Aux Etats-Unis, les data centers entrent en campagne

salle de data centers_Unsplash Photo by Kevin Hache
Moteur indispensable de l’intelligence artificielle et du cloud computing, l’infrastructure des centres de données (data centers) connaît une phase d’expansion sans précédent, particulièrement aux États-Unis. Face à celle-ci, et à l’approche des élections de mi-mandat, cette question devient un enjeu central de la campagne, et produit déjà quelques bouleversements électoraux.
À gauche et à droite, deux positions bien distinctes
La course à l’intelligence artificielle continue de transformer l’économie mondiale à une vitesse vertigineuse. Pour répondre à ses besoins colossaux, auxquels il convient d’ajouter la demande en cloud computing nécessaire à toute l’industrie numérique, il est nécessaire de construire, alimenter, refroidir toujours plus de data centers. Le problème, c’est que ces derniers ont un impact non négligeable sur leur environnement direct et indirect, en termes écologiques, énergétiques et de nuisance sonore. Par ailleurs, ils alourdissent considérablement les factures d’électricité des contribuables américains. Par conséquent, cette question a logiquement intégré les problématiques des électeurs, à quelques semaines d’élections de mi-mandat très attendues. Le sujet est même qualifié de « Sleeper Issue » (enjeu latent) par les médias.
Au milieu d’une Amérique politiquement fracturée, la question des data centers ne fait pas exception au clivage ambiant. Du côté des acteurs politiques, le camp Républicain soutient massivement le secteur au nom de la souveraineté énergétique et de la compétitivité face à la Chine. Le sénateur du Texas Ted Cruz estime par exemple que, dans le cadre de cette compétition face à Pékin, le pays doit « investir massivement pour construire les réseaux et infrastructures qui feront fonctionner les applications d’intelligence artificielle. »
À l’autre extrémité du spectre, on mène la politique inverse. Le sénateur Richard Durbin a d’ailleurs déposé une proposition de loi intitulée Data Center Water and Energy Transparency Act pour informer les américains sur la consommation des ressources. Il devient de plus en plus clair que l’enjeu national pour le renouvellement d’une partie du Congrès américain en novembre devrait alors se jouer en partie sur cette question, et à travers les swing states. Dans ces États où les marges électorales sont faibles et où l’acquisition par les partis n’est pas certaine, plusieurs indicateurs nous permettent une lecture analytique. En Géorgie par exemple, la hausse des tarifs d’électricité, notamment liée à l’expansion des data centers, a contribué à la défaite de deux commissaires républicains aux services publics. Dans l’Ohio, où les factures d’électricité ont explosé, le sénateur Sherrod Brown a fait de la question un pilier de sa campagne. Même au sein d’États historiquement républicain, on se saisit de la question. Au Texas, la démocrate Gina Hinojosa axe sa campagne contre le sortant républicain Greg Abbott sur le sujet.
Au-delà des querelles électoralistes, la perception de la population semble aller vers le camp démocrate et pourrait affaiblir encore le gouvernement fédéral. En effet, les électeurs, tous bords confondus, expriment une opposition majoritaire avec 64% de sentiment négatif, selon une étude Reuters/Ipsos. Selon une étude Echelon Insights de juin dernier, seuls 27% des électeurs américains approuvent la construction d’un data center dans leur environnement proche. Et malgré les exigences de Ted Cruz, le Texas, confronté à une surcharge de son réseau, a suspendu le raccordement de futurs centres de données le temps d’un audit. De nombreux autres projets ont été ralentis, reportés ou abandonnés face à la fronde grandissante.
Alors que Donald Trump avait dirigé sa campagne présidentielle victorieuse sur le pouvoir d’achat et la lutte contre l’inflation, les augmentations et les inégalités autour des factures énergétiques des américains pourraient cette fois coûter une cuisante défaite au camp républicain. Mais la question est plus large encore, car elle s’inscrit dans une tendance politico-économique critique.
Un problème politique, géopolitique et énergétique
L’implantation des data centers est d’abord une question géopolitique aux États-Unis. Elle se veut une réponse à la stratégie chinoise, également très orientée dans cette direction. Mais, comme la guerre en Iran, elle pèse sur le contribuable américain qui, désormais s’en rend compte. Pour contrer l’opposition, les discours pro-data centers s’orientent vers la souveraineté et la nécessaire protection des États-Unis, à travers un discours que je qualifierais de « conquête victimaire » (attaquer pour ne pas être attaqué). En ce sens, un tel discours fait écho à celui qui tente de justifier la guerre déclenchée contre l’Iran, et qui continue d’alimenter les incertitudes économiques. Cette question autour des infrastructures de données est une question internationale qui provoque une crispation à l’intérieur.
D’autre part, on note que les États qui possèdent le plus de data centers sont d’abord des États démocrates, où l’on a voté Kamala Harris en 2024. Seule exception notable, le Texas, à la troisième place, derrière la Virginie et la Californie et devant l’Illinois. Parmi ces quatre États, trois font partie des six États les plus peuplés des États-Unis. La présence à la première place de la Virginie s’explique par son rôle historique de pôle d’Internet.
Dans ces États, le prix de l’électricité est certes influencé par la présence des data centers, mais bien d’autres critères allègent ou alourdissent les factures (investissements pour prévenir les incendies en Californie, fort mix énergétique au Texas…) On doit donc analyser cette question avec prudence, en opposant le critère économique comme seul déterminant.
Pour garantir de mener à bien leurs projets, l’administration Trump et les géants de la tech tentent de rassurer par le « Ratepayer Protection Pledge » qui doit forcer les hyperscalers (les fournisseurs de cloud computing et d’infrastructures numériques) a prendre en charge les coûts de production et d’énergie pour ne pas que ces derniers soient répercutés sur les consommateurs. Une politique énergétique qui vise avant tout à limiter les dégâts avant les élections, sans toutefois porter ses fruits, puisque la défiance, à travers les chiffres comme les actes, semble en hausse. Surtout, elle ne répond pas aux problématiques de nuisance ou de pression environnementale.
Une remise en question du contrat social ou de la compétition sino-américaine ?
La révolution de l’IA, définie comme essentielle à la puissance technologique américaine, est-elle en train de remettre en cause le contrat social entre les géants du numérique et les citoyens ? Le modèle actuel, dans lequel les profits sont privés tandis que les coûts d’infrastructures numériques, énergétiques et environnementaux sont encore à la charge de la population, semble atteindre ses limites, au pire moment pour l’administration Trump, qui doit déjà se sortir d’un bien mauvais pas en Iran. Si les démocrates sont majoritaires au Congrès à partir de novembre, alors même que l’aile gauche menée par Bernie Sanders prend de plus en plus d’ampleur depuis les élections de Zohran Mamdani à la mairie du New York et d’Abdul El-Sayed comme vainqueur de la primaire démocrate du Michigan, pourrait-on voir se dessiner une politique du ralentissement sur ce sujet, dans le contexte de la compétition avec la Chine ?
Rien n’est moins sûr. Actuellement, les États-Unis sont de loin le pays qui possèdent le plus de data centers (5 381 soit 45% du total mondial). La Chine est, pour l’instant, loin derrière avec 449. Si la Chine dépasse les États-Unis sur le secteur de l’IA, elle le devra certainement à d’autres facteurs qu’au nombre de data centers sur son territoire. Mais le prétexte de la confrontation semble pour l’instant servir une politique de profits pour les hyperscalers, dont les besoins paraissent toujours plus démesurés.
En bref, si la question des data centers se précise comme enjeu électoral, c’est aussi parce qu’elle est au centre des tendances électoralistes en engageant plusieurs facteurs : le coût des ressources, la répercussion des prix sur les factures des ménages, un net clivage gauche-droite, et une question idéologique liée à la souveraineté, ou en tout cas au leadership américain. Les électeurs comme les candidats ont bien compris qu’ils ne pourraient pas échapper à avoir un avis sur la question. Par ailleurs, quels que soient les résultats des mid-terms, le sujet de la propagation des data centers devrait rester au centre de leurs préoccupations.
À propos de l'auteur
Maxime Coulet
Maxime est titulaire d’un Master 2 en Administration Publique, parcours Diplomatie et Relations Internationales (Université de Brest), et d’un titre d’Analyste en Stratégie Internationale obtenu à l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (Paris). Formateur en veille stratégique et fondateur de la newsletter Niveau Monde, il concentre ses recherches sur les dynamiques géopolitiques liées à l’industrie numérique, et plus particulièrement à l’esport et au jeu vidéo.



