Caucase
Droits humains

Caucase du nord : politiques, sociétés et droits humains – Point de situation au 07/01/2024

Publié le 10/01/2024
5 min de lecture
Par Johann Lemaire
Russie

Le 30 décembre 2023, le président de la République tchétchène a annoncé sur sa chaîne Telegram que toute tentative d’attentat contre la vie d’une personne entraînerait des conséquences pour les proches de l’agresseur. Il a déclaré : «Les proches doivent être conscients des actions d’un représentant de leur famille et en assumer la responsabilité, conformément à la tradition tchétchène vieille de plusieurs siècles que nous suivons».

La volonté de Ramzan Kadyrov est de punir les familles des présumés coupables d’atteinte à la sécurité publique, dans le cas où le responsable direct ne serait pas appréhendé : «Comme le veut la coutume depuis des temps immémoriaux, si un coupable reste introuvable, son frère ou son père est alors mis à mort. Nous suivrons donc notre principe de vendetta pour compenser».

La Fondation suédoise des droits de l’homme Vayfond a réagi en déclarant : «Cet appel a été diffusé sur les ressources officielles du gouvernement en toute confiance et ouvertement. Si vous êtes demandeur d’asile en dehors de la Russie, remettez-le à vos avocats». D’autres organisations spécialisées dans les droits de l’homme affirment que Ramzan Kadyrov aurait dépassé les limites de ses pouvoirs et de son autorité. En ordonnant publiquement aux agents d’État de tuer les proches des suspects, il violerait la Constitution de la Fédération de Russie, le Code pénal et le Code de procédure pénale de la Fédération de Russie. Gulagu.net, un projet des droits de l’homme, a déclaré : «Ramzan (Kadyrov) tente d’inciter les employés du ministère de l’Intérieur, du FSVNG, du FSB et de la région de Moscou à commettre des meurtres et à introduire la vendetta au XXIe siècle. C’est inacceptable et criminel !»

Selon plusieurs témoignages recueillis par le média Caucasian Knot, les menaces de Ramzan Kadyrov seraient en train de se concrétiser. Les forces de sécurité en Tchétchénie auraient proféré des menaces de mort à l’encontre des proches des auteurs d’une chaîne Telegram d’opposition. Selon l’un de ces auteurs, les forces de sécurité auraient exigé que leurs proches contraignent les auteurs à cesser leurs activités et auraient menacé les familles des deux militants de représailles contre leurs pères et leurs frères.

Ces événements mettent en lumière l’importance de la vendetta dans la politique de Ramzan Kadyrov. Dans son article intitulé «Islam, nationalisme et vendetta : l’insurrection au Caucase du Nord» (E. Souleimanov, 2012), Emil Souleimanov définit cette pratique traditionnelle tchétchène comme l’implication de représailles en cas de meurtre, de blessures mortelles, de viol ou d’atteinte majeure à l’honneur par l’acte ou la parole. Selon le droit coutumier local, si l’offensé ne prend pas de mesures de représailles, son honneur, et par extension celui de son clan, est entaché, le plaçant en marge de la société.

Dans la Tchétchénie dirigée par Ramzan Kadyrov, la vendetta continue de jouer un rôle significatif. Il a préservé et renforcé les traditions coutumières tchétchènes, y compris la pratique de la vendetta. La combinaison d’une forte présence de l’État et du maintien des traditions locales crée un environnement complexe, où la vendetta peut coexister avec les structures officielles de gouvernance. Ainsi, ce concept est étroitement lié à la notion d’honneur clanique, à la préservation de la réputation et du prestige du clan dans la société. La collectivité en Tchétchénie s’organise autour du principe central des liens de sang, qui déterminent l’appartenance à un clan, façonnant ainsi l’identité individuelle et la place dans la société.

Sous le règne de Ramzan Kadyrov, ce système de clan se caractérise par une structure de pouvoir fortement centralisée autour de la figure de Kadyrov lui-même. Il a consolidé son autorité en plaçant des membres de sa famille et des proches loyaux à des postes clés du gouvernement et des forces de sécurité. Cette concentration du pouvoir entre les mains de son clan a affaibli les institutions étatiques traditionnelles, tout en renforçant sa position en tant que leader incontesté de la Tchétchénie.

En conclusion, la Tchétchénie de Ramzan Kadyrov repose sur un système clanique et des valeurs traditionnelles. Cette coexistence entre un État fort et des coutumes locales permet au pouvoir de s’affranchir de la législation fédérale. Cependant, en substituant le Code pénal de la Fédération de Russie par un «Code d’honneur» traditionnel, Ramzan Kadyrov franchit une étape dans l’exercice de son pouvoir. La vendetta, autrefois tolérée dans la société tchétchène, devient le modèle officiel de justice. Ce passage de l’informel à une justice officielle constitue un acte de défi envers la loi fédérale, et il convient donc de surveiller les réactions éventuelles du Kremlin.

 

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