été interrogés par le parquet de Saint-Pétersbourg. Lena Patyaeva a commencé à manifester le 1er février 2024 devant ce parquet  avec une pancarte portant la question : « Est-ce que Seda Suleymanova est toujours en vie ? Personne ne l’a vue depuis 150 jours. » Elle a également déclaré : « Nous avons sollicité l’aide des militants des droits de l’homme, des journalistes, des avocats, de la police et du bureau du procureur. Mais personne ne pouvait (ou ne voulait !) nous aider.« 

Cependant, les actions de Lena Patyaeva ont trouvé un écho et ont progressivement attiré journalistes, militants et citoyens de toute l’Europe. Les dernières informations recueillies par l’association SOS Crisis Group laissent entendre que Seda Suleymanova serait probablement décédée. Ils ont été les premiers à évoquer un « crime d’honneur ». Le 6 février, une demande officielle a été envoyée à la commission d’enquête de la Fédération de Russie pour déterminer si un « crime d’honneur » avait effectivement eu lieu. Malgré le délai légal de 30 jours pour répondre, aucun retour n’a été reçu de la part du ministère.

Des manifestations ont eu lieu dans le monde entier avec le hashtag #WhereIsSeda, et l’affaire a été couverte par plusieurs médias russes tels que Gazeta.ru, Moskovsky Komsomolets…, et Sobesednik lui a même consacré sa Une.

Les “crimes d’honneur” en Tchétchénie

Le terme « crime d’honneur » désigne un acte criminel commis en réaction à un comportement perçu comme portant atteinte à l’honneur d’un groupe, généralement dirigé contre les femmes. En Tchétchénie, ces crimes sont malheureusement fréquents, et les autorités locales semblent les encourager, comme en attestent les rapports de l’ONG Russian LGBT Network et le reportage de France 24 de novembre 2020.

En mars 2019, l’Organisation Suisse d’Aide aux Réfugiés a publié un rapport sur les crimes d’honneur en Russie et en Tchétchénie, mettant en lumière les risques encourus par les femmes accusées de transgresser les normes sociales de l’honneur familial. Ces femmes, en particulier les célibataires, font face à des persécutions, des violences physiques et psychologiques de la part de leur famille et des autorités tchétchènes. De plus, les proches de ces femmes accusées sont également victimes de pressions et de violences en raison de leurs liens familiaux. Les autorités tchétchènes ne fournissent pas une protection adéquate aux femmes accusées et entravent souvent les poursuites pour ces crimes, favorisant ainsi l’impunité des auteurs. La primauté des « traditions » tchétchènes sur les lois et la Constitution russes pose un défi majeur en matière de protection des droits des femmes et de lutte contre les « crimes d’honneur ».

Un autre travail d’une grande valeur scientifique, le rapport « Violence domestique dans le Caucase du Nord : rapport sur les résultats du suivi de la situation dans la région et analyse de la pratique » (SIRAZHIDONA, 2023), mérite d’être mentionné. Les conclusions de cette étude soulignent que, en Tchétchénie et en Ingouchie, la menace provient principalement de la famille, tandis qu’au Daghestan, les motifs de violence sont souvent flous, mais les femmes restent vulnérables tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de leur cercle familial. L’étude démontre que divers aspects de la violence, tels que le contrôle de la sexualité, les mutilations génitales, les violences sexuelles et physiques, ainsi que les « crimes d’honneur », sont interconnectés.

Malgré des améliorations partielles, le problème persiste dans les trois régions, alimenté par des attitudes patriarcales et des croyances traditionnelles. Les femmes et les enfants demeurent vulnérables en raison de leur faible position sociale et de la perpétuation de normes discriminatoires. Selon le rapport, la lutte contre la violence nécessite une surveillance continue et des actions telles que la sensibilisation, la fourniture d’informations, le soutien juridique et la promotion du changement des attitudes sociales. Bien que le processus soit complexe, il est crucial pour garantir la sécurité et le bien-être des victimes potentielles.

Ainsi, la disparition (et la potentielle mort) de Seda Suleymanova est un cas tragique illustrant la pratique des crimes d’honneur dans le Caucase du Nord. Elle met en lumière la complicité des autorités tchétchènes, et de manière surprenante, celle des autorités fédérales russes. Plus largement, cette affaire interroge sur la condition et la place des femmes dans la culture tchétchène, ainsi que sur la politique mise en place par Ramzan Kadyrov.

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