La nouvelle dynamique du conflit colombien post-élection

Des soldats de la Brigade spéciale de lutte contre le trafic de drogue de l'Armée nationale de Colombie, à Larandia - 7 décembre 2016 - Wikimedia commons - Photo de Osvaldo Equite
Lors de son investiture, le 7 août 2026, le nouveau président élu a tenu un discours offensif à l’égard des groupes armés promettant de combattre « sans répit le narcoterrorisme et toutes les organisations criminelles qui menacent la liberté de la Colombie ». Rompant avec son prédécesseur, A. de la Espriella a annoncé que « l’option du dialogue [était] complètement épuisée » et a annoncé vouloir publier une nouvelle liste de groupes armés qualifiés de « narcoterroristes », y intégrant les groupes parties du processus de paix, délégitimant ainsi d’éventuelles négociations futures.
La réponse des groupes criminels armés ne se sera pas faite attendre avec, dès le lendemain, une attaque meurtrière par le dynamitage d’un péage près de Cali. Entre le 8 août et le 21 septembre pas moins de 16 attaques contre les forces de sécurité publiques furent recensées, dont plusieurs meurtrières. Il y a une forte concentration dans le Cauca et dans Norte de Santander, mais également dans le Bolivar, le Cesar et le Tolima. Les modes d’action sont sophistiqués avec l’usage récurrent d’explosifs et de drones.
2016-2026 : Un processus de paix aux résultats contrastés
Pourtant, les accords de paix de 2016 entre le gouvernement et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC-EP) avaient ouvert la voie à leur démobilisation. Après le rejet du premier texte par référendum le 2 octobre 2016, il avait été renégocié, signé et approuvé par le congrès en novembre. Par la suite, des lois et réformes constitutionnelles avaient permis d’encadrer les cessez-le-feu, la démobilisation et l’octroi d’amnisties. La création de la Juridiction spéciale pour la paix (JEP) avait installé un mécanisme de justice transitionnelle afin de traiter les crimes liés au conflit, et mobilisé des dispositifs juridiques pour des milliers de combattants.
De plus et dans le cadre de son plan politique de « Paix totale », l’ancien président Gustavo Petro avait élargi le processus de pacification aux autres guérillas (dissidents FARC et ELN) ou aux groupes armés criminels, sans que ces derniers ne bénéficiassent d’une reconnaissance politique et des mêmes outils juridiques que les guérillas. Erigée en politique d’Etat (Ley 2272), la « Paix totale » avait été dotée d’instruments encadrant négociations, dialogues et soumissions à la justice. Ce cadre aura permis à certains groupes dissidents des FARC-EP (Front 33, Estado Mayor Central – EMC, Frente Comuneros del Sur – FCS) et à certains groupes criminels (Clan del Golfo, Autodefensas Conquistadores de la Sierra Nevada – ACSN) d’engager des négociations pour instaurer des cessez-le-feu et envisager des démobilisations. Cependant, la plupart se sont soldées par des échecs sanglants hormis pour quelques groupes armés de faible envergure.
Si certains observateurs constatent l’élection d’Abelardo de la Espriella avec surprise, les dynamiques politico-sécuritaires des dernières années permettent pourtant d’en comprendre les causes. En effet, malgré cette architecture juridique novatrice et l’élargissement du processus de négociation, la dynamique sécuritaire s’est dégradée. Le nombre de municipalités concernées par la présence de groupes armés est ainsi passé de 355 en 2018 à 456 en 2024, témoignant de l’emprise territoriale croissante de ces groupes ayant engendré des affrontements concurrentiels (+61 % entre 2018 et 2024).
L’année 2025 fut la plus violente du mandat de Gustavo Petro : en début d’année, les affrontements entre l’ELN et le Front 33 ont provoqué « le plus grand exode de l’histoire récente du pays » avec plusieurs dizaines de milliers de déplacés internes. Cette recrudescence de la violence armée participa à la hausse des homicides la même année (de 11 532 en 2016 à 14 780 en 2025), faisant de l’année 2025 la plus meurtrière de la décennie. Face à l’obstination des groupes armés à se battre nonobstant les négociations avec le gouvernement, tous les cessez-le-feu nationaux furent progressivement suspendus.
Le gouvernement ferme la porte à la négociation et mène l’offensive sur le terrain
L’échec des négociations politiques et sécuritaires sous la présidence de Gustavo Petro aura mis en exergue une réalité antérieure à son mandat : que ce soient les guérillas marxistes révolutionnaires ou les groupes paramilitaires, lesquels ont pu prétendre restaurer l’ordre face aux menaces communistes, les objectifs sont devenus essentiellement économiques. Dans les faits et dès la fin des années 1980, le narcotrafic était devenu prééminent dans les objectifs de guerre des groupes armés, supplantant par-là les idéaux et projets politiques visant à la transformation du système politique et social. La captation des revenus des trafics est depuis lors l’enjeu essentiel qui pousse les groupes armés à s’affronter pour le contrôle territorial (zones de production, corridors logistiques, recrutement) et pour le pouvoir local (contrôle des institutions, surveillance sociale). Après avoir déployé en vain de grands moyens pacifistes dans les domaines politiques et juridiques, l’ancien président colombien aura lui-même fini par reconnaitre que les guérillas « n’existent plus ».
Ainsi, le nouveau président colombien considère tous ces groupes armés comme des entrepreneurs de guerre et leur refuse toute revendication et considération politique. Ce fut là la teneur de son discours d’investiture et la consigne donnée à son cabinet de ne pas établir de dialogue avec les groupes armés auxquels « il reste la reddition totale ou la mort au combat ». Le nouveau gouvernement a progressivement clos l’ensemble des tables et mécanismes de négociation hérités de la « Paz Total », les derniers ayant été clos le 11 septembre (ELN et Clan del Golfo). Cette rupture ne signifie toutefois pas la disparition immédiate des dispositifs de réintégration des combattants déjà démobilisés, lesquels demeurent dans le flou faute de garanties sur la continuité des dispositifs existants. D’autant plus que le président colombien a autorisé l’extradition aux Etats-Unis de cinq dirigeants de groupes armés engagés dans ces processus de démobilisation.
Sur le terrain, le discours de fermeté du nouveau président s’est traduit par une intensification des opérations de la Force publique, visant à reprendre l’initiative face aux groupes armés. Dès les premiers jours du mandat, plusieurs opérations ont ciblé les dissidences des FARC : le 8 août, trois membres des Comandos de Frontera, dont leur deuxième responsable, alias « Boni », ont été capturés dans le Meta ; le 9 août, quatre membres du Front 28, dont son chef « El Ruso », ont été tués à Mapiripán. Le 24 août, 11 membres de la Segunda Marquetalia, parmi lesquels son chef « Águila », ont également été arrêtés. Cette dynamique s’est poursuivie en septembre : le 22 septembre, une opération contre les ACSN s’est soldée par sept morts et trois arrestations, dont leur deuxième chef, « Cholo ». Le gouvernement revendiquait ainsi, après 36 jours, 17 147 arrestations et plusieurs dizaines de membres de groupes armés tués lors d’opérations militaires.
Les évolutions opérationnelles et technologiques du conflit armé
La stratégie offensive du nouveau gouvernement se heurte à une mutation du conflit armé colombien. Depuis les années 1980, les organisations autrefois hiérarchisées et incarnées par des chefs (Pablo Escobar pour le cartel de Medellin, Manuel Marulanda Vélez pour les FARC) ont profondément évolué. Sous le coup des opérations de démantèlement menées par les forces de sécurité colombiennes et subissant l’altération induite par le « processus d’apprentissage criminel » d’une génération à l’autre, les groupes armés et criminels ont évolué vers des structures fragmentées opérant en réseaux décentralisés et territorialisés.
Le Clan del Golfo, l’une des organisations criminelles les plus puissantes de Colombie composée de 14 000 combattants, illustre bien cette transformation : une fédération de 34 structures organisées autour de six blocs, combinant une hiérarchie centrale et des franchises régionales autonomes. Le cartel externalise certaines activités à des groupes criminels localisés (microtrafic, l’extorsion et les assassinats). Cela lui permet d’étendre son emprise territoriale sans mobiliser ses propres ressources. Néanmoins, ces alliances entre acteurs demeurent fluctuantes et sujettes à des logiques conflictuelles.
A l’image des autres conflits armés dans le monde, le conflit colombien connait un usage croissant des drones. Les groupes armés ont constitué des cellules de pilotes (« droneros ») et procèdent à des attaques à l’explosif. En 2025, le ministère de la Défense a recensé 333 attaques aux drones, contre 61 en 2024. Cette évolution s’accompagne d’une importation des savoirs-faire issus du conflit ukrainien où des Colombiens liés à des groupes armés ont acquis, en combattant dans la Ligue internationale des Forces armées ukrainiennes, des compétences en matière de drones FPV et de contournement des systèmes de brouillage. Sur le champ de bataille colombien, les groupes armés ont recourt à des drones à fibre optique qui contournent le brouillage radiofréquence bien que leur usage se limite aux zones urbaines ou découvertes.
Quant aux forces de sécurité colombiennes, celles-ci font face à des lacunes capacitaires importantes en matière de logistique, de transport et de renseignement, avec des parcs de matériels diminués par des problèmes de disponibilité, et des effectifs diminués depuis 2021. Avec l’appui annoncé des Etats-Unis, le gouvernement De la Espriella entend moderniser avions, radars, drones et défense aérienne, et obtenir du soutien en terme de partage de renseignement, de formation et d’équipements de fantassins.
Prospective : entre statu quo et affaiblissement des groupes armés, la Colombie à un tournant sécuritaire
L’éradication des groupes armés souhaitée par le gouvernement devrait rester un objectif inatteignable. La lutte contre le crime organisé est complexe en raison de la diversité de ses manifestations, de ses portées (transnationale, nationale, régionale, locale ou micro-locale) et de l’évolution permanente de ses structures. Leur caractère réticulaire, leur capacité de recrutement et la diversification de leurs activités devrait rendre leur neutralisation complète difficile. De plus, l’affaiblissement d’une structure pourrait favoriser l’émergence de nouvelles factions ou recompositions autour des économies illicites, notamment sur les principaux corridors reliant les zones de production aux façades maritimes et aux frontières.
Le regain de violence initié par l’Etat dans cette guerre larvée devrait lui donner l’initiative quelques temps (éliminations de dirigeants, opérations ciblées et procès symboliques et médiatisés) cependant que les groupes criminels devraient à leur tour s’adapter. Les groupes armés devraient adapter leurs dispositifs plutôt que d’accepter l’affrontement direct voulu par le gouvernement : dispersion, mobilité, sous-traitance et recomposition territoriale pourraient préserver leurs capacités. Les groupes armés s’étant réorganisés pour contrôler les corridors logistiques, c’est dans des municipalités stratégiquement situées que le conflit devrait gagner en intensité. Leur reconquête pourrait libérer l’économie colombienne et permettre à l’Etat de reprendre la main sur une partie de l’économie légale et freiner les activités illicites. Néanmoins, il devrait être difficile de déloger les groupes armés de leurs bastions historiques reculés, préservant de fait un statu quo.
En revanche, un facteur pourrait changer la donne : c’est la constante et le volume du soutien étasunien multi-domaine (renseignement, armements, formation). L’expérience du « Plan Colombia » des années 2000 montre que l’appui américain peut contribuer à réduire considérablement les capacités des organisations armées. C’est fort de ce soutien que l’Etat colombien a pu mener ses négociations de paix ayant abouti à la démobilisation de certains groupes paramilitaires (2006) et des FARC (2016). Toutefois, la pérennité de cette dynamique dépendra aussi de la capacité du président colombien à obtenir des majorités parlementaires sur ses textes de lois, les forces politiques favorables au gouvernement demeurant hétérogènes et susceptibles de marchander leur soutien.
À propos de l'auteur
Hugues-Marie Foissey
Biographie non renseignée



